Techno-imaginaires

Par le 08/01/14 | 6 commentaires | 1,454 lectures | Impression

Sur la scène du colloque organisé par l’association Doc Forum le 30 novembre 2013 à l’Ecole normale supérieure de Lyon, Nicolas Géraud de Dasein-interactions avait pour mission de revenir sur 3 rapports de prospectives court termistes et assez connus. “La prospective est difficile, disait déjà Pierre Dac. Mais il n’y a pas de société sans oracle. Imaginer le futur est un effort nécessaire et commun à toutes les sociétés, quelle que soit la forme que cette pythie prend. Certes, si la technique surdétermine l’avenir, il demeure difficile pour autant de savoir celles qui auront du succès demain…”

“La prospective, comme discipline est née de la postmodernité”, rappelle le concepteur. “Elle nait après Auschwitz et Hiroshima, quand on constate que la technique n’est plus le lieu du progrès.” Elle nait au département américain de la défense, auprès de gens qui ont besoin de connaître les technologies de demain. En France, elle nait autour du philosophe Gaston Berger, qui lance une réflexion différente pour penser la société qui donnera naissance à la planification. “La prospective technologique a donc deux racines profondes : la menace et la pensée de la société.”

Quelle est la place de l’imaginaire dans nos choix technologiques ?

De nos jours, nous sommes cernés de rapports de prospective technologique, que ce soit le Gartner Hype Cycle par exemple ou le récent rapport du département américain, Alternative Worlds (.pdf), qui tente de décrire le monde en 2030 (et traduit en français sous le titre Le monde en 2030 vu par la CIA). Ainsi bien sûr que les rapports annuels sur les 10 technologies de rupture de la Technology Review, le rapport annuel du Forum économique mondial sur les 10 technologies émergentes et le rapport annuel de McKinsey sur les technologies perturbatrices. “En quoi ces sources nous manipulent-elles ? Pourquoi sont-elles si convergentes dans ce qu’elles nous disent de demain ? Comment sont produits ces rapports ? Comment sont choisies ces technologies ? Pourquoi celles-ci plutôt que d’autres ?”, interroge Nicolas Géraud.

Il y a plusieurs techniques de recensement raisonné de la disponibilité des techniques, comme le fait le Gartner Hype Cycle. Il existe l’indice TRL (Technology Readiness Level qui peut se traduire par l’indice de niveau de maturité technologique) qui sert également à classer les technologies. “On voit bien à les lire que ces rapports n’abordent pas toutes les technologies, mais donnent la part belle à certaines plus qu’à d’autres, notamment aux technologies liées à la santé, à l’énergie, à l’information… Et que ces rapports suivent également des processus liés à l’actualité qui font que certaines technologies ne sont pas mises en avant plusieurs années de suite et qui prend en compte d’une manière plus ou moins empirique, leur actualité”, commente avec raison Nicolas Géraud.

En fait, quelle est la place de l’imaginaire dans le choix des technologies mises en avant ? Comment certains imaginaires nous poussent à mettre des technologies en avant plus que d’autres, à la manière des robots humanoïdes… Pour mieux aborder la prospective et mesurer l’impact possible des technologies, il faut certainement mesurer ou tenter d’évaluer deux autres choses, estime Nicolas Géraud : les usages et les imaginaires. Un triptyque qui permet au consultant de mieux tenter de mesurer l’impact à venir d’une technologie. Et de prendre un exemple avec les montres connectées. Une technologie qui pour l’instant ne se diffuse pas vraiment et dont les usages demeurent largement impensés, mais par contre, qui est très présente et depuis longtemps dans les imaginaires. Une méthode empirique qui permet d’esquisser une matrice des technologies, qui les regarde sous plusieurs aspects et pas seulement sous celui de leur disponibilité technique, toujours limitée, pour en comprendre l’impact. Les espoirs que l’on place dans les technologies sont souvent idéalisés, mieux comprendre leur potentiel d’usage ou leur effet sur les imaginaires est souvent un moyen pour mieux en mesurer l’impact.

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Image : la laine oradium qui procure “une douce et saine chaleur”… Une belle démonstration de l’idéalisation des technologies.

