Travail : l’automatisation en question

« L’automatisation est aussi vieille que le travail », lance le ministre du Travail, Michel Sapin, en ouverture de la 7e édition des Entretiens du Nouveau Monde industriel, face à une salle encore éparse et endormie. L’homme n’a cessé de chercher à se soulager de la pénibilité du travail… Cela a donné naissance d’ailleurs à différentes utopies, comme celle des robots qui un jour nous libéreront du travail, mettront fin à sa domination aliénante et permettront de mieux le partager. Mais « la fin du travail n’est pas un horizon possible ni un horizon souhaitable » rappelle le ministre, au contraire, nous devons prendre soin du travail, le rendre organique, social. « Le changer, le faire évoluer sans cesse, pour le faire non pas contre la technique, mais grâce à la technique »

BbmD5KzCMAAeGEnImage : le ministre du Travail sur la scène des ENMI13, photographié par AureliaMichelix.

Force est néanmoins de constater que l’automatisation a changé d’échelle. Elle a gagné tous les secteurs : l’amitié avec les réseaux sociaux, l’amour via les sites de rencontre, l’information, la mémoire… L’automatisation des activités aussi a changé d’échelle, rappelle le ministre : aujourd’hui, 60 % des Français travaillent sur un ordinateur. Quel rapport à la technologie dessine cette automatisation de la société ? Dessine-t-elle la société contre l’emploi ? L’automatisation vise-t-elle à éliminer l’emploi le moins qualifié ? Mais si les robots remplacent les ouvriers qui consommera ? Avec quel pouvoir d’achat ?… Cette hypothèse de la technologie contre l’emploi est la pire des solutions qui s’esquisse, assène le ministre. Une autre hypothèse veut que le gain de temps et d’argent né de l’automatisation favorise une meilleure redistribution du temps de travail. Mais là encore, Michel Sapin ne voit pas là d’alternative. S’il évoque les 35 heures comme une réponse inadaptée, il n’esquisse pas même l’idée du revenu minimum ou du revenu de base… alors que sur le fil Twitter de la conférence toute la salle semble le suggérer. Pour le ministre du Travail, c’est à une troisième solution qu’il faut travailler, celle où l’automatisation permet de réinventer le travail et de dépasser les frontières de l’emploi. Le travail ne doit pas se réduire à la tâche, mais également à la contribution et à la création. L’automatisation doit nous aider à valoriser ce qui est humain dans le travail et que les robots ne savent pas faire. Elle doit permettre de libérer les individus des tâches pénibles pour remettre les travailleurs dans de nouvelles situations de travail, qui créent du lien social, du sens, du service… « Le métro peut être automatique, mais les quais ne doivent pas rester vides de personnels ». L’automatisation doit améliorer le support des conditions de travail. Il faut comprendre ce que Simondon disait, rappelle le ministre : la technique doit être comprise comme médiateur plutôt qu’instrument, elle doit créer de l’autonomie plutôt que de la dépendance.

En tant que ministre du Travail, Michel Sapin veut se montrer soucieux des conditions de travail d’aujourd’hui et de demain. Et de prendre l’exemple de l’automatisation des caisses de supermarché… Qui, si elles répondent à la fluidité de la logistique, fait disparaître la frontière entre la caisse et le rayon, faisant passer les employés d’une tâche à une autre. Si le poste est vu comme plus prestigieux, le travail est plus éprouvant que de tenir une caisse classique, puisque la surveillance de plusieurs caisses automatiques demande une nouvelle simultanéité des tâches, une activité séquentielle et simultanée… Les effets de l’automatisation sont toujours ambigus.

Et Michel Sapin d’inviter les intervenants de ces deux jours de colloque à réfléchir aux nombreux échecs et dysfonctionnements lors de la mise en place de nouveaux systèmes techniques… La technologie démultiplie et amplifie les effets du management et impacte directement les conditions de travail. Si l’on regarde les gains de productivité attendus, il faut aussi veiller à améliorer la qualité de vie des employés. « Les opportunités doivent être plus grandes que les risques et nous devons y veiller », conclut le ministre.

