La technologie est-elle un programme politique ?

« Si la régulation algorithmique apporte les réponses aux problèmes de la société, quel sera alors la place pour les gouvernements ? », questionne le chercheur Evgeny Morozov pour The Guardian. Aujourd’hui, la technologie nous promet l’application des lois en temps réel, explique-t-il. Grâce à leurs capteurs embarqués, les objets du quotidien les plus banals sont en train d’acquérir un énorme pouvoir pour réglementer les comportements. Et les géants des technologies s’apprêtent à devenir partout les intermédiaires entre nous et nos objets.

En insérant l’efficacité dans nos objets, c’est la manière même de faire de la réglementation qui est transformée, suggère Morozov. “Pourquoi s’appuyer sur les lois quand on dispose de capteurs et de mécanismes de rétroaction ?” Bienvenue dans l’ère de la régulation algorithmique, le programme politique de la Silicon Valley, qui promet de rendre l’application des lois plus efficaces, car évolutives, à l’image du redditometro, cet outil logiciel qui permet de surveiller le niveau de dépense des contribuables italiens par rapport à leurs niveaux de revenus déclarés.

Où discuter politique dans ce qui est réglementé par des programmes ?

Le problème, estime Morozov, est que cette réglementation algorithmique qu’évoque notamment Tim O’Reilly en conclusion de l’ouvrage Beyond Transparency (Au-delà de la transparence), est basée sur “une connaissance approfondie des résultats escomptés” or, c’est oublier que la manière de les atteindre est d’ordre politique, c’est-à-dire qu’elle doit être discutée par la société. L’éducation, la santé, la sécurité sont tous des résultats escomptés… rappelle Morozov. Et la manière de les obtenir, de mettre en oeuvre des politiques pour les obtenir, n’est jamais apolitique !

Pour-tout-resoudreLe monde utopique que dessinent les boucles de rétroaction infinies de la régulation algorithmique est-il appelé à être si efficace qu’il puisse transcender la politique, c’est-à-dire la faire disparaître ? La glorification de la « perturbation » et de « l’efficacité » (“des concepts en désaccord avec le vocabulaire de la démocratie”) par la Silicon Valley remet en question la manière même dont on fait politique, rappelle Morozov. C’est ce que Morozov appelle dans son dernier livre (qui vient d’être traduit en français sous le titre, Pour tout résoudre, cliquez ici) le solutionnisme, une politique qui a conduit les organismes de renseignement à surveiller les communications de tous sous prétexte de l’identification de quelques-uns. Comme le dit le philosophe italien Giorgio Agamben, la relation traditionnelle entre les causes et les effets est désormais inversée, de sorte qu’au lieu de gouverner par les causes, les gouvernements essayent de contrôler les effets.

Pour Agamben, ce changement est emblématique de la modernité. Cela explique aussi pourquoi la libéralisation de l’économie peut co-exister avec la prolifération croissante du contrôle dans la vie quotidienne. “Si le gouvernement vise le contrôle des effets et non les causes, il sera tenu d’étendre et multiplier les contrôles. Les causes demandent à être connues, tandis que les effets demandent seulement à être vérifiés et contrôlés.” La réglementation algorithmique n’est rien d’autre qu’un programme politique sous forme technologique, assène Morozov. Les filets sociaux de l’Etat providence ne sont pas démantelés, mais les citoyens sont peu à peu encouragés à les remplacer par des dispositifs d’autosuivi pour prendre en charge par exemple leur propre santé, leur propre éducation, leur propre sécurité…

Le désaccord et le conflit, selon ce modèle, sont considérés comme des sous-produits malheureux de l’ère analogique – à résoudre grâce à la collecte de données – et pas le résultat d’inévitables conflits économiques ou idéologiques.

La régulation algorithmique est la fille de l’économie comportementale

Pour Morozov, la régulation algorithmique est la fille de l’économie comportementale, ce nouveau langage de la bureaucratie gouvernementale, qui par la “révolution de la mesure” vise à quantifier l’efficacité des divers programmes sociaux et à faire de la réputation le filet social permettant de protéger chacun des vicissitudes de la déréglementation. “L’impératif d’évaluer et de démontrer les «résultats» et «effets» présuppose déjà que le but de la politique est l’optimisation de l’efficacité. Cependant, tant que la démocratie est irréductible à une formule, ses valeurs composites perdront toujours cette bataille, car elles seront toujours plus difficiles à quantifier.” Pour Morozov, les partisans de la régulation algorithmique, comme Code for America, visent, sous couvert d’un but non lucratif inoffensif, à reprogrammer l’Etat en faisant de la rétroaction un autre moyen de faire de la politique. Et les gouvernements, à court de liquidités, accueillent de manière bienveillante cette nouvelle colonisation par les technologues, d’autant que les données ainsi produites, harmonisées, nettoyées… sont appelées à devenir le nouvel actif de l’Etat… des actifs à commercialiser à l’image de la polémique sur la vente des données de santé d’étudiants au Royaume-Uni. L’économie collaborative propose de créer un monde totalement liquide et transférable où toutes nos interactions sociales sont évaluées et enregistrées pour mieux subvertir les différences sociales, estime Morozov. La philosophie de la Silicon Valley propose de remplacer les maux sociaux par l’individualisme. C’est son projet politique.

