Les médias viraux, un phénomène ancien

Les médias viraux ne dateraient pas de Twitter et Facebook, ni même de l’internet nous apprend un article de Wired. La facilité des mèmes à buzzer et à se répliquer dans des millions d’esprits était déjà opérationnelle au 19e siècle. C’est le propos d’une nouvelle recherche, le Infectious Texts Project, que d’explorer cette « préhistoire de la viralité ».

Ce projet hébergé par le « NULab for Texts, Maps, and Networks » à l’université Northeastern, consiste essentiellement à analyser via divers algorithmes le contenu des articles publiés dans les journaux américains au cours du 19e siècle, dans la période précédant la guerre de Sécession. Pour effectuer leur travail, les chercheurs ont utilisé un algorithme qui consiste à repérer les occurrences de 5 mots dans un texte, placés dans un ordre similaire, un procédé assez proche de Google Ngram, l’outil de Google qui permet d’observer la fréquence des mots dans le corpus de livres numérisés de Google, .

Cette époque ne connaissait pas encore le copyright… Du coup, les journaux n’hésitaient pas à « emprunter » les uns aux autres sans aucune vergogne. On avait affaire à une « culture de la réimpression ». Tout dépendait, nous explique Wired, de la maquette du journal (en fait, les choses n’ont pas tellement changé depuis !). S’il manquait une colonne de quatre centimètres, par exemple on allait chercher une information qui allait parfaitement remplir cet espace manquant.

Ryan Cordell (@ryancordell), la cheville ouvrière du projet Infectious Texts, est un spécialiste des humanités numériques, et se penche professionnellement sur les mécanismes de la propagation des « mèmes ». Pourtant, il a peut-être été dépassé dans ce domaine par ses propres enfants. En effet, nous raconte The Atlantic, ceux-ci insistant pour avoir un petit chiot, Cordell leur avait promis de leur en trouver un s’ils obtenaient un million de « like » sur Facebook. Ce qu’ils réussirent (en 7 heures !) avec le message suivant :
« Nous voulons un chiot ! Notre papa nous a dit qu’on pourrait en avoir un si nous obtenons un million de like ! Alors likez cela ! (il ne pense pas qu’on va y arriver) ».

cordell

L’importance des petites histoires

Commentant l’importance de la cuteness dans l’internet d’aujourd’hui (c’est-à-dire l’importance du côté mignon des choses, dont ses enfants lui ont montré l’importance !), Cordell souligne que les « mèmes » du 19e siècle étaient finalement assez proches de ceux d’aujourd’hui, et caractérisés par « la brièveté, la comédie, le charme, et la conformité avec les valeurs culturelles (qui à l’époque étaient souvent religieuses). Comme aujourd’hui, ce ne sont pas les gros traités philosophiques qui devenaient viraux. C’était la petite histoire concise qui vous enseignait une leçon. »

Quelles étaient les informations les plus fréquemment échangées alors ? Des pamphlets, politiques, des poèmes, des recettes de cuisine, mais aussi ce que Cordell appelle des « vignettes » : des « tranches de vie » passant pour des informations authentiques, mais généralement fictionnelles avec un fort pouvoir émotionnel. Par exemple un texte d’une femme malade qui écrit une lettre à son mari avant son décès, l’encourageant à mener une vie vertueuse. Le texte ne contient aucun nom, aucun lieu, aucune date permettant de vérifier l’authenticité de cette missive, bref, toutes les caractéristiques propres à la rumeur.

Un autre aspect intéressant de cette recherche est la découverte de la manière dont plusieurs technologies peuvent s’associer pour contribuer à la diffusion d’un texte. Dans la vidéo ci-dessous on voit ainsi se superposer la diffusion d’un poème de Charles MacKay, « The Inquiry » à l’extension des voies de chemin de fer.

Cordell note d’ailleurs à ce propos une autre caractéristique remarquable qu’il a découverte en se penchant sur ce poème. Au fur et à mesure de sa diffusion, le texte a changé légèrement, ce qui fait qu’il en existe plusieurs variantes. Ainsi, le premier vers, qui dans sa version originale était « tell me ye winged wings » (« dites, moi, ô vents ailés ») est devenu « tell me, ye winding winds » (« dites, moi, ô vents sinueux »). Or cette seconde version est plus populaire que la première, et s’est retrouvée bien plus souvent réimprimée. Cordell n’en tire pas de conclusion particulière, mais on ne peut s’empêcher de penser aux évolutions propres à la tradition orale, et ce, à une époque où l’imprimé régnait en maître !

En fait, comme le souligne Cordell dans l’article de The Atlantic, ce qui a changé les choses à la fin du 19e siècle, ce ne sont pas tant les technologies que le système légal. Avec l’instauration et la généralisation de la propriété intellectuelle, ce libre échange des informations a été fortement limité. « L’Ouest sauvage a été domestiqué ». Mais selon lui, aujourd’hui, avec l’internet et ses pratiques de partage (et peut être surtout la difficulté à le réguler !), l’information reviendrait au stade du « wild wild west », retrouvant des pratiques perdues il y a plus d’un siècle.

Au-delà de Ngram

Le travail de l’Infectious Texts Project ne fait que commencer. Comme l’explique Ryan Cordell, des outils comme Goggle Ngram sont très populaires, mais finalement inutiles aux chercheurs. Il est en effet impossible de voir ce qui se cache derrière les graphes, de retrouver les sources originales. Son équipe espère mettre au point une interface beaucoup plus complète.

Elle prépare un site où les lecteurs pourront eux aussi consulter ces textes et naviguer parmi eux. Selon Wired, il sera ainsi possible à tout un chacun de consulter 41 829 numéros de 132 différents journaux extraits de la bibliothèque du Congrès. Avec le temps, le projet intégrera des articles datant de la dernière période du 19e siècle, ainsi que d’autres publications.

Rémi Sussan

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