Like, share, comment… : nos pratiques de partage n’ont pas toutes le même sens

Par le 31/01/14 | 8 commentaires | 1,606 lectures | Impression

Le 19 décembre 2013, le Social Media Club France a dévoilé les noms des trois lauréats du concours SMC Research Awards, un concours destiné à soutenir les jeunes chercheurs pour rapprocher le monde économique du monde académique.

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Dans le cadre du partenariat que nous avons tissé avec le SMC nous sommes engagé à publier l’un des articles de recherche des candidats lauréats, sur les 40 articles proposés par de jeunes chercheurs, afin d’aider à promouvoir la jeune recherche française en sciences humaines et sociales pour comprendre les médias sociaux et leur évolution. Notre choix s’est porté sur l’article d’Irène Bastard, doctorante en 3e année de sociologie à Télécom ParisTech, qui a étudié la différence entre le share, le like et le comment de Facebook pour montrer comment leurs différentes utilisations catégorisaient aussi des publics différents. Alors que le share est une pratique informationnelle utilisée par un public régulier d’un média, le like et le comment sont des pratiques plus interactionnelles provenant de publics moins réguliers, plus ponctuels, explique-t-elle.

Félicitations à Andria Andriuzzi qui a travaillé sur la conversation de marque et l’impact de la conversation en ligne sur le bouche à oreille et à Baptiste Kotras qui a regardé comment les sociétés spécialisées dans l’analyse des médias sociaux construisaient leurs critères d’échantillonnages.

53 shares, 82 likes, 57 comments par article : est-ce que Facebook discute d’actualités ?

[01]

« Tous les matins, les journaux servent à leur public la conversation de la journée. »
(Gabriel Tarde, 2006 [1905] : 89)

Envoyer un email avec un lien, liker un article de presse, retweeter une info… ces clics du quotidien sont des exemples du « partage d’information ». Je définis cette pratique comme une interaction sociale mobilisant un contenu informationnel. Pour envisager cette activité, je propose d’observer sur Facebook les contenus dont « on » parle, et les manières dont on en « parle ».

La discussion d’actualité : entre expression publique et interaction sociale

Plus couramment, discuter des actualités est une activité sociale relativement courante (Granjon, Le Foulgoc, 2010) grâce à la fonction d’agenda des médias. La « messe du 20h » alimente les conversations de cantine, les déjeuners de famille et d’affaires, les rencontres régulières entre amis et les premiers mots dans un train. Les médias indiquent ce à quoi il faut penser, en empilant les fait-divers et match de foot, les élections européennes et la crise de la dette (Mac Combs, Shaw, 1972).

La pluralité des informations permet de se saisir d’un contenu en fonction de sa réception propre (Hall, 1975) et d’en discuter. Les discussions sur l’actualité sont donc multiples et font partie de la réception des contenus par les publics, quelles soient initiées par conviction et militantisme, par défaut pour meubler des conversations, ou par interrogation pour partager des questionnements. Elles peuvent se déployer dans le sens d’un consensus ou d’une opposition entre les participants (Tarde, 2006 [1905]).

La discussion se différencie de l’expression publique telle qu’elle a été étudiée à partir des courriers des lecteurs : ceux-ci sont produits par un très petit nombre de personnes relevant d’un profil spécifique ; et ils sont sélectionnés suivant les critères de la profession de journalistes, comme la distanciation (Boltanski, 1984 ; Hubé, 2008).

Dans les interactions ordinaires qui n’aspirent pas forcément à la visibilité dans l’espace public, la discussion sur l’actualité est l’occasion de renégocier sa réception du contenu et de se former une opinion (Boullier, 2004), mais évite certains sujets qui font peur ou sur lesquels les participants n’ont pas prises (Eliasoph, 2008).

Entre expression publique et interaction, la conversation d’actualité s’appuie sur trois constituants : les profils autonomes de individus qui y prennent part ; les liens les unissant avec les interactants de la discussion ; et le sujet bien sûr, proche ou lointain, intellectuel ou populaire, drôle ou triste.