Les tenants de l’économie comportementale et les technologues ne sont pas les seuls à prôner ce nouvel individualisme. Morozov pointe du doigt l’essai de Nicholas Taleb, Antifragile, ou Resilient Life de Julian Reid et Brad Evans, qui prônent l’ingéniosité individuelle et montrent que les projets collectifs n’offrent guère de solutions contre les menaces de l’existence.

Quelle est l’alternative à cette attaque en règle contre les fondements mêmes de l’Etat Providence ?, questionne alors Morozov. Et comment y répondre à l’heure où celui-ci est dans des difficultés budgétaires qui nécessitent de nouvelles solutions et à l’heure où les gouvernements ont besoin d’étendre leur emprise sur des zones de vies jusqu’à présent exemptes de réglementation ?

Pour Morozov, la technophobie n’est pas la solution. La gauche doit inventer une politique technologique robuste capable de répondre aux tenants de l’innovation, de la perturbation et de la privatisation que promeut la Valley. Comme disait l’auteur de SF polonais Stanislaw Lem dans sa Somme technologique, son recueil d’essais non traduit en français, “La société ne peut pas abandonner le fardeau d’avoir à décider de son propre sort en sacrifiant cette liberté au nom de l’organisme de réglementation cybernétique”.

Morozov nous aide ainsi à comprendre la transformation politique en cours, qui souligne que l’économie de la Valley n’est pas tant une évolution économique qu’un programme, qu’un mouvement politique. Reste encore à trouver quelles réponses progressistes y apporter.

Hubert Guillaud

Mise à jour : on me signale que sur son blog Paul Jorion a pris le temps de traduire l’intégralité du billet d’Evgeny Morozov.

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9 commentaires

  1. Bonjour.

    … & quand on clique sur le titre de l’alléchant bouquin, on tombe sur… Amazon !
    Carrément la honte.
    Ça vous dérange pas de collaborer à ce genre de chose ?
    Mais au moins, voilà qui éclaircit sur la pensée réelle de ce siite…

  2. C’est l’extrême technocratie – un truc pas très nouveau. 1° nous avons vraiment besoin de systèmes complexes (économiques, juridiques, politiques, techniques, dont les derniers venus: informatiques) pour gérer nos sociétés – vivre à plus de 20-30, cela dépasse nos petits cerveaux, alors 60 millions… 2°une fois ce principe admis l’expert de ces systèmes est en route vers le pouvoir: voilà le technocrate. 3° une fois qu’il l’a, il fait ce que font tous les pouvoirs: il en abuse. Et les autres? Ils roupillent (c’est ce qu’on leur a dit de faire) et se sucrent autant qu’ils peuvent: servitude volontaire. « La société ne peut pas abandonner le fardeau d’avoir à décider de son propre sort en sacrifiant cette liberté au nom de l’organisme de réglementation cybernétique »?! Tout le monde n’attend que ça! La liberté, c’est diablement angoissant.

  3. La « réglementation algorithmique » est un slogan publicitaire trop flou pour être traité comme le fait cet article. Il peut s’agir d’économie collaborative, d’outils de mesure ou de surveillance au service de l’état, de « paramétrisation » automatique des réglementations ou encore de construction de mécanismes de gestion du publique qui s’inspirèrent des systèmes informatiques (comme la résilience). Mise à part qu’ils ont pour point commun de faire intervenir la technologie, ce sont des applications très différents, avec des enjeux différents, qu’il faudrait analyser au cas par cas.

    Il est clair que là où il y a des variables qui sont optimisées pour atteindre des objectifs, il y a politique, car les objectifs et leur priorité ne tombent pas du ciel. Mais ce n’est pas forcement le cas de tous les outils de mesure. Aussi, il peut y avoir un problème de transfert de la gestion politique de l’état vers les entreprises mais à des degrés divers selon la nature des outils technologiques; trop divers pour faire de ce problème une généralité.