Pour le philosophe Bernard Stiegler, président de l’association Ars Industrialis, directeur de l’Institut de recherche et d’innovation du Centre Pompidou et grand ordonnateur de ces rencontres, la technique est effectivement toujours ambiguë. Et elle l’est d’autant plus à l’heure de l’automatisation généralisée. Jacques Ellul (Wikipédia) dans le Système technicien explique que la technologie s’autonomise et détruit l’individuation psychique et collective. Mais pour Bernard Stiegler, cette individuation est conditionnée par le système technique lui-même, elle est la condition même du système technique. On ne peut regarder les dangers sans regarder aussi les nouvelles possibilités des transformations de l’âge de l’automatisation. Certes, le néolibéralisme déstructure les systèmes sociaux. Certes, l’automatisation du système technique est devenue vertigineuse, notamment avec les Big Data, qui visent l’automatisation des fonctions supérieures de l’esprit, nous faisant passer de l’exploitation de la main d’oeuvre à celle du « cerveau d’oeuvre » comme le dit l’économiste Michel Volle. Le neuromarketing cherche à automatiser nos fonctions naturelles, psychiques, biologiques. L’automatisation, la robotisation visent la destruction du travail manuel et sont une mutation majeure qui vient désintégrer les modèles tayloristes et keynésiens et qui met à mal le modèle de la redistribution (du travail, du temps de travail, du pouvoir d’achat…). L’automatisation actuelle est totalement toxique, souligne le philosophe. Les Big Data détruisent la causalité par la corrélation, court-circuitent le schéma causal, qui est la base de la raison chez Kant… Comment mettre les automatismes au service de la raison délibérative ? Comment retrouver le temps de l’autonomie, même si l’autonomie ne se constitue pas à l’opposé de l’automatisme, puisque l’autonomie se conquiert surtout par l’intériorisation des automatismes ? Nous avons besoin d’une pensée de l’automatisation. La philosophie oppose autonomie et automatisme. Mais si être éduqué c’est surmonter ses automatismes, cela se fait par l’acquisition d’autres automatismes, comme apprendre à lire et écrire. Il faut une certaine part d’automatismes pour que le musicien puisse être libre.

La prolétarisation, c’est l’aliénation, c’est une automatisation sans appropriation. La prolétarisation s’est répandue dans toutes les couches de la société, même aux décideurs politiques qui reconnaissent trop souvent ne rien maîtriser. Pour autant, l’automatisation porte aussi en elle une possibilité de déprolétarisation, comme le montre le logiciel libre ou l’utopie des hackers… Mais pour devenir autonome, il faut du temps. Pour développer une nouvelle forme d’automatisation, nous avons besoin d’un retour critique sur celle qui a cours, conclut Bernard Stiegler.

Automatisation, violence et emplois

Dans une présentation volontiers brouillonne et qui, comme souvent avec les technologies, a tendance à virer en un long inventaire enthousiaste des révolutions technologiques à venir, Marc Giget, président de l’Institut européen de Stratégies créatives et d’innovation et du Club de Paris des directeurs de l’innovation et fondateur des Mardis de l’innovation a néanmoins posé quelques bonnes questions. « Y a-t-il une spécificité de la révolution numérique ? L’innovation a toujours été un phénomène de destruction créative, comme l’expliquait Schumpeter. Et Giget de prendre l’exemple de la révolution de l’imprimerie, qui, dans un premier temps, donna naissance à la production artisanale de 40 000 ouvrages par an en Europe en 1450… Mais, 50 ans plus tard, la production est devenue industrielle et des 40 000 livres produits, nous sommes passés à 600 000 ! En 1600, l’Europe produisait 15 millions de livres par an ! Certes, la révolution de l’imprimerie a détruit des monopoles et des emplois, ceux des monastères et ceux des copistes, mais il a créé de nombreux métiers, a étendu l’accès au savoir et a rendu la société plus complexe. Si on estime à quelque 2000 pertes d’emplois, on estime que l’imprimerie a favorisé la création de 100 000 autres. On le voit, l’arrivée de l’imprimerie n’a pas été un drame pour l’humanité. Et Marc Giget d’élargir son exemple à d’autres secteurs, comme l’explosion de la télévision à l’heure du numérique, qui compte aujourd’hui plus de 24 000 chaines dans le monde ! Pour lui, visiblement, il n’y a pas une spécificité de la révolution numérique, par rapport aux précédentes révolutions. En tout cas, pas dans sa capacité transformative. Cela n’empêche pas l’inquiétude liée aux transformations en cours de disparaitre, au contraire. Aujourd’hui se pose la question de savoir si les technologies vont concurrencer ou amplifier l’esprit humain. Après que l’automatisation se soit attaquée à la force mécanique de l’homme, voilà qu’elle s’attaque à notre esprit, à notre mémoire, à nos capacités intellectuelles elles-mêmes, capable de faire bien plus d’opérations à la seconde que nous.