Internet, entre-deux des contenus et des sociabilités

Internet a, dans le même temps, déplacé en ligne des contenus médias et des formes d’interactions. Il est donc possible à la fois de s’informer de manière spécifique sur le web, en déployant un parcours de navigation personnelle sans suivre le fil du 20h et en consultant des formes d’information multimédia et multi-sources (amateurs, journalistes, experts). Et à la fois possible de « discuter » avec des inconnus sur des forums, des personnes connues proches par email, ou des amis d’amis sur Facebook. La particularité du web par rapport aux interactions en face-à-face consiste à créer une indétermination sur les interlocuteurs, des proches à l’espace public (Cardon, 2008), et un tiers public qui lit en oblique les interactions sans forcément y prendre part (Beaudouin, Licoppe, 2002).

La discussion sur l’actualité peut donc se déployer en ligne en mobilisant des contenus et des interactions tous deux protéiformes, faisant émerger la notion de partage. Celle-ci s’appuie sur les principes collaboratifs et participatifs qui ont fondé le web (John, 2012). Dans les petits mondes en clair-obscur de Facebook (Cardon, 2010), où l’on s’exprime sans forcément se révéler, où l’on dit sans forcément discuter, où l’on diffuse sans forcément s’investir, que deviennent les conversations sur l’actualité ?

Il parait nécessaire de décrire ces boutons Facebook qui font partie de la vie d’un internaute pour aller plus loin (cf. annexe 1). Un article ou une page web, identifié par une URL, est publié par un site éditeur du contenu. Cet article peut être posté sur les pages Facebook par un statut ou un share, depuis la page du média [02] ou depuis Facebook. Il restera en archive dans la timeline du publiant, et apparait dans le newsfeed des abonnés de la page, fans ou amis. Cette mise en visibilité permet une réaction en like ou comment sur le statut. Les share, like et comment initient potentiellement une nouvelle itération puisqu’ils apparaissent à leur tour dans le newsfeed des amis de la personne qui a cliqué. Aucun de ces clics ne nécessitent d’avoir lu l’article.

Le share porte sur le contenu, mais il ne dit rien de l’opinion de l’internaute (sauf précision dans le commentaire). Le like et le comment portent sur le statut d’un ami, ce sont des réactions, sans qu’il soit donc possible de différencier un like signifiant l’adhésion au contenu d’un like « clin d’œil » au publiant. Il y a donc une mise à distance des opinions sur les contenus par la publication et une mise en scène des contenus dans les relations.

Pour les compteurs, le post incrémente le compteur de share du contenu sans qu’il soit possible de différencier si le clic introduit le contenu dans Facebook ou le relaye. Le like et le share, contrairement au comment, sont unitaires. Les compteurs de share, like et comment s’adjoignent au contenu au fil des publications et contribuent à le qualifier. Des rédactions comme lemonde.fr affichent sur leur page d’accueil les articles les plus partagés sur Facebook, donnant à la conversation privée en ligne une fonction éditoriale dans l’espace médiatique.

Compter les share, like et comment pour dimensionner la conversation

On pourrait débattre à l’échelle systémique de la dimension politique d’Internet comme espace de libéralisme informationnel (Loveluck, 2012), mais je souhaiterai ici aborder cette question de la discussion d’actualité par une enquête empirique portant sur les share, like et comment d’articles de presse sur Facebook [03]. La question envisage de décrire les pratiques en ligne et de les comparer aux pratiques hors ligne. Les artefacts déployés par les réseaux sociaux numériques élargissent-ils la prise de parole par rapport au courrier des lecteurs et diversifient-ils les sujets de conversation par rapport au face-à-face ?

