Les actions décentralisées des citoyens peuvent-­elles régénérer la démocratie ?

L’activisme en ligne et le combat pour les libertés internet préfigurent-ils un renouveau de la relation entre citoyens et politiques ? C’est ce qu’avance Philippe Aigrain, l’un des fondateurs de la Quadrature du Net, qui voit dans les processus participatifs inédits qui naissent au croisement des technologies et de la participation citoyenne, un espoir à la crise économique et démocratique européenne. Ces alternatives sont-elles notre seul espoir face à l’horizon de politiques régressives, autoritaires et xénophobes ?

La crise démocratique

La démocratie est par nature toujours en crise : les citoyens des régimes démocratiques leur reprochent d’échouer à atteindre les objectifs qu’ils affirment viser, ou même doutent de leur capacité à le faire. Cela ne nous dispense pas de prendre en compte l’ampleur de la crise démocratique actuelle et son intensité particulière en Europe.

Bien que des processus démocratiques comme les élections et les votes parlementaires soient en place, un sentiment se développe que nos sociétés sont gouvernées par un groupe réduit d’acteurs économiques, politiques ou liés aux médias pour les besoins de leur richesse et de leur pouvoir.

Alors que la révolution numérique a rendu possible qu’un nombre croissant d’activités se déroule sans transactions monétaires, la pensée politique est dominée par un économisme étroit. La production et les échanges non marchands sont au mieux ignorés et le plus souvent considérés comme des échecs temporaires des marchés à corriger ou à éradiquer par divers moyens. Des modèles de production et de distribution ont été mis en place qui privent la plupart des bénéfices du progrès technologique en empêchant le partage du travail et du temps libre.

Une part significative de la population est contrainte d’accepter des emplois subalternes et inintéressants ou stigmatisée parce que bénéficiant d’allocations et manquant « d’employabilité » … dans des emplois inexistants. Alors que la valeur est produite de façon de plus en plus collective par des groupes, des méthodes managériales stressantes fondées sur des indicateurs de performance individuelle sont imposées à grande échelle. L’organisation des villes, du travail, du commerce et des médias exerce une véritable prédation sur le temps librement utilisable pour le capturer au service d’activités de consommation au lieu d’activités créatives et sociales.

L’urgence de la réforme écologique est ignorée avec obstination en raison de la protection de modèles industriels et de consommation insoutenables et du profit à court terme.

Plusieurs lignes d’analyses ont été proposées pour expliquer cette situation et tenter d’y remédier. La première se concentre sur l’évolution oligarchique des classes favorisées – la croissance des inégalités et le service politique des intérêts d’un nouveau groupe d’hyperriches.

Le second type d’analyse décrit nos sociétés comme post­-démocratiques, avec une attention plus particulière aux processus institutionnels et au rôle des techniques managériales dans la destruction du tissu social et démocratique.

Une troisième ligne souligne le rôle dual de la révolution numérique. D’un côté elle renforce la capacité des grandes organisations à structurer les processus de production en affaiblissant les capacités de résistance collective et à mettre en place des processus de contrôle et de surveillance. Mais en parallèle les technologies informatiques et internet donnent aux individus et aux groupes de nouvelles capacités d’esprit critique, de
coordination, d’innovation et de mise en place d’alternatives concrètes.

Les tenants de cette troisième ligne ont une vision plus optimiste de la possibilité d’une régénération démocratique, même s’ils reconnaissent que les obstacles sont grands.

Les réponses citoyennes à la crise démocratique

La défense des droits et libertés dans la sphère numérique, le développement de l’action politique utilisant largement les médiations numériques en Iran, Syrie (avant le désastre de la guerre civile), Espagne et Turquie, les mouvements pour les communs en Italie et plus généralement en Europe constituent de nouveaux modes d’implication des citoyens dans la politique.

Ces mouvements diffèrent profondément des réseaux altermondialistes de la fin du 20e siècle et des organisations spécialisées dans une cause unique, par exemple environnementale, sociale ou de genre. Cette différence peut être résumée par trois aspects liés : la décentralisation ; une nouvelle relation entre individus et collectif ; la combinaison entre les luttes politiques et la construction de modes alternatifs de production et de partage.