  4. Merci Hubert Guillaud pour cet intéressant papier, que je ne découvre que maintenant. Je rejoins toutefois la remarque du premier post de « ‘Karl-Groucho » : sans y voir nécessairement un « penchant idéologique » comme il le suggère, le choix de mettre Amazon en lien de la mention du livre est en effet très choquant. Car l’objectif d’Amazon, par ses pratiques fiscales et commerciales scandaleuses, c’est justement d’éliminer tous ceux qui peuvent représenter ces « alternatives » que Morozov appelle de ses voeux.
    Vous auriez pu faire l’effort de cibler vers des pages de sites de vente en libraires indépendants, souvent tout aussi efficaces qu’Amazon, comme par exemple :
    http://www.ombres-blanches.fr/autres/livre/pour-tout-resoudre–cliquez-ici—l-aberration-du-solutionnisme-technologique/evgeny-morozov/9782364051157.html
    ou encore :
    http://www.leslibraires.fr/livre/7150118-pour-tout-resoudre-cliquez-ici-l-aberration–morozov-evgeny-v–fyp-editions

  5. @François Gèze et @Karl-Groucho : pour répondre au procès d’intention, sachez donc qu’InternetActu propose depuis plusieurs années une librairie affiliée à Amazon, modeste sélection de livres qui nous paraissent pertinents par rapport aux sujets que l’on aborde. Oui, l’essentiel des liens vers les nombreux livres dont nous parlons pointent vers les livres du catalogue d’Amazon (sauf lorsqu’il existe une version libre du livre).

    La raison est assez simple : aucune librairie en France ne nous propose un modèle d’affiliation comme le propose Amazon, nous permettant de lier des livres en français comme en anglais, en numérique comme en papier et de nous reverser de modestes revenus lorsque des lecteurs achètent les livres via les liens que nous proposons.

    Cette affiliation, il nous faut le reconnaître ne nous rapporte pas grand chose. Quelques dizaines d’euros par trimestre. Mais cela permet aux journalistes d’acheter quelques livres… Ce qui n’est pas si anodin pour une petite rédaction qui reçoit très peu de services de presse, qui refuse la publicité (nous n’aurions pas une audience suffisante, malgré les nombreuses sollicitations que nous recevons) et dont les revenus sont extrêmement limités (en tout cas, bien plus faibles que les dépenses, n’en doutez pas).

    Mais si demain une librairie nous offrait un système d’affiliation aussi simple, c’est avec grand plaisir que nous en changerions. Depuis le lancement de la fonctionnalité chez Amazon (en 1996), j’ai pour ma part toujours répété que ce devrait être une fonctionnalité de base des librairies en ligne.

    Excusez-nous d’essayer de tenter de trouver les meilleurs compromis… Tout à fait cordialement,

  6. En fait, votre argumentaire me fait penser à la diabolisation du piratage. J’ai tendance à penser que si vous voulez résoudre le piratage et les échanges P2P, il faut améliorer l’offre. Si vous voulez que les gens se détournent d’Amazon, proposez leur des fonctionnalités qui les attireront !

  7. Plusieurs sites d’informations sur le livre concluent des affiliations avec Amazon, Apple. Je me désole de tout cela. Relayées en amont par Google News, repointant en aval sur Amazon et Apple. La boucle est bouclée. On parle de passe-plats c’est temps-ci, c’est un terme adéquat. Journalisme? Pour gagner trois francs six sous comme vous l’indiquez. Depuis le printemps dernier, je relaye modestement sur mon blog Aldus des critiques de libraires du site LesLibraires.fr. Pas d’affiliation, l’idée était de me rapprocher d’eux; ce réseau qui grandit a besoin d’un coup de main. Ils ont atteint 100 libraires cet été, je n’ai vu aucun site, aucun journaliste en parler. L’idée est de démarrer avec eux et d’observer. L’affiliation et les maigres euros viendront peut-être un jour, ils y réfléchissent mais ce n’est pas la priorité dans leurs développements immédiats. En attendant, pointons vers eux et tant pis pour les euros.

  8. @François Gèze @Karl-Groucho et @Hervé Bienvault

    À mon sens, vous poursuivez l’attitude qui pousse les libraires français lentement mais sûrement vers la disparition : c’est toujours au client potentiel de faire l’effort : celui de trouver les site, de naviguer dans des interfaces mal pensées (exemple : les versions électroniques d’un titre qui ne s’affichent pas comme « Autres éditions » chez Ombres blanches) , de ne pas avoir le mauvais goût de demander un livre qui n’est pas en stock.

    Il y a un travail de fond à faire sur le service rendu par le libraire, ce qui passe par un rappel des fondamentaux de la loi Lang de 1981 : le service attendu du libraire, ce n’est pas le conseil, c’est la mise à disposition des livres.

  9. Je ne pense que le nouveau site leslibraires.fr soit si mauvais que cela, bien au contraire. Reste des problèmes: affichage des vignettes de couvertures -merci messieurs les éditeurs-, pas assez de critiques qui remontent, publicité. L’enjeu est sur la recommandation, les libraires peuvent faire beaucoup comme ils l’ont toujours fait dans leurs espaces physiques. Transformer la proximité locale sur les réseaux, c’est l’enjeu pour les libraires.

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