PDF France (2/3) : entre espoirs et déceptions

Il est toujours difficile de définir deux camps, deux positions, parce que la situation est évidemment ambiguë. On peut cependant dire, en gros, qu’on a vu se superposer (notez que je n’écris pas : s’affronter) deux attitudes très différentes lors du dernier Personal Democracy France : l’une reste sur l’idée que l’internet promet encore des avancées considérables pour la démocratie et la société, et que la question reste au final celle de l’inclusion (même si celle-ci, on l’a vu précédemment, ne se résume en rien à l’accès). L’autre interroge au contraire la capacité de la Toile à améliorer la société.

Nostalgie du futur

L’intervention de l’entrepreneur Tariq Krim (@tariqkrim), fondateur de Jolicloud et vice-président du Conseil National du Numérique (@CNNUm), justement intitulée « nostalgie du futur » en début d’après-midi reflète bien cette tension. Les plus vieux rêves de cet enfant de la technologie et de la SF sont en train de se réaliser, mais, dit-il : « Je ne suis pas sûr de vouloir vivre dans ce monde là« .

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Image : Tariq Krim photographié par @Marie MY via Twitter.

Krim a bien posé certains des enjeux vertigineux de la révolution numérique. Avec le cloud, a-t-il souligné, nous ne sommes plus limités par la puissance de calcul de nos machines ou par leur capacité de stockage mémoire : « Chacun peut constituer sa petite NSA à lui tout seul« . Ces propos m’ont rappelé ce qu’écrivait John Robb dans son essai Brave New War au sujet du terrorisme : « Aujourd’hui, une personne seule peut déclarer la guerre au reste du monde et la gagner« .

Et de l’autre côté du tableau, on trouve la capacité accrue qu’ont les militaires et les « agences » à exercer leur pouvoir, avec ces drones qui possèdent le « permis de tuer » lorsqu’ils sont temporairement déconnectés de la base et, surtout, dans le domaine de l’espionnage, le passage du paradigme de la surveillance à celui de la prédiction du comportement, basé sur les big data.

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Toutefois, les « optimistes » sont toujours présents à l’appel et leur discours reste d’actualité, comme l’a montré l’intervention enthousiaste de Kwame Yamgnane (@Kwame42), cofondateur de l’école 42. Il a comparé l’ère industrielle avec la nouvelle ère de l’information. La première se basait sur les mathématiques et la physique, la seconde sur la créativité et le code. Leurs principes sont radicalement opposés : l’industrie sert à fabriquer un million d’exemplaires d’un même objet. L’objectif du numérique n’est pas de créer un million de Facebook, mais un million de nouveaux services, tous originaux. Ce changement de modèle se reflète bien évidemment dans l’éducation. Alors que la massification de l’éducation nationale a eu lieu en même temps que l’apogée de l’ère industrielle.

La créativité n’est pas encouragée par l’école. Dans les années 60, on a utilisé sur un groupe d’enfants de cinq ans le test du trombone pour évaluer leur pensée « disruptive » (ou divergente) : cette expérience consiste à demander au sujet de trouver autant d’usages que possible d’un trombone en un temps limité. 80 % des membres de cette classe d’âge se révélaient être des génies de la pensée disruptive. En 1996, on a évalué ce même groupe : le pourcentage était passé à 2 %. Les enfants avaient grandi, étaient allés à l’école. Les psychologues ont alors été en Inde ou en Afrique, tester des gens qui n’étaient pas passés par le système scolaire : et à nouveau, ils ont trouvé 90 % de génies de la pensée disruptive.

42 serait un exemple d’un nouveau type d’enseignement. Les élèves ne sont pas guidés, ils n’ont pas de cours pas d’examens, même si on leur demande de travailler dur. Autre exemple cité par Kwame Yamgnane, en dehors de 42, le CRI (voir notre article « Vers un design de la vie synthétique » ou l’intervention de son cofondateur, François Taddéi « Comment apprendre à apprendre ? »), cette structure interdisciplinaire, où là aussi, le code joue un rôle fondamental : « là-bas, ils savent tous programmer, c’est ce qui leur a permis de gagner l’IGEM« , la compétition internationale de machines génétiquement modifiées.

p18codeREXA l’opposé de Kwame Yamgnane, on pourrait placer Camille François (@camillefrancois) du Harvard Berkman Center for Internet and Society, qui nous a entretenu des illusions perdues du net. Elles sont trois, selon elle.

Au niveau individuel, c’est l’utopie des digital natives : la croyance que nous aurions au fil du temps une bonne compréhension des aspects techniques. Cela ne s’est pas produit, les gens ne savent toujours pas comment les choses marchent. Nous avons des bébés iPad, et pas de très jeunes ingénieurs de génie.

L’autre illusion était structurale, celle du caractère « décentralisé » du net. Aujourd’hui celui-ci est entre les mains de grosses sociétés, que ce soit au niveau soft, avec des services comme Google ou Amazon, ou hard, avec Cisco par exemple. Enfin, last but not least, la conviction de disposer d’une « nouvelle frontière », d’une capacité à bâtir loin de l’Etat, a été sérieusement mise à mal par l’affaire Snowden.

Les ambiguïtés des espérances et des déceptions

L’ambiguïté de la politique internet fut bien illustrée par l’intervention de Stef van Grieken (@stefvangrieken) de Google.org, le projet philanthropique de Google (Wikipédia). Cette branche du géant américain s’occupe d’innovation sociale et notamment d’utilisation d’outils numériques pour favoriser la démocratie : par exemple aider les usagers à comprendre les élections, rendre l’information civique machine readable, lisible par les machines. Google.org soutient également des projets comme change.org, qui aide les citoyens à envoyer des pétitions aux bonnes personnes et à se lancer dans diverses actions militantes.