Nous [04] avons collecté du 04/04/2012 au 15/05/2012 les articles diffusés en flux RSS par 6 médias français [05] : Lemonde.fr, Lefigaro.fr, Libération.fr, Leparisien.fr, Rue89 et Slate. Cette période d’observation présente l’intérêt de comporter les deux tours de l’élection présidentielle, les 22/04/2012 et 06/05/2012, mais aussi trois jours fériés, et une période début avril sans activité particulière.

Au total, le corpus est constitué de 18.351 articles, inégalement produits par les 6 médias en fonction de la taille de la rédaction. Nous ne captons que les articles diffusés dans les flux RSS, et non pas l’ensemble de la production [06]. L’alimentation des flux RSS résulte du système éditorial et des choix de la rédaction. Le corpus est donc hétérogène en fonction des rédactions tant en volume qu’en nature des contenus, mais le volume d’articles collectés est suffisamment important pour que nous puissions considérer avoir un échantillon représentatif de la production des actualités.

Nous avons ensuite enrichi le dataset avec le nombre de share, like et comment « obtenus » sur Facebook par chaque article [07] à partir de l’API Facebook, agrégeant dans les compteurs les activités des espaces semi-privés des profils individuels et des pages publiques et groupes.

L’intérêt principal de cette méthodologie est qu’elle permet d’observer la taille de la conversation ordinaire, et sa répartition sur les articles. Ce dispositif est en effet quasi impossible quantitativement dans un monde hors numérique, ou même dans un monde propre à la plate-forme d’un média si l’on observe les commentaires sur les articles (il ne s’agit plus alors de conversation ordinaire mais d’expression publique).

Par contre ce dataset « perd » les individus, par exemple nous ne savons pas si les likeurs et commentateurs sont les mêmes sur les différents contenus ou s’ils se spécialisent. Et nous ne pouvons bien sûr rien dire des motivations des internautes et du sens donné à cette pratique de discussion en ligne.

18.000 articles, 970.000 shares, 1.500.000 likes, 1.000.000 comments

Au global, les 18.350 articles collectent 970.000 shares soit 53 shares par article en moyenne, 1.5 millions de likes soit 82 likes par article et 1 millions de comments soit 57 comments par article. Cette activité est toutefois très inégalement répartie entre les médias, comme le montre les résultats de l’annexe 2 [08].

Le média qui rencontre le plus de succès en moyenne est Rue89 : sur les 810 articles publiés, le pureplayer collecte 130 shares et 201 likes par article, avec en fait très peu d’articles ne recevant pas d’activité du public. Slate reproduit cette situation, avec 56 share et 86 likes en moyenne pour 660 articles publiés.

Pour les médias traditionnels [09], Le monde maintient son rang de média de référence en collectant en volume plus de 416.000 shares et 555.000 likes, même si la quantité d’articles publiés atténue quelques peu cette performance en moyenne. Le Nouvel Obs est le premier hebdomadaire, avec en moyenne 47 shares et 73 likes par article [10]. Les trois quotidiens Libération, Le Figaro et Le Parisien arrivent ensuite, Libération ayant plus de succès en share (43 en moyenne par article), Le Parisien en like (69 en moyenne par article) et Le Figaro en comment (48 en moyenne par article).

Les autres médias initialement considérés rencontrent des activités plus limitées, qu’ils viennent de la presse écrite, web, télé ou radio. La presse people étudiée (Purepeople et Paris Match) ne semble pas plus « active » que la presse d’intérêt général [11].

Au niveau des articles, l’article qui a collecté le plus de share est une tribune d’économistes soutenant François Hollande publiée par lemonde.fr [12] (S=9189, L=9978, C=10266). L’article qui a collecté le plus de like est l’annonce du résultat de Marine Le Pen au 1er tour de la présidentielle [13] par Leparisien.fr (S=2041, L=25124, C=8769). Et l’article ayant collecté le plus de comment est publié le 06/05 par Le Figaro et titre sur l’augmentation des impôts en juillet [14] (S=8990, L=11373, C=24215).