« Est-ce que l’économie numérique détruit plus d’emploi qu’elle n’en créé ? » Malgré les nombreux rapports sur l’emploi, force est de constater que ceux-ci ont plus tendance à observer ce qui est créé que ce qui est détruit. Le nombre d’ingénieurs et de techniciens spécialisés dans les nouvelles technologies augmente de 100 000 par an en Europe, mais les postes non pourvus ne cessent de s’accroître… On les estime à plus de 200 000 aujourd’hui, et ils pourraient atteindre 900 000 postes en 2020 selon certaines études. Mais c’est bien peu face aux 29 millions de chômeurs que compte l’Europe. Amazon ne totalise que 110 000 employés (et a racheté la société de robotique Kiva dans le but de supprimer 50 000 emplois d’ici le déploiement de son parc de robot dans ses entrepôts), Google que 46 000, Facebook que 5 800 et Twitter que 2 300… Par rapport au succès et à l’influence de ces marques, nous ne sommes pas dans les volumes attendus. Aux Etats-Unis, la destruction de l’emploi n’est pas tant liée à la fermeture des usines, qu’à la disparition des emplois dans le back office. Les secteurs qui ont le plus perdu d’emplois aux Etats-Unis concernent les métiers des employés de bureau, les gens chargés de l’archivage, du traitement des dossiers dans le secteur de la banque, de l’assurance… Quand Paru Vendu a fermé, ce sont 1650 emplois qui ont disparu. Le Bon Coin ne compte lui que 150 salariés en France.

Aujourd’hui, tout le monde s’interroge sur la durée, la nature, l’ampleur de la phase de destruction de l’emploi. On estime à 7,5 millions le nombre d’emplois perdus ces 5 dernières années aux Etats-Unis, principalement des emplois intermédiaires (entre 38 et 68 000 dollars par an soit entre 27 et 50 000 euros). Sur les 3,5 millions d’emplois créés sur la même période, 29 % concernent des salaires élevés, 69 % des salaires très bas, et seulement 2 % des salaires intermédiaires. Dans la zone euro, la disparition d’emplois de salariés intermédiaires s’élève à 6,7 millions et la création d’emplois à 4,3 millions, essentiellement des emplois peu rémunérés là encore.

Allons-nous vers une croissance sans emploi, comme semble l’affirmer la théorie dominante ? La « destruction créative » détruit-elle plus d’emploi qu’elle n’en créé, comme l’affirmait Chris Zook pour la Harvard Business Review ? « La feuille de calcul tue-t-elle la création d’emploi » comme l’affirmait l’économiste Clay Christensen dans une récente conférence ou il mettait en cause une période d’innovations managériales qui visent l’efficacité à court terme au détriment de l’emploi par rapport à une innovation de rupture qui créé des emplois à long terme ?

Il faut accélérer le passage en phase créative pour faire repartir la croissance de l’emploi, estime Marc Giget. Mais celle-ci ne reposera pas sur les startups pour la simple raison que celles-ci créent de moins en d’emplois, mais sur les grands groupes. L’appel à une Start-up Nation du nom du livre éponyme de Dan Senor et Saul Singer consacré au miracle économique israélien (et disponible en français) , à une nation d’innovation, au Comeback, à la renaissance de l’industrie américaine, … comme le clament nombre de livres parus récemment, est-il un chant du cygne ou un signal faible qui est appelé à prendre de l’ampleur ? Marc Giget n’exprime pas vraiment de doute en nous replongeant dans un nouvel inventaire de technologies de ruptures révolutionnaires, mêlant pêle-mêle exosquelette, coeur artificiel, thérapie génique…

Pour ma part, je resterais plus mesuré. Il nous faudrait considérablement développer l’innovation pour qu’elle permette d’atteindre les niveaux d’employabilité de l’époque de l’industrie ou des services physiques… Et pour la développer, outre une transformation radicale de son financement, il faudrait certainement aussi arriver à combler le fossé éducatif, car les formes de l’innovation de demain auront besoin de bien mieux distribuer les compétences et de nous faire faire un saut éducatif massif et radical. Pas si simple.