Il a souligné par exemple que les « open data » n’étaient pas réellement des data, et que les problèmes de licence compliquaient singulièrement les choses : on ne sait pas ce qu’on a le droit d’utiliser. De plus ces bases de données sont souvent insuffisamment mises à jour.

Van Grieken a donné une série de conseils sur la bonne manière de créer un service numérique d’action civique (tout en rappelant, pragmatisme oblige, que celui-ci doit avoir un business model pour survivre !). Par exemple, se focaliser sur l’utilisateur : s’agit-il d’une personne non concernée, intéressée, d’un participant, d’un activiste ? Et comment amener les gens d’une catégorie à une autre ? Il suggère également de concentrer son service sur une action, et pas simplement sur les données. Par exemple, si je veux traiter de l’agriculture locale, il faut que le système m’aide à trouver comment entrer en contact avec des producteurs, pas simplement me connecter à une base de données sur la production agricole dans la région…

La présentation de van Grieken n’était pas inintéressante, mais a suscité des interrogations. Google peut-il venir donner des leçons d’action civique alors que le premier des GAFA apparaît bien souvent comme une menace pour cette démocratie que les activistes du net cherchent à construire ? Ou peut être diabolisons-nous trop facilement… En tout cas, toute l’ambiguïté de la situation a explosé à la fin de l’intervention lorsque le sociologue Antonio Casilli a demandé à van Grieken comment il réagissait face aux accusations portées contre Change.org (l’un des groupes soutenus par google.org) soupçonné par certains d’avoir vendu les données personnelles de ses adhérents !

Le sociologue Antonio Casilli (@bodyspacesoc), de Telecom ParisTech/EHESS, a discuté avec la journaliste Claire Richard des enjeux du « digital labor ». Le digital labor définit un ensemble d’activités pouvant être assimilées au travail, produisant de la valeur, mais qui ne sont pas du travail. Ainsi, le fait même de saisir une requête peut être considéré comme une forme de travail, puisque cela produit de la valeur pour les entreprises.

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Image : Antonio Casilli et Claire Richard sur la scène du Personal Democracy Forum, photographiés par Alice Antheaume.

Les années 2000 étaient celles des « proamateurs » : c’était l’ère des blogs et des vidéos sur Youtube. Progressivement, cette configuration a changé. Avec les « like » de Facebook les « tâches » de l’internaute deviennent de plus en plus simples, moins spécialisées, et surtout moins assimilables à une forme de création… Casilli a affirmé que le partage sur Facebook se situait dans la même lignée que le « turc mécanique » d’Amazon, qui demande aux internautes de réaliser des tâches extrêmement simples (par exemple reconnaître un objet ou un lieu sur une photo) en échange de micro-salaires.

On commence à parler de digital labor pour de nouvelles formes d’échange, comme l’économie du partage, qui se résume bien souvent une exploitation algorithmique de personnes qui s’y livrent. Cela peut aboutir à une précarisation extrême. Par exemple, dans le cas d’un système de restaurant « collaboratif » mettant en relation des clients potentiels et des gens désireux de faire la cuisine, qu’en est il de la protection sociale du « restaurateur ». Et d’ailleurs, de la protection sanitaire du client ? Le même problème peut se poser avec le co-voiturage, le couchsurfing, etc. Les propos de Casilli me semblent aller dans le même sens que certaines analyses parlant de l’économie du partage comme d’une auto-exploitation voire d’une « économie du désespoir ».

Le sociologue Dominique Cardon (@karmacoma) a apporté un bémol à l’excès de pessimisme qui caractérise aujourd’hui la réflexion sur le net. Internet s’est normalisé, explique-t-il, et du coup, reviennent les problèmes du monde classique, ceux impliqués par le marché et l’Etat. Mais à la suite de cela le discours des théoriciens a basculé. Beaucoup voyaient internet comme le lieu de la créativité. Aujourd’hui, leur propos devient radicalement critique. Internet s’est massifié, et on assiste à une nostalgie des fondateurs et des débuts (ces fondateurs, américains, mâles blancs, hyperdiplômés, ont développé une vision très cosmopolite mais qui ne correspondait pas à leur sociologie).

Dans le discours sur la massification il y a une sorte d’égocentrisme de classe (mépris pour les formes « dégradées » de l’interaction). En fait cette massification est la réussite de la démocratisation : ceux qui sont rentrés dans le jeu ce sont les non-blancs, non-américains, les filles, les non-diplômés. La nouvelle posture condamne l’économisation générale des pratiques : « Si c’est gratuit c’est que vous êtes le produit ! » Du coup la réponse consisterait, (ainsi que le préconise Jaron Lanier) à pouvoir à son tour vendre ses informations et ses données… Mais c’est demander à ce que les internautes deviennent aussi des « calculateurs économes », alors que lorsqu’on travaille de manière gratuite, c’est pour des motivations personnelles.

La critique parle aussi volontiers d’aliénation des internautes, certains collègues de Dominique Cardon n’hésitant pas à décrire Facebook comme un « camp de concentration » une notion d’enfermement assez peu raisonnable. Mais surtout ce discours critique est toujours à la troisième personne. Ceux qui sont aliénés, enfermés, ce sont les autres ! Celui qui tient ces propos, lui, sait toujours très bien éviter les écueils. De fait, ce type de critique génère aussi un effet pervers, il installe un discours d’infantilisation des internautes et prône un retour des experts !

Rémi Sussan

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