Comment les imaginaires nous façonnent ?

Même après l’avoir écoutée, on ne sait pas très bien ce que fait Selma Fortin (@selmafortin), du Centre de recherche sur l’imaginaire de Grenoble. Elle se présente à la fois comme universitaire, artiste, actrice, entrepreneur ou thérapeute… Elle s’investit plutôt dans des projets que des métiers. “Car bien souvent, les métiers nous apprennent avant tout des automatismes en guise de compétences”. Comme le maçon a des mains façonnées par son métier, les disciplines intellectuelles nous façonnent, nous formatent, nous moulent… Selma Fortin a fait une thèse sur le milieu de l’innovation, et souvent, ces gens qui innovaient, qui venaient de milieux différents, avaient l’impression de parler d’une même chose, alors qu’ils ne se comprenaient pas tout à fait, sans comprendre pourquoi. Or, si le maçon peut voir ses callosités, ses déformations, l’intellectuel a plus de mal à mettre en doute ses automatismes, au moins parce qu’il a du mal à les voir…

Selma Fortin a travaillé sur les imaginaires, les mythes, les contes. Les mythes racontent une expérience condensée, qui utilise le fondamental pour nous parler à tous. Raconter une histoire consiste à tracer un chemin que d’autres peuvent suivre. Derrière chaque histoire, il y a une expérience, disait Tim Ingold. Mais les imaginaires ne sont jamais clairs, ne sont jamais explicites, comme le soulignait le philosophe, anthropologue et sociologue Gilbert Durand dans Les structures anthropologiques de l’imaginaire. L’imaginaire n’est pas l’irréel, ni l’imagination. Il n’est pas ce qu’on invente. On en parle toujours comme quelque chose de stable, de structuré, qu’on peut étudier, mais ce n’est pas vraiment le cas. Il est pourtant structuré avec un niveau fondamental (constitué de symboles par exemple), à un niveau culturel (avec des figures qui varient d’un pays l’autre… comme le montre l’analyse des variantes du conte du Chaperon rouge par exemple) et à un niveau individuel (chacun s’appropriant l’imaginaire commun).

Et la chercheuse de tenter d’utiliser l’imaginaire de la voiture en déshérence, comme elle l’avait fait dans un article pour Strabic. Est-ce que la voiture électrique est un moyen pour redonner vie à l’imaginaire de la voiture ? Assiste-t-on à la fin de la voiture ou à une mutation ? La voiture électrique marque-t-elle une étape dans notre conception de l’automobile, qui n’est plus synonyme de liberté individuelle… Aujourd’hui, l’imaginaire des jeunes se projette plus dans le smartphone que dans la voiture. Bien souvent, conclut-elle, l’obsolescence d’un objet, d’une technique, correspond à un changement de génération, à un imaginaire qui n’a pas réussi à se transformer.

Comment penser notre rapport aux machines

Pour Milad Doueihi (Wikipédia, @miladus), l’historien des religions devenus spécialiste du numérique et auteurs de nombreux livres dont le plus récent est Qu’est-ce que le numérique ?, nous ne pouvons pas éviter l’influence de l’imaginaire dans nos rapports avec la technique, notamment de l’imaginaire provenant d’Hollywood, qui nous livre des interprétations simples et puissantes, profondément ancrées dans le monothéisme biblique, et qui insistent surtout sur l’accès à l’autonomie de la machine, qui rivalise avec l’homme, car elle ne peut résister à devenir humaine. “La problématique de l’imaginaire appliqué à la technologie consiste à penser notre rapport aux machines, à penser l’autonomie à une époque ou l’autonomisation individuelle et l’automatisation deviennent capitales. Depuis les années 50, l’informatique avec ses formes mécaniques nous permet d’accéder à des fonctionnalités simples et précises : comme nous le proposent chaque jour nos expériences du distributeur de billets par exemple. Mais aujourd’hui ce rapport au monde s’inverse : c’est le monde lui-même qui devient une interface généralisée de tout ce qui était auparavant exclusivement numérique”. Et Milad Doueihi de prendre trois thèmes comme trois exemples, comme trois mots clefs qui focalisent notre imaginaire à l’heure du numérique.