Comment la mécanisation transforme l’économie

La mécanisation est née au milieu du XVIIIe siècle, avec le premier tour mécanique, rappelle l’économiste Michel Volle (@michelvolle), coprésident de l’institut Xerfi. Au XIXe siècle, la machine en métal remplace la machine en bois et se fait plus précise et plus solide. Cette nouvelle alliance entre l’homme et la machine mécanique donne naissance à l’usine et à l’organisation hiérarchique. Alors que l’ouvrier devient un appendice de la machine, naissent à la fois la classe ouvrière et le capitalisme. Taylor a modélisé l’alliance de l’homme et de la machine… Dans les années 1970 nait l’automate absolu, l’ordinateur : un automate programmable ubiquitaire, qui n’a plus de finalité précise contrairement au métier à tisser automatique ou au piano mécanique… L’informatique, c’est l’alliage du cerveau et de l’automatisme. L’informatisation automatise les tâches physiques et mentales répétitives… Mais qu’est-ce qu’une tâche répétitive ? Est-ce le travail à la chaîne qu’illustrait Chaplin dans les Temps modernes ? Est-ce celle du médecin et de ses consultations ? Y’a-t-il une cadence qui définit la répétition ? Informatiser le workflow du budget annuel d’une entreprise qui ne se répète qu’une fois par an tient-il d’une forme de répétition ?

Informatiser est un art subtil, car trop informatiser génère parfois des contre-effets comme le montre le pilotage automatique des avions, qui, quand il est trop présent, émousse les réflexes des pilotes. Qui aurait cru que l’informatique pouvait conduire une automobile, pouvait présider à la recherche documentaire juridique… ? Pour Michel Volle, ce phénomène est ce qu’il appelle l’iconomie, un jeu de mot fait à partir des termes icon (l’image) et nomos (la règle). L’automatisation du travail répétitif a pour conséquence de rendre le cout marginal de production négligeable. L’essentiel du coût est dans l’investissement initial. Et ce déport du coût dans l’investissement a des conséquences directes sur les formes de la concurrence de cette économie. Elle produit une forme de concurrence monopolistique, une forme de concurrence très violente, car le jeu demande des investissements lourds et donc risqués. Développer un nouveau microprocesseur, un système d’exploitation ou un avion de chasse nécessitent tous des investissements lourds, quasiment équivalents… Cela développe une économie hypercapitaliste.

La main d’oeuvre qui était là pour faire toujours la même chose disparait. Cette iconomie a surtout besoin de fonctions avec beaucoup de compétences : des scientifiques, des spécialistes du marketing dans la conception, des capacités psychosociales dans les services… De plus en plus ce sont ces types d’emplois qui prennent le pas sur les autres. Mais cela n’est pas sans conséquence : avec des emplois de ce type, l’organisation hiérarchique qui était dévolue à la main d’oeuvre, qui voyait l’exécutant comme un robot à apparence humaine n’est plus adapté. A l’heure du cerveau d’oeuvre, la division corporatiste et hiérarchique n’est plus de mise, alors qu’elle tend à persister.

Dans cette concurrence hyperdynamique qui se met en oeuvre, où chacun tente d’établir un monopole sur une niche de besoin par la diversification des produits, l’équilibre de la concurrence ne peut tenir que par l’innovation. L’économie a besoin d’une toujours plus grande diversification de l’offre et donc de toujours plus d’innovation.

Le problème de cette économie très violente repose dans l’ivresse qu’offre la puissance informatique. La banque a ainsi glissé vers la délinquance, car la puissance informatique lui a donné les moyens de faire des choses qu’elle ne pouvait pas faire et de les masquer par la complexité. L’espionnage s’est lancé dans la folie de la collecte exhaustive… « Le vrai danger de cette nouvelle économie n’est pas l’infobésité ou l’automatisation et la disparition de l’emploi, mais le risque de voir disparaître la démocratie au profit d’un régime féodal très violent. »

Reconquérir le temps ?