Les nouveaux mouvements sont enracinés dans l’expression personnelle des individus, mais ils ne sont en rien individualistes dans le sens néo­libéral du terme. Ils visent à développer des communautés d’amitiés, d’intérêts partagés, de pratiques communes ou de voisinage dont les produits sont placés sous des statuts de communs librement utilisables ou partagés (selon leur nature).

Ces communautés peuvent développer des activités commerciales ou de mutualisation monétaire, mais comme un moyen parmi d’autres d’assurer leur soutenabilité. Les individus participent fréquemment à plusieurs communautés et leur implication prend la forme d’une participation aux activités plutôt que d’une appartenance ou d’une affiliation.

Chaque communauté recourt fortement à internet et aux médias numériques pour l’expression et la coordination comme pour les activités elles-­mêmes, qu’il s’agisse de logiciel, de design et production, d’activisme, de culture ou d’échanges locaux.

Les succès de ces mouvements sont impressionnants, bien au­-delà des limites auxquelles les ONG spécialisées dans une cause font face, limites que Colin Crouch a soulignées. Selon lui, les organisations spécialisées dans une cause obtiennent des victoires partielles en réussissant à placer « leur » cause dans l’agenda politique, mais échouent à obtenir de véritables changements qui supposent de surmonter les obstacles de nos sociétés post-­démocratiques.

Les nouveaux mouvements semblent nettement plus puissants et prometteurs, grâce à leurs buts combinés de réforme politique radicale et de construction d’une vie quotidienne meilleure. Ils obtiennent des succès politiques comme le rejet du traité ACTA par le Parlement européen ou le résultat des référendums sur l’eau en Italie. Mais ils construisent également de nouvelles technologies comme les logiciels libres et le design ouvert. Ils mettent en place des pratiques économiques alternatives comme les prêts à taux zéro entre individus et le financement participatif fondé sur les donations.

D’une façon générale, ils régénèrent la production et l’échange autonomes des biens, des services, de la culture et des savoirs. Cependant, il font face à des obstacles et en particulier à des choix difficiles sur la façon de se positionner par rapport aux pouvoirs politiques et économiques centralisés.

Limites à la régénération démocratique et nouveaux chemins

Les contraintes économiques et sociales bétonnées par les politiques existantes sont le premier obstacle auquel fait face tout mouvement cherchant à rouvrir de nouvelles options pour le développement de nos sociétés. Ces contraintes peuvent résider dans la domination de la finance sur le système économique dans son ensemble ; la domination des anciens médias (y compris leurs prolongements sur internet) et de la publicité sur les représentations du désirable ; l’inertie des modèles de production et de consommation ; l’organisation spatiale des villes et les contraintes qui en résultent en matière d’usage du temps pour la plupart des individus ; etc.

Ces obstacles ont été identifiées dans le Manifeste pour le bonheur de Stefano Bartolini et Plenitude de Juliet Schor. Dans leurs livres ils ont défendu des politiques publiques et des changements de comportements pour dépasser ces obstacles. Cependant, malgré le coût exorbitant du maintien du statu quo, les changements nécessaires à la mise en place d’un nouveau système paraissent hors d’atteinte pour beaucoup.

Le recentrage de nos sociétés sur le partage de la culture et des savoirs, sur la collaboration plutôt que sur une concurrence guerrière, sur des activités fondées sur l’information plutôt que sur l’énergie, sur la qualité plutôt que le faible coût est évident pour ceux qui sont déjà engagés dans les pratiques correspondantes. Cependant, un trop grand nombre de personnes continue à penser avoir plus à perdre qu’à gagner à un changement radical, même si leur situation sociale, leur estime d’eux­-mêmes et le sentiment d’un sens de leur vie ne cesse de se dégrader.

Ce type d’obstacles pourrait être dépassé progressivement, au fur et à mesure que de plus en plus de gens abandonnent le système économique dominant ou sont abandonnés par lui et font l’expérience de l’intérêt des nouvelles pratiques.