Ces résultats par article montrent donc une activité particulièrement importante à l’occasion de l’élection présidentielle. Et nuancent l’idée qu’on ne parle pas de politique sur Facebook.

Les conversations sont toutefois assez limitées en volume, surtout si l’on compare à certaines performances de stars ou de divertissement. Deux caractéristiques de l’information amènent à atténuer cette comparaison.

Tout d’abord, une même actualité est traitée par différents titres. Le retraitement de l’information et sa mise en circulation dans le petit monde de l’information existaient hors ligne, mais semblent s’accentuer en ligne (Marty et al., 2012). Ce qui signifie que les share d’une même information peuvent porter sur différents articles issus de différentes rédactions. La visibilité d’une actualité sur Facebook résulte donc de la visibilité de tous ses traitements et retraitements. Au risque de ne pas pouvoir « mesurer » l’intérêt pour cette information et projeter un public entier (Dayan, 2000).

Ensuite, par rapport aux contenus culturels, les actualités sont des contenus périssables, et le web renforce la valorisation de la fraîcheur de l’information. Les rédactions web produisent plus, plus vite, et plus court, pour faire vivre la page d’accueil du média (Bozckowski, 2005). L’enrichissement progressif d’une information par des méta-informations (comme la déclaration de telle ou telle personnalité) et le caractère périssable des actualités limitent le potentiel de diffusion des contenus médiatiques sur les réseaux sociaux.
Les publics des actualités sont donc éparpillés sur la pluralité des titres de presse et par l’actualisation des informations, ce qui limite l’activité des publics sur les informations. Pour éclaircir le débat, il parait donc plus intéressant d’observer la répartition de l’activité des internautes par jour en fonction des actualités, ou par titre pour différencier les sujets en contrôlant le profil global du public.

Publics réguliers, publics occasionnels

L’annexe 3 présente le nombre d’articles produits par les 6 médias étudiés par jour, et les volumes de share, like, et comment collectés par ces articles.

Rappelons d’abord que l’activité de production des journalistes est relativement régulière et rythmée par le cycle hebdomadaire. Au contraire, la conversation des internautes parait parfaitement irrégulière … Le pic de conversation a lieu le lundi 7/05 au lendemain de l’élection de François Hollande, mais le jour qui collecte le plus de comment est le dimanche 29/04, dimanche de l’entre-deux tours, et le mardi 17/04 fait le troisième score de share. Les publics réagissent donc bien à l’actualité, et non pas à l’injonction de partager ou commenter.

Plus exactement, il faut revenir à la distinction d’un public régulier et d’un public occasionnel. Différents travaux soulignent en effet que le public de la presse est un public bicéphale (Olmstead, 2011), entre des habitués qui « consomment » quotidiennement des contenus d’actualité, quitte à lire plusieurs médias sur un même sujet dans une « revue de presse » au fil des pauses au travail ; et des lecteurs occasionnels qui viennent ponctuellement sur un site pour un sujet donné, à partir d’un portail ou d’un service web, mais sans expertise particulière sur les sites médias.

Le graphique proposé montre que du 4 au 16 avril 2012, l’activité des audiences est relativement régulière et en phase avec la production hebdomadaire, alors qu’entre le 17 avril et le 14 mai elle est fortement irrégulière. L’activité régulière pourrait être produite par des publics assidus qui, quotidiennement, trouvent des sujets d’intérêt et les mettent en débat via leur compte Facebook, avec ou sans réaction de leur cercle d’amis. Le share semble symptomatique de ce profil de public, et il est fortement corrélé au nombre d’articles publiés (72% de coefficient de corrélation entre le nombre d’url du jour et le nombre de share). Alors que les likes et comments ne réagissent qu’à certains contenus et sujets, relevant donc de publics potentiellement occasionnels.