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Image : Milad Doueihi sur la scène des Entretiens de la Cité.

Le social d’abord. Avec les outils sociaux, la relation est devenue le contenu lui-même que nous partageons. Elle met en tension la notion même de confiance. Elle survalorise le collectif. Elle s’intègre partout, comme c’est le cas dans les moteurs de recherche ou l’intégration du facteur social modifie la pertinence des réponses à votre requête… Car ce qui est social est supposé être pertinent. Ces éléments algorithmiques d’aide à la décision deviennent des formes prescriptives, comme le montrent les études sur la réaction des utilisateurs aux systèmes d’autocomplétion : 20% d’entre nous oublient ce que nous cherchions pour accepter les suggestions de l’autocomplétion !

L’intelligence. L’intelligence est un mot qui pose problème. Littéralement, la Smart city est censée être plus futée qu’intelligente… L’intelligence est une mythologie fondatrice de la culture informatique, qu’on attribue à von Neumann et Turing, alors qu’elle n’a pas été formulée par Turing, mais bien plutôt par Kubrick dans son adaptation de 2001 l’Odyssée de l’espace. Le test de Turing ne mesure pas l’intelligence et dans son texte fondateur, le terme intelligence n’est d’ailleurs pas utilisé ailleurs que dans le titre. Ce qui intéresse Turing ce n’est pas tant l’intelligence d’ailleurs que de savoir si la machine peut penser. Il parle de thinking machine. Ce qu’il met en place c’est comment concevoir une machine qui sait apprendre, une machine comme un enfant, capable de faire apprendre à d’autres machines… Et cela dessine une tout autre histoire de l’intelligence.

Autre imaginaire du numérique, la ville. Italo Calvino, dans Les villes invisibles définit la ville à la distance de ses parcours et à la mémoire de ses chemins. Dans la ville numérique, l’intelligence est tout entière sur la distance et les parcours, mais la mémoire est réduite à la seule trace. Or, il existe une intention associée à la trace comme signe de présence, mais c’est une intention construite après coup, qui vise à modifier les comportements via le pouvoir prescriptif des machines et des algorithmes qui transforme les moteurs de recherche en moteur de recommandation. Alors que l’informatique nous promettait une libération au-delà de toute frontière, nous projetait dans le global, l’universel, la géolocalisation nous ramène à la spécificité locale, dans un jeu complexe entre local et territorial qu’il faudrait prendre le temps d’interroger.

Milad Doueihi pourrait évoquer certainement bien d’autres imaginaires associés au numérique. Il termine en en évoquant un dernier. Celui évoqué dans La stratégie Ender, le roman de science-fiction d’Orson Scott Card, qui raconte l’histoire d’un enfant éduqué, optimisé, pour jouer à un jeu vidéo, qui découvre à la fin que le jeu auquel il jouait était une vraie guerre. Pour Milad Doueihi, ce livre de science-fiction est assez emblématique, car il nous place entre deux situations, comme une ambivalence de l’imaginaire lié au numérique. Avec la Stratégie Ender, nous sommes entre l’avatar et le zombie. L’avatar, au sens premier du terme, est la représentation d’une forme divine, là où le zombie est la représentation des humains par une machine. Dans le numérique, aujourd’hui, n’aurions-nous pas plus de zombies que d’avatars, plus de machines contrôlées par des botnets que des projections idéalisées de nous-mêmes ? En perspective, il n’y a qu’une position pour le spectateur pour observer et comprendre le monde, disait Pascal. A l’heure de la personnalisation algorithmique du numérique, qui va nous donner la position éthique et politique que nous devons adopter pour observer et comprendre le Nouveau Monde ? questionne le philosophe.

Ce qui est sûr, pourrait-on lui répondre, c’est que le numérique et les algorithmes ne se comprendront pas en adoptant le point de vue très individualisé qu’ils nous proposent, mais certainement en essayant d’être, comme Ender, à plusieurs endroits en même temps, à prendre en compte plusieurs perspectives, plusieurs points de vue autour d’un même objet, pour en embrasser tout les imaginaires.

Hubert Guillaud