Néanmoins, ce type de scénario graduel est rendu peu probable par l’attitude actuelle des leaders post-­démocratiques. Ceux-­ci décrivent tout tentative de réforme radicale émanant des nouveaux mouvements sociaux, et les critiques que ces mouvements formulent à leur égard comme n’étant qu’une nouvelle forme de démagogie populiste.

Plutôt que de tenter de créer de nouvelles coalitions avec ces mouvements (les mouvements post-­occupations en Espagne, les mouvements pour les beni comuni en Italie, les mouvements pour les libertés numériques et le partage de la culture et des connaissances dans de nombreux pays européens, les mouvements pour la relocalisation de l’agriculture et la production industrielle) ils les stigmatisent et créent un cadre réglementaire qui leur est hostile.

Il semble que les pouvoirs post­-démocratiques préféreraient faire face à un authentique populisme xénophobe susceptible de convaincre une partie des électeurs de continuer à voter pour eux plutôt que d’ouvrir la porte aux réformes radicales à visée sociale.

podemos
Image : page d’accueil de Podemos, le nouveau parti politique espagnol.

Ces contraintes externes ne doivent pas masquer le fait que le reboot ascendant de la démocratie fait aussi face à des obstacles internes, en particulier la difficulté de leurs participants à construire et se mettre d’accord sur un noyau de réformes politiques. Ces mouvements ont réutilisé ou développé d’intéressants outils de délibération comme les pratiques gestuelles dans les mouvements d’occupations espagnols ou américains ou des outils de processus de décision sur internet comme Liquid feedback.

Cependant, ces approches se sont révélées inefficaces lorsqu’il s’est agi de développer de nouvelles propositions. En Espagne, une approche mixte est apparue qui paraît plus prometteuse. Le mouvement du 15 mai (2011) a été rendu possible par un travail préalable sur une plateforme politique. Son développement ultérieur est passé par des interactions intéressantes avec les intellectuels élaborant des propositions de réforme radicale.

Des réseaux comme Partido X ont fait un usage intensif d’outils numériques pour développer leurs propositions et les soumettre aux commentaires du public avec des outils comme co-­ment. Les propositions politiques qui en ont résulté ont alimenté le programme de Podemos qui a obtenu un succès significatif aux élections européennes de mai 2014 et celui d’autres mouvements.

Au total la question reste ouverte : Est­-ce que l’application bornée des politiques de statu quo économique ne laissera pas d’autre alternative que le développement de régimes régressifs autoritaires et xénophobes ? Ou est-­ce qu’un nombre suffisant de décideurs politiques progressistes et humanistes comprendra que leur devoir est de donner des capacités d’agir à ceux qui ont déjà commencé à bâtir un autre monde ?

Philippe Aigrain

Philippe Aigrain (Wikipédia, @balaitous) est l’un des fondateurs de La Quadrature du Net une association qui défend les droits et libertés dans l’espace numérique en France, en Europe et globalement. Il a écrit plusieurs livres sur le potentiel des biens communs et du partage pour les capacités culturelles, sociales et politiques et le développement humain, dont Cause commune : l’information entre bien commun et propriété (Paris, Fayard 2005) et Sharing : Culture and the Economy in the Internet Age (Amsterdam University Press, 2012). Ce texte est la traduction par l’auteur d’un article paru le 30 juin 2014 dans le magazine Eutopia : Ideas for Europe (@eutopiamag) publié en CC-BY-SA.

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1 commentaire

  1. « Bien que des processus démocratiques comme les élections et les votes parlementaires soient en place, un sentiment se développe que nos sociétés sont gouvernées par un groupe réduit d’acteurs économiques, politiques ou liés aux médias pour les besoins de leur richesse et de leur pouvoir. »

    C’est en fait parce qu’un processus aristocratique comme les élections est utilisé, quasi exclusivement, que nos sociétés sont gouvernées par un groupe réduit…

    http://le-message.org

    « Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie. Le suffrage par le choix est de celle de l’aristocratie. » Montesquieu (le même que celui de la séparation des pouvoirs si bien respecter chez nous)

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