Cette distinction amène à proposer que le share est une pratique informationnelle utilisée par un public régulier, alors que le like et le comment sont des pratiques interactionnelles qui réagissent ponctuellement à des sujets avec leurs amis. Cette hypothèse devra être testée avec d’autres corpus de données, permettant de revenir aux pratiques individuelles et aux motivations des internautes.

Le 29 avril semble symptomatique d’une activité conversationnelle puisqu’on observe un pic de like et comment, mais pas de surperformance du share pour un jour de fin de semaine. Ce dimanche de l’entre deux tours combinent plusieurs sujets d’actualité : forcément des sujets sur l’activité des deux candidats, la présence de DSK à l’anniversaire de Julien Dray ou des rebondissements dans l’enquête sur le financement de la campagne de Nicolas Sarkozy, mais aussi le décès d’Eric Charden, chanteur des 80’ en duo avec Stone, la finale de la coupe de France entre Petit Quevilly et Lyon, ou encore quelques faits divers.

Si l’on inventorie les 20 articles ayant collectés plus de 1000 likes ou comments (annexe 4), la mort de Eric Charden fait beaucoup réagir sur Facebook (plus de 13.000 likes et 11.000 comments), d’autant que les articles ont généralement repris en embedded le clip de L’Aventura ce qui fait un contenu de divertissement. Il s’agit d’une actualité qui resynchronise les publics, quelque soit le média d’origine de l’article.

Dans le même temps, certaines actualités semblent significatives de la ligne éditoriale du média et collectent donc une activité qui peut sembler plus idéologique : Libération couvre la campagne de François Hollande ; Rue89 interviewe Eric Fassin sur la mixité sociale ; LeParisien affiche plusieurs contenus people et politiques. Pour ces actualités, les publics d’opinion trouvent les contenus qu’ils attendent sur le média qu’ils visitent, et créent ainsi une conversation potentiellement fragmentée par titre si les théories de l’homophilie se vérifient [15].

Réagir en mot ou en clic

Si certains sujets synchronisent les publics et d’autres les segmentent par titre, je propose de poursuivre l’analyse sur un seul média pour « fixer » le public. J’ai donc approfondi les analyses sur Rue89, du fait de l’intensité de l’activité et de deux raisons méthodologiques : la structure d’URL de Rue89 permet une catégorisation automatique des articles en rubrique ; et surtout, Rue89 est le seul média de l’échantillon à afficher l’audience de ses articles avec l’indicateur de Pages vues. J’ai donc enrichi le corpus des articles avec la rubrique déclarée par la rédaction et l’audience. Ceci afin de pouvoir différencier la lecture d’actualité de la discussion d’actualité.

L’annexe 5 construit les courbes de Lorentz [16] des articles de Rue89 en fonction de l’audience, et de l’activité sur Facebook, et affiche les coefficients de Gini associés. La courbe de l’audience étant moins concentrée (moins « plate ») que celle des shares, likes et comments sur Facebook, on peut en conclure que la lecture des contenus d’actualité est plus diversifiée que l’activité de partage. L’activité conversationnelle sur Facebook concentre donc les publics sur un nombre d’articles plus limité que la lecture des contenus.

Dans la continuité de cette analyse, le like est plus concentré que le share, et le comment plus concentré que le like : on observe donc une forme de focalisation de l’activité des publics au fur et à mesure que le dispositif est de plus en plus impliquant et engageant.

Nous ne pouvons toutefois pas dire si les personnes qui commentent l’actualité sur Facebook (dans les espaces semi-privés et non pas seulement sur la page du média) ressemblent au profil des personnes qui écrivent à un journal, puisque nous n’avons pas les profils des actifs mais que les compteurs. Il faut de plus envisager que les profils qui likent ou commentent les articles ne sont pas forcément ceux qui ont lu les articles, voire qu’il s’agit de publics occasionnels qui n’auraient pas vus l’actualité si un de leurs amis Facebook ne l’avait pas partagé.

