Les réseaux sociaux polarisent-ils ou élargissent-ils le débat public ?

En juin dernier, le Pew Research Center, ce think tank américain « non partisan » dédié à l’étude « des faits et tendances qui transforment notre monde », a livré une impressionnante étude sur la montée de la polarisation du débat public aux Etats-Unis. L’étude montrait combien l’animosité partisane avait progressé sur 20 ans entre démocrates libéraux et républicains conservateurs, notamment chez les plus actifs politiquement… Elle mettait en avant la progression des chambres d’échos idéologiques – c’est-à-dire le fait que les partisans discutent de plus en plus entre eux -, renforçant ainsi leurs propres convictions, ainsi que la montée de l’antipathie mutuelle entre ce qu’on pourrait rapidement qualifier de droite et de gauche américaine.

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Le Pew Research Internet Project, la branche technologique du think tank vient de la compléter en s’intéressant particulièrement au rôle des médias sociaux dans la montée de cette polarisation politique. Selon les chercheurs du Pew, l’internet aurait tendance à diminuer la participation politique que l’inverse, explique Claire Cain Miller pour le New York Times.

« Les médias sociaux, comme Twitter et Facebook, ont pour effet de tasser la diversité d’opinion et d’étouffer le débat sur ​​les affaires publiques. Ils rendent les gens moins enclins à exprimer leurs opinions, en particulier quand ils pensent que leurs points de vue seront différents de ceux de leurs amis. (…) Les chercheurs ont également constaté que les personnes qui utilisent les médias sociaux régulièrement sont plus réticentes à exprimer des opinions dissidentes dans le monde hors ligne. »

Un effet que les chercheurs ont baptisé la « spirale du silence », c’est-à- dire le fait que les gens ont tendance à moins exprimer leur point de vue s’ils pensent qu’il est différent de celles de leurs relations. Les réseaux sociaux favorisent la polarisation du débat public en nous montrant plus facilement les gens qui nous ressemblent que ceux qui sont différents. « Les êtres humains sont extrêmement sensibles à l’approbation des autres, lisant constamment des indices pour évaluer si les gens sont d’accord avec eux, estiment les chercheurs ». Plus les utilisateurs de médias sociaux sont actifs, plus ils récoltent d’indices et moins ils deviennent susceptibles de prendre la parole…

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Image : « sur le sujet des programmes de surveillance gouvernementaux quel serait votre disposition à rejoindre la conversation à un dîner de famille, à un restaurant avec des amis, à une réunion de sa communauté, au travail, sur Facebook ou Twitter (pour ceux qui les utilisent) ? »

Si les gens qui utilisent les médias sociaux trouvent par ce biais de nouvelles façons de participer politiquement, reste qu’il demeure une grande différence entre participation politique et délibération, rappelle Keith Hampton, professeur de communication à l’université Rutgers et coauteur de l’étude. Pour les chercheurs, l’internet renforce l’homophilie, c’est-à-dire favorise la connexion à des gens qui nous ressemblent. Dans le sondage utilisé pour réaliser l’étude, les chercheurs ont posé des questions autour des révélations d’Edward Snowden, un sujet sur lequel les Américains sont également divisés. La plupart des personnes interrogées ont déclaré qu’elles seraient prêtes à discuter de ce sujet avec amis et famille, mais pas sur Facebook et Twitter. Les plus importants utilisateurs des réseaux sociaux étaient deux fois moins susceptibles d’exprimer une opinion sur ce sujet que dans une conversation avec des amis, à moins d’être convaincus que leurs amis en ligne partageaient massivement leur point de vue. Les plus convaincus, c’est-à-dire ceux ayant une opinion tranchée en faveur ou contre Snowden, étaient les plus susceptibles de se joindre à la conversation en ligne. Les personnes les moins scolarisées étaient également plus susceptibles que les autres de prendre la parole sur les réseaux sociaux, tandis que les personnes les plus éduquées étaient plus susceptibles de se taire sur les réseaux sociaux…

Certes, cette étude, en ne s’intéressant qu’à un sujet unique porte en elle des résultats limités, difficilement généralisables. Mais elle permet de regarder le partage d’information sur les réseaux sociaux sous un autre angle… S’exprime-t-on plus quand l’opinion sur un sujet de notre réseau relationnel nous ressemble ? A l’inverse, est-ce à dire que les réseaux sociaux nous permettent de mieux prendre en compte la diversité d’opinion, d’être plus empathiques ? Et si c’est le cas, n’est-ce pas contradictoire avec le fait qu’ils favoriseraient la polarisation ? Savoir si les réseaux sociaux polarisent ou élargissent le débat public est une question qui n’a pas fini d’être posée… et ce d’autant que les algorithmes qui sélectionnent l’information qui nous parvient via leurs filtres jouent de plus en plus un rôle majeur dans ce débat.

Hubert Guillaud

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2 commentaires

  1. Si ces réseaux sociaux rendent la vie plus intéressante alors on peut admettre qu’ils soient dans la mentalité « wolfpack ».

  2. Diplomatie Digitale revient en détail sur une étude (.pdf) de Pablo Barbera (@p_barbera) de l’université de New York qui remet en cause l’idée de radicalisation des idées sur les réseaux sociaux. Pour lui, les communautés formées sur les médias sociaux sont plus poreuses qu’on le pense. Elles ne sont pas des cercles hétérogènes, mais des agglomérats dont les frontières laissent passer les idées dissonantes. Sur le web social, nous sommes exposés en quantité et en qualité à d’autres idées que les nôtres. Si les communautés sont fortes au centre, elles demeurent poreuses aux frontières. or bien des études analysent l’utilisation active d’une idée sans prendre en compte l’impact de la consommation passive d’informations issues des réseaux sociaux. Or, sur le web social, les liens faibles viennent nuire à l’hétérogénéité d’une communauté. En fait, estime Barbera, à mesure que les informations circulent, la communauté originellement polarisée gagne en neutralité et les informations qui y circulent deviennent beaucoup moins radicales. 

    Une illustration de l’article de Gurvan Kristanadjaja sur Rue89, que nous évoquions il y a peu, qui montre que derrière la polarisation apparente, la radicalité affichée et renforcée par ce que nous renvoient les algorithmes, la diversité, la compassion et les interrogations des gens sont toujours de mise. 

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