Avons-nous vraiment envie de devenir la Silicon Valley ?

C’est un petit pays que vous visitez en voiture. D’abord un long boulevard à trois voies, bordé de grands arbres – pins, palmiers, eucalyptus – qui cachent les maisons s’éparpillant à distance les unes des autres. De magnifiques maisons (les styles à la mode en ce moment : Château de la Loire et villa méditerranéenne), des maisons qui valent des millions, que leurs propriétaires dissimulent derrière des murs de briques et de petites forêts. Votre guide vous dit : « Ici, ce sont les Champs Elysées ». Mais vous ne voyez personne sur ces Champs Elysées, à l’exception des rares voitures. D’ailleurs, précise votre guide, il y a 5 ans, il n’y avait pas grand-chose ici.

Vous passez devant une école. Sensément publique, elle est financée par une fondation alimentée par les parents qui s’exonèrent ainsi d’une partie de leurs impôts. La scolarité est exorbitante, les parents viennent chercher leurs enfants en Range Rover et organisent des fêtes d’anniversaire dans des destinations exotiques où tout le monde est emmené en jets privés. S’égrènent quelques clubs de sport, où l’inscription est inabordable, pour ceux qui ne peuvent pas pratiquer le polo dans leur jardin.

Il suffit de tourner, d’emprunter la rue marchande de la ville, de passer la voie ferrée pour arriver dans un quartier semi-industriel où il n’y a plus aucun arbre. Des gargotes le long de la rue. Des gens qui déambulent. Une forte proportion de migrants, légaux et illégaux. Les maisons sont un peu déglinguées, des chiens au bout de chaînes, des voitures sur les pelouses abîmées. Tous ces gens vivent de travaux effectués dans les grandes maisons des milliardaires : ils font les jardins, entretiennent les piscines, font le ménage, s’occupent des enfants, réparent le toit ou la plomberie. Ce quartier, c’est un peu l’aile des domestiques des maisons d’antan.

Maitres et serviteurs. Quelques oligarques richissimes et une classe de travailleurs mal payés pour les servir. Pas de classe moyenne, ou alors minuscule.

Ce petit pays, ce n’est pas la Grèce, ni le Portugal. Ce petit pays que nous avons parcouru en voiture avec une journaliste du Weekly Standard et son guide, c’est la Silicon Valley. Cette petite partie du nord de la Californie, au sud de San Francisco où s’invente et se crée une grande part de nos services et de nos outils numériques. Ces maisons, elles appartiennent à Sergueï Brin, un des deux fondateurs de Google, dont la fortune est estimée à 24 milliards de dollars (ce qui en fait le 14e homme le plus riche des Etats-Unis selon Forbes), ou à Sheryl Sandberg, la directrice opérationnelle de Facebook, et de son mari.

junglebusinessinsider
Image : cartographie de la Silicon Valley extraite d’une infographie de Business Insider, montrant la situation de quelques-unes des plus belles maisons de la Valley – comme celle de Mark Zuckerberg que vous pouvez visiter -, celle des grandes entreprises du numérique ainsi que des camps de sans abris, dont « The Jungle » l’un des plus grand camp de SDF des Etats-Unis.

Et de ce pays, Charlotte Allen, la journaliste du Weekly Standard écrit qu’il est « un tableau vivant de ce que beaucoup d’économistes et de prospectivistes voient comme le destin qui attend l’Amérique, un destin auquel les Américains doivent se résoudre ».

Pourquoi ? Parce que les ordinateurs, à mesure qu’ils sont plus performants, effectuent le travail anciennement dévolu à la classe moyenne, scindant la société en deux : une oligarchie très riche dont les compétences sont complémentaires à celle des machines et le reste, une sorte de prolétariat vivotant de petits boulots précaires. Une situation que certains économistes comparent au Moyen Âge, un monde avec quelques seigneurs et d’innombrables serfs. Au dire de Charlotte Allen et des économistes qu’elle interroge, toute la Silicon Valley est en train de se transformer selon ce principe, depuis le milieu des années 90, quand les derniers emplois manufacturiers ont disparu au profit de la Chine. Plus d’ouvriers, plus de fabricants, un monde du logiciel, d’inventeurs, un monde de campus verdoyants où des étudiants doués et riches rêvent de devenir encore plus riches en créant le Google de demain, à quelques encablures de quasi-ghettos. L’avenir de l’Amérique.