On pourrait faire l’hypothèse que la conversation d’actualité sur Facebook se concentre sur certains sujets mais fait intervenir une diversité de public plus large que le public lecteur des médias. Cette hypothèse nécessiterait d’avoir des traces individuelles pour être confirmée.

Enfin, on peut étudier les résultats des articles par rubrique. L’annexe 6 montre que les sujets qui ont une audience importante (politique, économie, technologie, société et planète [17]) n’ont pas tous une activité importante sur Facebook. L’activité de commentaire par exemple est plus importante pour les sujets de politique et d’économie, mais aussi pour les sujets sport. La rubrique Planète collecte les meilleurs scores de share et like, laissant supposer que les partages et discussions sont dans ce cas une activité militante.

Une hypothèse propose de différencier les sujets en mot et les sujets en ressenti. Réagir à une déclaration politique ou même au sport est finalement facilité par la mise en mot des politiciens et des sportifs : l’accumulation de déclaration des acteurs donne des prises à la parole ordinaire. Alors que les sujets d’investigation nécessitant des compétences, ou les sujets culturels adressant un ressenti, laissent sans voix le public qui n’a pas les mots pour réagir autrement qu’en clic. Le like pourrait alors être une expression de soi avec les contenus d’information, dans la logique du remix expressif, à partir de contenus plus idéologiques et plus froids.

Mais qui sont-ils ?

En conclusion, revenons sur les observations permises par notre dataset sur la conversation d’actualité sur Facebook. Rappelons d’abord que le dispositif de Facebook met en scène les contenus dans des statuts, et fait réagir les amis dans un cadre d’interactions sociales. L’observation des clics quotidiens montre qu’il y aurait sur Facebook une combinaison de pratiques informationnelles, qui introduisent régulièrement dans le réseau social des sujets, et de pratiques interactionnelles, qui développent ponctuellement des discussions entre amis en utilisant des informations.

Les sujets d’actualité sont éparpillés sur les différents titres et se renouvellent trop rapidement pour pouvoir former un public cérémoniel. Mais certains évènements permettent de resynchroniser le public, alors que d’autres risques de partitionner des publics idéologiques. La discussion sur Facebook est plus concentrée que la lecture en ligne, puisqu’elle se porte sur un petit nombre d’articles. Elle se focalise sur des contenus qui permettent au public de se saisir de l’actualité en mots ou en like. Et elle amène peut-être à l’actualité des publics différents du public lecteur régulier. La suite de ce travail doit permettre de s’intéresser aux profils d’activité des internautes, plutôt que de rester au niveau global des compteurs. Qui sont donc les personnes qui cliquent sur share, like et comment ?

Cette description de la conversation d’actualité en ligne est menée dans une approche sociologique, et ne permet pas d’ouvrir la question économique de la valorisation de l’audience et de l’engagement. Pour les rédactions, c’est l’occasion de questionner la place des journalistes non pas seulement comme gatekeeper de l’espace public, mais comme interlocuteurs des publics ordinaires : le journaliste doit-il discuter avec son public ?

Irène Bastard est doctorante en sociologie à Orange Labs et Télécom ParisTech. Elle était l’une des co-auteur du travail sur sur l’enquête sociologique Algopol que nous avions accueilli dans nos pages.

