Syrie : de la guerre sur les réseaux à la guerre des réseaux

On le sait, la guerre en Syrie a lieu aussi sur les réseaux, à coup de vidéos postées sur Youtube contre photos de propagande sur Instagram, à coups d’opérations de piratages menées par l’Armée électronique syrienne – un groupe de hackers proche du pouvoir – contre opérations ponctuelles des Anonymous en soutien à l’opposition…

Mais cette guerre n’est pas seulement une guerre SUR les réseaux – une guerre des contenus -, c’est aussi une guerre DES réseaux – une guerre pour la connexion. Car l’usage d’Internet, ça commence par là, par l’accès aux réseaux. De cette guerre, on ne sait pas grand-chose, car elle est invisible, car elle est moins folklorique que le piratage du compte Twitter d’Obama, car elle est bassement matérielle et technique. Et pourtant, cette guerre est centrale. Pour qu’une vidéo de massacre nous arrive, il faut bien que quelqu’un, quelque part en Syrie, l’ait mise en circulation. Il y a quelques semaines, une série de papiers du site de CBS a apporté quelques informations intéressantes.

OpSyria
Image : le drapeau syrien revisité par Telecomix via l’excellent Reflets.info qui n’a de cesse de nous informer de ce qu’il se passe sur et dans les réseaux syriens.

Ils affirment ce qu’on savait, le régime de Bachar Al Assad fait en sorte de réduire l’accès des Syriens à Internet. La connexion est le plus souvent difficile. Et, d’après les témoignages, ceci a commencé dès le 12 mars 2011, lendemain des premières manifestations dans plusieurs villes du pays. A Damas, à Alep, à Deraa, Internet a été coupé à la fois en connexion fixe et en connexion mobile.

A plusieurs reprises, en novembre 2012, puis en mai et en août 2013, ces coupures ont même attiré l’attention de l’étranger : toute la Syrie se retrouvant hors ligne pendant plusieurs jours consécutifs. A chaque fois, le gouvernement a accusé les rebelles d’être à l’origine de ces coupures, ils se seraient soi-disant attaqués aux câbles de fibre optique qui relient la Syrie au monde extérieur (il y a 4 câbles : l’un va à Chypre, l’autre en Egypte…). Les experts contestent cette version, car du fait de la nature décentralisée du réseau, si un câble est coupé, les paquets d’information trouvent une autre voie et passent par un autre câble. Et puis la manière dont ces coupures se sont déroulées – pas brutalement, mais en quelques minutes, comme si un programme entrait en action – fait pencher la responsabilité du côté du fournisseur d’accès. En Syrie, un seul fournisseur d’accès, le Syrian Telecommunications Establishement, contrôle la plupart de l’infrastructure du pays, et il est propriété de l’Etat. Or, il est techniquement possible pour le fournisseur d’accès de faire en sorte que les routeurs qui, à l’entrée du pays, orientent les paquets d’information vers les bons réseaux et les machines auxquelles ils sont destinés, n’aient pas les indications nécessaires pour le faire. Auquel cas les paquets n’arrivent jamais à destination. Il semble bien donc que le gouvernement syrien prive ainsi son peuple d’un droit supplémentaire – pas le plus grave évidemment, mais un droit important – celui de se connecter à Internet.

Alors, comment font les Syriens ? Eh bien ils font preuve « de ruse et de courage », dit le journaliste de CBS. Et ils bricolent.

Un des moyens, quand on habite pas loin d’une frontière, c’est de se greffer au réseau mobile du pays voisin, quitte à avoir recours à des outils maison. Un opposant au régime explique comment il met un modem 3G dans un saladier en métal et l’oriente vers l’antenne jordanienne la plus proche pour améliorer la réception. Le saladier en métal amplifie considérablement le signal, et permet à ce monsieur d’atteindre un débit suffisant pour regarder des vidéos en streaming. Mais, plus important encore, en se connectant à une borne Wi-Fi de bonne qualité, ce monsieur fournit du réseau à 3 kilomètres à la ronde, devenant une sorte de fournisseur d’accès à Internet pour les opposants de la ville. Et ce monsieur explique au journaliste qu’il en va de même aux frontières de la Turquie, de l’Irak ou du Liban.

La leçon. La lutte pour la connexion est inégale entre un gouvernement qui contrôle le seul fournisseur d’accès et les usagers qui doivent d’abord sauver leur peau, se nourrir, se tenir au courant du sort de leur proche ou faire avec les coupures d’électricité (et avant même d’être connecté, un téléphone et un ordinateur doit être alimenté en électricité). La lutte est inégale, mais il est presque impossible pour le gouvernement de la gagner complètement, car Internet, c’est du matériel, ça se bricole et que le réseau a une vertu, il est invisible.

Xavier de la Porte

Retrouvez chaque jour de la semaine la chronique de Xavier de la Porte (@xporte) dans les Matins de France Culture dans la rubrique Ce qui nous arrive à 8h45.

L’émission du 25 janvier 2014 de Place de la toile accueillait Evgeny Morozov (@evgenymorozov), pour « en finir avec la Silicon Valley ».

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