PDF France (1/3) : nouvelles formes d’e-inclusions

Le Personal Democracy Forum, qui s’est tenu pour la quatrième année consécutive en France, sous le titre « Made with(out) : tous acteurs du numérique » a été dominé par le thème de l’e-inclusion, celui de l’intégration des populations exclues du numérique, et pas seulement, comme on va le voir par manque d’accès au réseau. On a vu se succéder, à un rythme très rapide (bon nombre de présentations n’excédaient pas 10 minutes), une multitude de projets concernant les minorités (dont certaines sont majoritaires, comme les femmes !) qui connaissent des difficultés d’empowerment dans le monde numérique.

Valérie Peugeot, chercheuse à OrangeLabs et en charge des questions de prospective dans le laboratoire de sciences humaines et sociales, nous a présenté le rapport(.pdf) du Conseil National du Numérique (dont elle est vice-présidente), sur l’inclusion numérique. Elle a ouvert les débats en nous présentant la conclusion de celui-ci.

Le Conseil national du numérique a été créé par le précédent gouvernement et validé par l’actuel. Ses modes de fonctionnement sont variés : l’exécutif peut saisir le Conseil sur une question, par exemple, la fracture numérique, mais le Conseil peut aussi s’autosaisir sur certains sujets, comme cela a été le cas pour les libertés publiques. Pour produire ses avis, il consacre beaucoup de temps à l’écoute, et fonctionne sous la forme de « journées contributives » : « on invite un groupe de gens qui construisent ensemble ». Le rapport est le fruit de ces journées et du travail de réflexion de ces acteurs.

La réflexion publique sur le numérique peut se diviser en plusieurs périodes. Avant les années 2000 se posait surtout la question de l’équipement et celle de la « fracture numérique ». Comment donner le plus grand accès possible au réseau ?

Avec le début des années 2000, les usages prennent le pas : comment former les gens à la compréhension et l’utilisation de ces nouveaux outils ? Au milieu de la décennie, la réflexion tend à se réduire. C’est l’époque du web 2.0, on imagine que les obstacles vont disparaître d’eux-mêmes, via le marché, que les « digital natives » comprendront tout ce qui a trait au numérique de manière spontanée, sans l’aide de personne. Or on atteint la fin de cette période et on se rend compte qu’une multitude de problèmes attendent toujours d’être résolus.

Désormais le numérique est omniprésent. 83 % de la population est équipée, mais il reste 20 % de personnes déconnectées. Certaines le sont de manière volontaire, mais d’autres peuvent le vivre comme une souffrance. Les 80 % restants, quant à eux, ne sont pas à l’abri de tout souci. On peut être inclus aujourd’hui et exclu demain : les usages se renouvellent et se complexifient sans cesse. Ainsi, une même situation peut être perçue différemment selon les contextes et les personnes. Valérie Peugeot a donné en exemple deux femmes séparées, vivant seules avec leurs enfants, dans l’Ardèche : dans un cas le numérique constitue une formidable forme de resocialisation, tandis que dans l’autre, il devient un cauchemar, la nécessité de monter en compétence après des journées très dures renforçant la solitude de la personne. Autre exemple la dématérialisation de l’accès au droit, par l’usage de formulaires disponibles sur internet : pour la plupart c’est parfait, mais pour certains cela peut augmenter leurs difficultés.

On a découvert de surcroît que le numérique n’a pas réduit les inégalités, au contraire celles-ci s’accroissent. Mais en est-il directement responsable ? En tout cas ces constats poussent à abandonner, le concept, désormais obsolète, de « fracture numérique » pour reformuler le problème sous la forme suivante : comment assurer l’inclusion sociale dans une société où le numérique est présent partout ? C’est un nouveau message qui a encore du mal à passer car beaucoup d’acteurs en restent à la version classique de la fracture numérique.

Pour attaquer la question, le rapport du Conseil propose sept ensembles de recommandations consistant en :

  • un domaine d’action prioritaire : l’emploi ;
  • deux outils complémentaires : se doter d’indicateurs adaptés et toucher les décideurs ;
  • enfin, quatre leviers essentiels.

Le premier levier est l’accès, se tourner vers les 20 % de déconnectés (du moins les involontaires !), en adoptant une politique de tarification sociale.

Le second est la littératie : autrement dit comment rendre tout un chacun producteur de numérique. Lui permettre de comprendre les machines. Savoir ce qu’est un algorithme. Acquérir un minimum de vernis informatique. Cela ne signifie pas qu’il devienne codeur, mais dispose d’une compréhension suffisante pour ne pas subir l’évolution technologique. Cela implique aussi le développement de compétences réflexives : ainsi, aujourd’hui quelle part de la population perçoit que la gratuité apparente du web est illusoire ?