Le sociologue et philosophe Maurizio Lazzarato (Wikipédia), l’auteur de La Fabrique de l’homme endetté ne dit pas autre chose. L’innovation n’a pas lieu en dehors du capitalisme. La finalité de la production capitaliste, c’est le profit, rappelle celui qui a mené plusieurs études sur les travailleurs du savoir et notamment les intermittents du spectacle, de la presse écrite et de l’audiovisuel. « Le travail intermittent est en train de devenir la forme de travail majoritaire. Sur 20 millions de contrats de travail signés chaque année en France, 13 millions portent sur une durée inférieure à un mois ». Pour Maurizio Lazzarato le contrôle du temps est l’objectif du capitalisme, il est au coeur de la financiarisation.

La discontinuité de l’emploi dans les professions du spectacle et des médias illustre bien la précarisation du temps en cours qui a pour conséquence d’accroître encore son morcellement. Pour ces professions, il devient difficile de distinguer le temps du repos du temps d’activité. On passe de phase d’emploi en phase de chômage, d’un temps partiel à un autre… Le temps devient fragmenté, hétérogène, incohérent… Les employés doivent être en permanence disponible, et ce notamment s’ils ne sont pas employés en permanence.

Malgré les critiques légitimes que la société a adressées au fordisme, qui organisait le temps d’une manière répétitive (8 heures de temps libre, 8 heures de travail, 8 heures de sommeil)… cette forme d’organisation a été défaite. Dans le domaine du spectacle et des médias, le temps est une matière première fondamentale. Pour créer une pièce de théâtre, un article, les temps « vides », les temps de suspension, d’hésitation sont fondamentaux. Or, ce sont ces temps-là que les politiques néolibérales tentent de neutraliser. Elles ne laissent que le temps de l’emploi et le temps de recherche d’emploi. Pas étonnant, estime le philosophe si la plupart des conflits qui portent sur le travail portent sur le temps.

La disponibilité est une des caractéristiques des emplois intermittents. Le principe est d’être disponible à tout moment, à toute convocation. Même pigiste, même employé d’une manière intermittente, l’employé potentiel est astreint de facto. Même s’il n’est pas employé, il doit être disponible. L’horizon de l’intermittent est bouché en continu par l’éventualité d’un emploi. L’employé non employé doit être toujours prêt à intervenir. Au final, de l’emploi, il y en a toujours, mais c’est ça nature qui s’est transformée : il est devenu précaire, sans assurance… La précarité, la disponibilité, c’est la règle de la concurrence exacerbée qui repose sur la peur et la culpabilité, stratégies éminemment libérales, qui consistent à dédoubler le contrôle de l’activité extérieure, par un autocontrôle intériorisé. « L’injonction à être un sujet responsable remplace la réalisation de soi. La concurrence avec les autres employés est renvoyée à la concurrence avec soi-même. Comme dans le système fordiste, le contrôle est toujours produit par le système économique, mais il agit désormais directement sur le sujet lui-même en produisant de la fatigue d’être soi… « 

Le rapport discontinu avec le temps que connaissent les salariés intermittents va devenir la façon générale de vivre à l’avenir, et ce, jusque dans le travail salarié classique, prédit Maurizio Lazzarato.

Le constat du sociologue Jean-Yves Boulin, de l’Institut de Recherche Interdisciplinaire en Sciences Sociales de l’université Paris Dauphine, est du même ordre (voir sa présentation). Sauf que pour lui, il y a toujours eu une tension forte entre les structures temporelles des individus et celles qu’impose le travail. Certes, l’industrialisation a renforcé cette tension en créant un temps qui n’était plus « naturel », mais forgé par les machines ou l’électricité (permettant le travail de nuit par exemple). La « discipline du temps », chère à l’historien Edward Thompson s’est construite tout le long du XIXe siècle, non sans une certaine ambiguïté : d’un côté, l’automatisation a donné du temps, mais de l’autre, elle a généralisé nos besoins à l’ensemble de la planète.

