L’éternelle question : un mécanisme peut-il être moral ?

_lafargue_couv-rectoLa puissance de l’imagination est toujours étonnante ! Comment un auteur de la fin du XIXe siècle peut-il par le seul effet de déductions vaguement scientifiques, mais surtout fictionnelles, comment peut-il approcher de si près les questions qui se poseront un siècle plus tard ? C’est un mystère récurent certes, mais un mystère quand même…

La dernière manifestation en date est un petit livre qui vient de paraître aux éditions Franciscopolis. Son titre : L’homme le plus doué du monde. Son auteur : Edward Page Mitchell. Il est publié pour la première fois en français et on se demande pourquoi il a fallu attendre si longtemps. Peut-être que, comme le raconte son traducteur Jean-Noël Lafargue dans la postface qu’il lui a consacrée, la principale raison est à trouver chez son auteur lui-même, Edward Page Mitchell, qui était journaliste au Sun de New York. Mitchell écrivait manifestement pour son plaisir, sans même les signer, des nouvelles de science-fiction qui paraissaient dans le journal. Il a donc fallu attendre longtemps pour que ces nouvelles soient identifiées, rassemblées et encore plus longtemps pour qu’on en traduise au moins une en français.

La petite nouvelle L’homme le plus doué du monde raconte l’histoire d’un Américain en voyage en Europe, qui, par un concours de circonstances un peu étrange tombe sur un secret bien gardé. Le baron Savitch, baron russe en villégiature à Baden, admiré de tous pour sa carrière foudroyante et dont on dit qu’il a l’oreille du tsar, le baron Savitch n’est pas complètement un homme… car dans sa boîte crânienne ne se trouve pas un cerveau, mais un mécanisme sophistiqué ce qui explique ses aptitudes hors du commun. C’est le point de départ de l’histoire, l’Américain parvenant par la suite à extorquer l’aveu de l’inventeur à l’origine de tout ça puis à mettre hors d’état de nuire le baron quand il menace de séduire une jeune Américaine promise a un ami du héros.

Alors, comme le rappelle Jean-Noël Lafargue, la figure du savant fou n’est pas une nouveauté en 1879, date de parution de la nouvelle, on est 50 ans après le Frankenstein de Mary Shelley. Mais le texte de Mitchell est frappant par d’autres aspects. D’abord, le cerveau artificiel est décrit par son créateur comme la fusion entre un mécanisme d’horlogerie et les principes logiques de la machine de Babbage. Hors, la machine imaginée par le mathématicien Charles Babbage est considéré aujourd’hui comme l’ancêtre de l’ordinateur. Donc ce que l’auteur imagine, c’est bien un cerveau informatique, une informatique qui serait mécanique et non pas électronique, mais une informatique quand même.

Ensuite, les aptitudes qu’il imagine à ce cerveau hors norme sont de deux ordres. Une capacité à faire de la stratégie à des niveaux de complexité tels qu’on dit du baron qu’il règne sur l’Europe. Mais aussi une incroyable capacité à faire de l’argent, par sa maîtrise du calcul et des mouvements de bourse. De là à y voir une préfiguration du règne de l’ordinateur sur les marchés financiers il y a évidemment qu’un pas…

Ce qui frappe aussi c’est le malaise que procure ce secret au héros. Malaise, car cet être hybride est à la fois fascinant, car il est une sorte d’humain qui ne ferait pas d’erreur, et il est repoussant précisément parce qu’il ne commet pas d’erreur et parce qu’on se demande même si un mécanisme peut être moral. Et l’on retrouve là bien évidemment les interrogations d’aujourd’hui sur le cyborg voir le transhumanisme.

Comme le dit encore très justement Jean-Noël Lafargue, la qualité d’un texte de science-fiction ne se mesure pas à la validité des faits anticipés, mais quand même… Il y a quelque chose de très beau et d’un peu inquiétant à constater qu’un journaliste américain des années 1870 dans son bureau sans doute chauffé au bois avec quelques livres sous les yeux, un peu d’imagination et sans doute aussi du temps pour la suivre… qu’un tel auteur parvient à être si proche de nous, de nos écrans, de nos puces surpuissantes, de notre électronique et des questions que tout cela nous pose encore.

Xavier de la Porte

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive à 8h45 et sur son blog (RSS).

L’émission du 2 novembre de Place de la Toile était quant à elle consacrée à Qu’est-ce que le numérique ? du nom du livre éponyme de l’historien Milad Doueihi (Wikipedia, @miladus), titulaire de la chaire de cultures numériques à l’université Laval de Québec, qui vient de paraître aux PUF. Milad Doueihi y tente une définition du numérique qu’il distingue de l’informatique : « le numérique est un écosystème dynamique animé par une normativité algorithmique et habité par des identités polyphoniques capables de produire des comportements contestataires. » Pour la lire avec lui, plongez-vous dans le livre ou réécoutez Place de la Toile.

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2 commentaires

  1. Xavier,
    Merci pour cette découverte. Le billet donne envie de lire le livre. Vous citez Mary Shelley. Dans la même veine, Villier de l’Isle-Adam a écrit l’Eve future en 1885, très intéressant sur le même sujet, dans lequel on trouve la première utilisaton du mot androïde / andréïde, dans son sens actuel.

    Cordialement
    Pierre

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