Troisième levier, la promotion des médiations : les moyens et les lieux par lesquels cette littératie pourra s’acquérir. Là aussi, il y a du chemin. Par exemple, bon nombre d’élus pensent que les EPN (Espaces publics numériques) sont devenus inutiles puisque la très grande majorité est connectée. Au contraire, a expliqué Valérie Peugeot, non seulement ces derniers sont nécessaires, mais il faut aller encore plus loin, toucher les gens où ils se trouvent, par exemple dans les maisons de retraite – mais aussi devrait-on ajouter, accompagner ceux qui sont connectés à d’autres usages d’internet que l’apprentissage de l’informatique, comme par exemple dans le cadre de carto-party permettant que les gens participent à la documentation de l’espace public.

Enfin, dernier point, renfoncer la capacité d’action collective des citoyens, en favorisant par exemple l’innovation sociale, en alimentant le débat public ou le « codesign » des politiques publiques. Cette promesse est ancienne et un peu orpheline ; les dispositifs dans ce domaine sont peu ou pas soutenus par les pouvoirs publics.

Inclure les minorités « majoritaires »

Le terme de « minorités » est toujours très ambigu. Il désigne souvent des populations majoritaires ou en tout cas très nombreuses, mais qui n’ont pas accès à des postes de leadership. Au premier rang, les femmes, bien sûr, mais aussi les groupes qui n’ont pas la chance d’appartenir à la fraternité des « mâles blancs »…

letterNatacha Quester-Séméon est cofondatrice d’un club d’innovatrices, Girl Power 3.0. Petite, nous a-t-elle raconté, elle n’aimait pas les Barbies, elle préférait jouer aux Legos. Mais ce jouet, depuis toujours très apprécié des geeks, est une citadelle du machisme : les personnages y sont majoritairement masculins. Il y a quelques mois, une enfant de sept ans s’est plainte du sexisme chez Lego, de son monde où les filles sont juste bonnes aller à la plage. Sa lettre a fait le tour du net. Aujourd’hui les choses s’arrangent, puisqu’il y a quelques jours un concours a eu lieu pour proposer de nouvelles figurines de Lego. Une femme scientifique et une chimiste sont prévues pour 2014. A noter que même Mattel remet en question ses stéréotypes. La compagnie a fait appel aux internautes pour déterminer les métiers de Barbie en 2010 : la poupée est ingénieur ou journaliste.

Les femmes sont-elles exclues du web ? Pas en tant qu’utilisatrices en tout cas, puisqu’elles constituent 50 % des internautes, 56 % des utilisateurs des réseaux sociaux, et qu’elles sont prescriptrices d’achats ; pourtant si l’on regarde le top 100 des entreprises high tech, elles ne comptent que 6 % de dirigeantes ; et seulement 8 % des startups sont créées par des femmes.

Pour changer les choses, il ne suffit pas de dénoncer, à conclu Natacha Quester-Séméon : il va falloir intervenir sur de nombreux leviers.

Deux participantes aux forum sont venues des Etats-Unis pour nous parler de la situation particulièrement injuste des femmes « non-blanches ».

Nicole Sanchez a longtemps travaillé au Centre Kapor pour l’impact social, qui cherche à promouvoir la diversité dans le monde high-tech. Elle a depuis créé Vaya Consulting, dont la vocation est d’aider les entreprises à promouvoir la diversité des talents. Elle a rappelé qu’en Californie, sur 40 millions d’habitants on compte 37 % de latinos. En tant que Mexicaine-Américaine, elle a été élevée à la périphérie du milieu de la haute technologie. Elle a raconté son excitation lorsqu’enfant, elle a vu son école équipée d’Apple IIe. Ses parents, a t-elle expliqué, étaient persuadés que l’accès à la technologie lui ouvrirait les portes du rêve américain. Quelle ne fut pas sa déception lorsque, devenue adulte, elle s’est heurté, à Stanford, à un « country club » de WASP qui lui ont vite fait comprendre que sa place n’était pas parmi eux. Elle a cité une phrase très explicite de George Packer, dans le New Yorker qui résume admirablement la situation : « Les réseaux de pairs (peer networks) pourraient bien restaurer la primauté de formes de capital exclusivement social et basées sur la classe, nous faisant revenir à une société où ce qui compte réellement est qui vous connaissez et non ce que vous pouvez accomplir. »

Kimberly Bryant, elle, cherche à former un million de femmes noires à la maîtrise de l’outil numérique avec son mouvement Black Girls Code. Le numérique est la plus importante source de progression d’emplois, a-t-elle rappelé, or seules 8 % de femmes noires décrochent un diplôme dans ce domaine. Pourtant, les afro-américains seraient aussi branchés que leurs compatriotes blancs. Ici encore c’est donc un problème de leadership qui se pose, et non une absence d’accès au réseau.

Au delà de tel ou telle population bien définie, comment faire du numérique un lieu qui permette à tous de de s’exprimer ? Pauline Diel nous a parlé de « raconter la vie » un éditeur communautaire lancé par le célèbre historien et sociologue Pierre Rosanvallon. Cela peut sembler loin du thème de l’e-inclusion, mais en fait Pauline Diel a affirmé que le projet était autant politique que littéraire. Il s’agit de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas, de créer un véritable « parlement des invisibles ».