Alors, quand les évangélistes du numérique viennent nous raconter, en France, mais aussi au Portugal ou en Grèce (c’est récemment ce que clamait l’entrepreneur Andrew Keen de retour d’Athènes), que c’est l’économie numérique qui nous sauvera, on peut se demander si le devenir Silicon Valley est l’horizon désirable du monde.

Xavier de la Porte

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive à 8h45.

L’émission du 30 novembre 2013 de Place de la Toile était quant à elle consacrée au darknet, cet autre internet ou ce mythe… Avec, pour en discuter, Jérémie Zimmermann (@jerezim), porte-parole et co-fondateur de la Quadrature du Net, association qui milite pour la défense d’un Internet libre et ouvert, et les journalistes Amaelle Guiton (blog, @micro_ouvert), auteur de Hackers, au coeur de la résistance numérique, Olivier Tesquet (@oliviertesquet) de Télérama et auteur de Comprendre Wikileaks.

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8 commentaires

  1. « les ordinateurs, à mesure qu’ils sont plus performants, effectuent le travail anciennement dévolu à la classe moyenne »

    Les ordinateurs ne font rien par eux-même. On peut choisir de les utiliser pour remplacer des personnes, mais on peut aussi choisir de les utiliser pour travailler autrement.

    Shoshana Zuboff a expliqué il y a bien longtemps la dualité « automate / informate » des technologies informatiques et les conséquences que pouvaient avoir la focalisation sur l’automatisation [1].

    Ce qui est décrit dans cet article est la conséquence d’une certaine approche de l’économie et du management, pas une conséquence du numérique. Nous pouvons utiliser les mêmes technologies pour mettre en oeuvre d’autres choix de société.

    [1] In the age of the smart machine: the future of work and power (1988)
    https://openlibrary.org/works/OL4988685W/In_the_Age_of_the_Smart_Machine

  2. Tableau à compléter :

    date invention dans la silicon valey

    1949 ordinateur non
    1971 microprocesseur oui
    1972 micro-ordinateur non
    1981 Interface graphique oui
    1983 internet non
    1989 Web (http) non
    1991 GSM non
    ? Réseaux sociaux ?
    ? Web2.0 ?

  3. Article anti-américain typique. Les choses sont vues sous un seul angle micro-économique sans aucun recul. Quand aux écoles financées pour éviter l’impôt, c’est surement vrai mais c’est ridicule car il est très faible comparé à la France.
    « une oligarchie très riche dont les compétences sont complémentaires à celle des machines et le reste, une sorte de prolétariat vivotant de petits boulots précaires »
    Pour avoir vécu aux US, on ne peut pas calquer notre modèle de classe social à la française sur les US. On réussi aux US parce qu’on est bon.

    Bon article moyenâgeux ayant une vision complètement réduite

  4. La référence au Moyen-Age m’apparait maladroite.
    En effet, le Moyen-Age gothique, à partir du XIII° siècle, tendait si ce n’est à réduire les inégalités économiques et sociales du moins à en limiter les effets. Le « pauvre » y était d’ailleurs valorisé positivement comme l’atteste, par exemple, le succès du discours franciscain.
    La vraie séparation entre les pauvres et les riches eut lieu lors de la Renaissance qui fut certes une période d’intense progrès des connaissances, mais aussi d’une dramatique régression sociale.
    Je suis bien sûr conscient que ces remarques ne concernent qu’un détail de l’article.

  5. Merci pour votre article. C’est très intéressant. La vraie séparation entre les pauvres et les riches eut lieu lors de la Renaissance qui fut certes une période d’intense progrès des connaissances, mais aussi d’une dramatique régression sociale.

  6. @thibault : tu dis avoir vécu aux états-unis mais as tu vécu précisément à la silicon valley ? Je sais que 2 endroits aux US peuvent paraitre comme le jour et la nuit pourtant dans le même pays.

    Bref ton anti anti-americanisme primaire te cache la montagne, la poutre dans l’oeil… Tous les gens qui sont des serviteurs des riches ne sont pas à cet endroits parce qu’ils ne sont pas « bons » mais parce que leur ascendance n’a pas eu la possibilité d’étudier de la sorte etc etc. Tout coute un bras dans ce pays et le cercle vicieux des « bons » fait que justement ça reste un cercle d’une seule couleur et d’un seul sexe. Bref je te souhaite de rester « bons » aux états unis car tout bon que tu es ta vie peut basculer du jour au lendemain ….

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