Certes, le temps de travail n’a cessé de diminuer depuis la seconde moitié du XIXe siècle. Jusque dans les années 70, on avait un schéma standardisé du travail : le cycle ternaire, la division sexuée des tâches, les horaires collectifs réguliers, les congés payés, la retraite… Mais à partir des années 80, avec la fin de la croissance et des gains de productivité, nous sommes entrés dans un temps de « déstandardisation », estime Jean-Yves Boulin. Nous sommes entrés dans la flexibilité des temps travaillés qui privilégie les horaires décalés, les semaines et journées irrégulières, l’annualisation… En 2009, selon la Dares, 37 % des salariés ont un horaire standard en France. Pour les autres, 19 % ont des horaires atypiques, autant ont des semaines irrégulières, 10 % ont des horaires atypiques ou des semaines irrégulières de manière occasionnelle, 6,7 % ont des rythmes irréguliers sur l’année, 10 % ont des horaires longs, 17,5 % travaillent à temps partiel…

Nous sommes donc confrontés à un phénomène massif de dérégulation, de transformation des temps de travail ce qui a eu pour conséquence de faire monter de nouvelles revendications sur les conditions de travail et l’articulation des temps de travail et la composition du temps de travail lui-même. Or, la réduction du temps de travail consiste souvent à l’intensifier. L’écart entre le travail prescrit et le travail réel diminue. Les temps de délibération, de retour d’expérience disparaissent. En fait, ce sont les conditions dans lesquelles se fait le travail lui-même qui sont en cours de destruction. Ce qui n’est pas sans impact sur la santé, la vie familiale, sociale… L’accès aux services devient alors un enjeu politique, qui explique à la fois l’apparition de politiques du temps de travail, mais aussi de la violence autour de ces nouveaux enjeux, comme l’a montré le débat récurrent sur le travail du dimanche. Le rôle ambigu des TIC sur le temps de travail reflète totalement cette évolution, plus qu’elle ne la génère. Les études soulignent le brouillage des frontières entre vie professionnelle et vie personnelle, que ce soit sur les temps comme sur les lieux de travail… Et souligne cette tension entre contrainte et autonomie, qui n’est d’ailleurs pas toujours vécue de manière négative, notamment le travail des cadres à domicile par exemple.

Ces évolutions nécessitent de repenser l’organisation du temps de travail au regard de certains enjeux, estime Jean-Yves Boulin : l’amélioration de la qualité du travail, l’organisation du temps non seulement dans le cadre du travail, mais aussi au-delà. Avec pour objectif de rendre le travail soutenable sur le long terme (le « désintensifier » pour travailler plus longtemps), mieux le distribuer et mieux l’organiser au moins dans sa dimension temporelle (diminuer la part du temps de travail subit par exemple…).

Mais si les propositions semblent stimulantes, elles nous laissent néanmoins dubitatifs, car elles sont à l’exact inverse de ce qu’il se passe sous nos yeux et ne cessent de s’intensifier depuis plusieurs années. Cette invitation à retrouver du temps, à mieux le gérer est tout de même en totale contradiction avec le phénomène à l’oeuvre. Elles paraissent un voeu pieux, une tentative désespérée de résistance… qui, s’il fait peut-être le bon constat, semble proposer des solutions inadaptées à la réalité, à moins de lui apporter une rupture encore plus brutale que celle qu’ont apportée les dernières crises économiques…

Hubert Guillaud

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2 commentaires

  1. Bonjour,

    Merci pour ce très bon résumé.

    Sur l’exposé de Jean-Yves Boulin, j’ai trouvé que l’attitude était très défensive dans les propositions: essayer d’encadrer, partager le temps de travail. La vision habituelle d’un gros gâteau de travail à faire et qu’il faudrait partager, sans se poser la question d’où vient ce gros gâteau de travail à faire (une bonne partie est de la production de tout un tas de choses inutiles et polluantes, ainsi qu’une grosse part de gestion comptable oppressante).

    De ce point de vue, on ne peut que proposer des aménagements *défensifs* pour tenter de préserver le temps de loisir, de citoyen, mais on voit combien c’est voué à l’échec pour l’instant.

    Peut-être faudrait-il inverser le point de vue : chacun a du temps de loisir et de citoyen, et un temps d’un certain emploi obligatoire pour les besoins de la société. Histoire de mettre le temps de travail prescrit en position de défense par rapport aux restes des activités de chacun.

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