« Raconter la vie » utilise Twitter et Facebook pour faire des appels à témoins. Le site reçoit beaucoup de récits, Pauline Diel contribue à les mettre en forme. Certains des auteurs l’aident à améliorer les textes.
Présente au forum, l’une de ces auteurs, Diouma Magassa, une jeune bloggueuse du Blanc-Mesnil, élève d’une prépa d’excellence. Le passage du blog au livre « edité » lui a permis de rencontrer des journalistes, elle n’a plus l’impression d’écrire son blog toute seule, elle fait partie d’une communauté.

Ouvrir le numérique à toutes les populations en difficulté

Béatrice David est venue parler de Silicon Banlieue, un tiers-lieu dans les anciens bains-douches d’Argenteuil dans le Val-d’Oise. Ce projet, construit sur le modèle des Cantines, porté entièrement par une collectivité, a ouvert fin 2013-début 2014. Des ateliers de création de sites internet ont été mis en place ; on y a formé le public sur les métiers du numérique, comme par exemple la conception de jeux vidéos. Mais il a fallu s’adapter aux spécificités d’un territoire difficile, où une grande proportion de la population est dépourvue de diplôme.

Les créateurs du lieu s’attendaient à ce que les entreprises s’intéressent et fournissent des ressources. Ils ont été déçus. Ce public est habitué à des événements très cadrés (tables rondes, cocktails, etc.), au final Silicon Banlieue a plus de facilités à travailler avec les gens de la médiation sociale et culturelle. De fait Silicon Banlieue s’envisage plus comme un lieu de médiation que comme un espace de co-working. A la rentrée les animateurs vont prendre en charge un groupe de jeunes filles en échec scolaire et les faire travailler sur les aspects techniques, mais aussi les aider à comprendre les écosystèmes, aller voir les lieux, les entrepreneurs…

Frédéric Bardeau est co-fondateur de Simplon.co, un centre de Montreuil qui se présente comme « une fabrique de codeurs entrepreneurs ». Il a raconté comme ils ont « volé » aux américains une technique de développement web payante, et mis celle-ci à disposition gratuitement. « Il arrive même qu’on paye les gens pour qu’ils apprennent ! » a-t-il ironiquement souligné. « On a voulu donner ce pouvoir aux gens des quartiers populaires, des filles de la diaspora ». Mais, a-t-il continué, Simplon n’aura réussi que lorsqu’il y en aura des « succursales » à Villeneuve-la-Garenne, à Bamako, mais aussi à Florange, ou en prison. Dans l’attente, l’équipe est déjà en train d’installer un « Simplon à la campagne », dans le Perche.

Cette école hors norme n’est pas destinée qu’aux jeunes adultes. Elle s’adresse aussi aux enfants, qui ont pu ainsi se frotter à la robotique dans un atelier avec huit Nao mis à disposition…

Emmanuel Letourneux, l’inclusion, il connaît. Cet enseignant, écrivain et metteur en scène a déjà travaillé en Seine-Saint-Denis, sur des projets concernant majoritairement des 12/16 ans et traitant de problèmes de décrochage scolaire. Il a mis le règlement intérieur d’un collège sur Youtube pour en faciliter l’accès et a monté le projet Reporter de mon quartier sur le clos Saint-Lazare à Stains, dans le cadre de Génération Réactive.

Au forum, il a présenté une action menée avec des SDF, Tweets2rue, en compagnie de Patrick M. (@kanter57640), l’un des participants à cette expérimentation originale. Il s’agissait de donner la parole à des sans domicile fixe, voir si le problème soulèverait plus d’intérêt si la parole était donnée aux principaux concernés. Cinq SDF, dont Patrick, ont été choisis pour tweeter leur vie quotidienne, tandis que cinq journalistes de France Inter leur servaient de « parrains » pour s’assurer que le leurs voix soient entendues. Patrick M. a raconté que lui, qui ne connaissait rien à Twitter, comptait 1000 followers au bout d’une semaine.

L’expérience a permis à d’autres personnes en souffrance de se révéler. Ainsi Karen, également présente au forum, devenue Community manager pour tweets2rue suite à son intérêt pour cette action, souffre elle-même de troubles autistiques : « Dans la cour de récréation j’étais SDF aussi », a-t-elle témoigné.

Patrick s’est ensuite lancé dans un « road trip » traversant plusieurs villes de France, où il a pu donner la parole à des personnes en proie à des difficultés économiques.

A l’avenir, Emmanuel Letourneux souhaite réitérer l’expérience avec plus de cinq participants. Quant à Patrick, il a depuis retrouvé son ancien métier de chauffeur routier.

Mais la présentation de projets n’a pas été le seul point fort de ce Personal Democracy Forum. Cet événement a aussi laissé la parole à de nombreuses analyses sociopolitiques. Les inquiétudes de l’ère post-Snowden se sont manifestées chez plusieurs intervenants : et si le numérique ne favorisait pas la démocratie ?

Rémi Sussan

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1 commentaire

  1. A mon avis il vaudrait mieux créer des indicateurs statistiques qui présentent le niveau des seuils d’accès et de coûts ainsi que le critère absolument essentiel de robustesse, sinon on va ajouter des couches de contrainte pour finir de pourrir la vie.

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