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Notes
01. Une version préliminaire de ce travail a été présentée en octobre 2012 au colloque ECREA, et en décembre 2012 au laboratoire SENSE d’Orange Labs. Je remercie les participants de ces présentations qui m’ont aidé à avancer sur le sujet.
02. Chaque média paramètre les boutons qu’il introduit sur ses pages. Par exemple, Lemonde.fr propose un « Je recommande » qui publie un statut, le « J’aime » de Rue89 permet d’ajouter un commentaire, le « J’aime » du figaro.fr est un simple like.
03. Cette enquête s’inscrit plus globalement dans mon doctorat en sociologie sur « les logiques de partage de l’information en ligne ». Différents terrains sont déployés dans cette recherche, de manière à ne pas explorer que Facebook.
04. La collecte a été réalisée par Thomas Couronné.
05. La collecte a été réalisée sur 26 médias en ligne, dont certains issus de télévision, radio, magazine, etc. La post-sélection des 6 médias résulte d’une part de la complexité de traiter une volumétrie d’articles trop importante sur les 26 médias (80.000 articles) et d’autre part la nécessité de se concentrer sur les médias ayant une audience active (Certains médias ne collectaient en moyenne que 1 ou 2 likes par article). L’annexe 2 présente les résultats sur les 26 médias.
06. Les flux RSS sont structurés par les médias en fonction de leurs choix éditoriaux, et constituent une base pour identifier le sujet des articles. Par exemple, en dehors des flux « classiques » comme politique, sport, culture, etc., Lemonde a un flux « Idée » dans lequel sont diffusés des tribunes de personnalité, Le Figaro a un flux « Blog » ne diffusant que les contenus des blogs hébergés par la plate-forme, Le parisien a trois flux « You » relayant les contenus de son site participatif, et un flux « tout ».
07. La collecte se base sur l’API Facebook. Les compteurs par article étaient collectés quotidiennement, et la collecte interrompue au bout de 4 jours consécutifs avec la même valeur. La dynamique des compteurs ne sera pas étudiée ici.
08. L’annexe 2 présente les résultats des 26 médias initialement étudiés, et distingue les 6 médias retenus pour la suite de l’étude.
09. Nous n’avons pas retenu Les Inrocks, qui apparaissent deuxième dans le classement en fonction du nombre de share collecté par article en moyenne. Cette performance des Inrocks est liée à un unique article qui a fait le buzz (http://www.lesinrocks.com/2012/04/28/actualite/fahim-11-ans-sans-papier-et-champion-de-france-dechecs-11253881/) et l’activité sur les articles des Inrocks est en général beaucoup plus faible.
10. Le Nouvel Obs n’a pas été retenu dans la suite de l’étude, pour garder un échantillon de médias comparables en se centrant sur les quotidiens.
11. Ces faibles « performances » en activité peuvent être liées à l’observation par les flux RSS des rédactions.
12. http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/04/17/nous-economistes-soutenons-hollande_1686249_3232.html ; à noter que la tribune miroir soutenant Nicolas Sarkozy, publiée quelques jours après, a collecté moins de share (4725) et moins de comment (5194) mais plus de like (12215), faisant apparaître l’article comme plus partagés dans le hit-parade du monde.fr.
13. http://www.leparisien.fr/election-presidentielle-2012/candidats/marine-le-pen-fait-le-meilleur-sccre-du-fn-a-une-presidentielle-21-04-2012-1965686.php
14. http://www.lefigaro.fr/impots/2012/05/06/05003-20120506ARTFIG00284-les-impots-augmenteront-des-juillet.php
15. Cette théorie propose que le web créerait des espaces de discussion suivant l’intérêt et l’opinion des internautes, sans mixité. Markus Prior développe par exemple l’idée que les amateurs de divertissement n’auraient plus à voir en ligne des contenus d’information, alors que via la télé ils visionnent nécessairement des actualités à 20h (Prior, 2005). Nous n’avons pas ici les éléments d’intérêt et d’opinion des publics pour confirmer ou infirmer cette proposition.
16. La courbe de Lorentz d’un corpus de données sert à montrer la concentration de l’activité. Cf. la note de lecture de l’annexe 5.
17. Il faut tenir compte de la ligne éditoriale de Rue89 pour comprendre ces données. Par exemple, la rubrique « Economie » n’est traditionnellement pas une rubrique très populaire. Rue89 y intègre des témoignages liés au travail, aux conditions de vie, aux fermetures d’entreprise, et l’article qui a eu la meilleure audience, un témoignage d’une personne employée par Free pour le lancement de son offre mobile.

Bibliographie
Beaudouin V., Licoppe C. (2002), « La construction électronique du social : les sites personnels », Réseaux, n° 116, p. 53-96.
Boltanski, L., (1984). La dénonciation. Actes de la recherche en sciences sociales, 51(1), 3–40.
Boullier, D. (2004). La fabrique de l’opinion publique dans les conversations télé. Réseaux, 126(4), 57.
Boczkowski P. J. (2005), Digitizing the News: Innovation in Online Newspapers, The MIT Press.
Cardon, D. (2008). Le design de la visibilité. Un essai de cartographie du web 2.0. Réseaux, 152, 93–137.
Cardon, D. (2010). La démocratique internet. Promesses et limites, Seuil
Dayan, D. (2000). Télévision: le presque-public. Réseaux, 18(100), 427–456.
Eliasoph, N. (2010). L’évitement du politique. Economica, coll. “Etudes sociologiques.”
Granjon, F., & Le Foulgoc, A. (2010). Les usages sociaux de l’actualité : l’expérience médiatique des publics internautes. Réseaux, 160-161, 225–253.
Hall, S., (1994[1975]). Codage/décodage. Réseaux, 68(12), 27–39.
Hubé, N. (2008). Le courrier des lecteurs. Une parole journalistique profane? Mots, 87(87), 99–112.
Loveluck, B. (2012). La liberté par l’information. Généalogie politique du libéralisme informationnel et des formes de l’auto-organisation sur Internet. Thèse de doctorat, EHESS.
Mac Combs M., Shaw D., 1972, « The agenda-setting function of mass-media », Public Opinion Quaterly, n°36, 176-187
Marty, E., Rebillard, F., Pouchot, S., & Lafouge, T. (2012). Diversité et concentration de l’information sur le web. Réseaux, 176(6), 27.
Olmstead, K., Mitchell, A., & Rosentiel, T. (2011). Navigating news online: where people go, How they get there and what lures them away, Pew Research Institute.
Prior, M. (2005). News vs. Entertainment: How Increasing Media Choice Widens Gaps in Political Knowledge and Turnout. American Journal of Political Science, 49(3), 577–592.
Tarde, G. (2006[1905]). L’opinion et la foule. Seuil.

Annexes

Annexe 1 : la circulation des contenus, du web au profil

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Annexe 2 : Mesurer la taille de la conversation sur Facebook en fonction des titres

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Note de lecture : en rouge les six médias retenus dans l’étude

Annexe 3 : Volume d’articles publiés par jour, et volumes d’activités produites par les audiences

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Annexe 4 : Les articles avec plus de 1000 likes et / ou comments le 29 avril

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Annexe 5 : Courbes de Lorentz et coefficients de Gini des audiences, share, like et comment des articles de Rue89

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Note de lecture : pour chaque article x, est représentée en ordonné sa contribution à l’audience (resp. share, like, comment) total du corpus. Il y a donc quelques articles qui collectent beaucoup d’audience (resp. share, like, comment), et de nombreux articles qui collectent peu d’audience (resp. share, like, comment).

Annexe 5b : Courbes de Lorentz de l’audience des articles de Rue89 et en miroir l’activité sur Facbook en share, like, et comment

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Note de lecture : pour chaque article, est représenté en ordonnée positive sa contribution à l’audience, et en ordonnée négative sa contribution au share (resp. like, comment). Les articles de moyenne audience peuvent avoir des bonnes performances en share et like, moins en comment. L’article avec le plus d’audience est un témoignage sur le lancement de free mobile, avec le plus de share est la vidéo humoristique « l’élection de François Hollande expliquée aux twaianais », et de plus fort like et comment est l’interview de Eric Fassin sur la politique d’identité nationale.

Annexe 6 : Moyenne d’audience et de discussion des articles de Rue89 par rubrique

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Note de lecture : en rouge apparaissent les rubriques ayant des performances supérieures à la moyenne du corpus de données.