Comment la technologie devient nature

Le site NextNature (@nextnature) se consacre régulièrement à démontrer comment notre environnement technologique devient indissociable de la « nature » humaine, et à quel point la distinction entre les deux domaines est aujourd’hui floue.

Dans son essai Pyramid of Technology, Koert Van Mensvoort (@mensvoort), le philosophe qui développe ce concept de « next nature », présente sept étapes par lesquelles une technologie peut devenir partie intégrante de la nature. S’inspirant de Maslow, il décrit cette progression sous la forme d’une pyramide. Autrement dit, les technologies se font de plus en plus rares au fur et à mesure qu’elles sont « naturalisées ». « Au long terme, rien ne distingue une technologie suffisamment avancée de la nature », affirme-t-il, paraphrasant un fameux aphorisme d’Arthur C. Clarke (« toute technologie suffisamment avancée ne peut être distinguée de la magie »).

Au plus bas niveau de la pyramide se trouvent les technologies « imaginées ». C’est le lieu où exercent les auteurs de romans d’anticipation et les visionnaires. A ce stade, la technologie en question est un projet dans l’esprit humain. Van Mensvoort donne comme exemple le satellite géostationnaire, imaginé par Clarke en 1945, mais réalisé seulement vingt ans plus tard. Mais on pourrait aussi citer l’ascenseur spatial, popularisé par le même Clarke (s’inspirant du Russe Constantin Tsiolkovski), encore du domaine de la science-fiction, mais que certains envisagent de réaliser à moyen terme. Bien entendu, au bas de la pyramide, on trouve un grand nombre de technologies encore pour l’instant imaginaires, et qui le resteront peut-être toujours : le voyage interstellaire, le voyage dans le temps, etc.

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Au second stade on trouve les technologies « opérationnelles » : autrement dit, on a testé en laboratoire, ça marche, mais on est très loin de pouvoir en faire quelque chose d’utilisable ! A cet étage, Van Mansvoort mentionne l’ordinateur quantique, les bactéries modifiées capables de produire du carburant, de la viande de synthèse ou de l’électricité sans fil. Les gens travaillant à ce niveau sont surtout des scientifiques et des inventeurs, comme Nikola Tesla, qui, rappelle Van Mensvoort, a travaillé sur l’idée de l’électricité sans fil dès 1891.

Le niveau « appliqué » vient au-dessus. A ce stade, la technologie est sortie du laboratoire, mais on ne connaît pas encore sa potentielle diffusion et son avenir. Les Google Glasses en sont un exemple. A ce niveau, on trouve des inventeurs-entrepreneurs, comme Thomas Edison, déjà capables de transformer leur innovation technologique en modèle d’affaires.

Vient ensuite le niveau « accepté ». C’est le moment ou la technologie en vient à faire partie de notre vie quotidienne. Steve Jobs est un exemple type de professionnel agissant à ce niveau, nous dit Van Mensvoort. « Bien qu’il n’ait pas inventé la norme MP3 et que le Walkman de Sony existait depuis des décennies, il a néanmoins réussi à combiner ces technologies au sein d’un iPod parfaitement accessible et réussi ». C’est l’étage des designers, des industriels, des gens du marketing…

Avec le cinquième niveau, « vital », la technologie fusionne de plus en plus avec notre environnement immédiat. Van Mensvoort donne comme exemple l’électricité, l’imprimerie, les antibiotiques, la ville elle-même. L’internet et le téléphone mobile seraient en passe de devenir à leur tour des technologies « vitales ». Quels sont les professionnels agissant à ce niveau ? Van Mensvoort suggère que quelqu’un comme Barak Obama en serait un bon représentant lorsqu’il travaille à rendre les soins accessibles à tous ou remet en question l’importance « vitale » des armes à feu pour bon nombre de citoyens américains. Peut-être peut-on élargir sa suggestion et dire qu’à ce niveau on trouve les politiques ?

Les technologies « invisibles » sont l’avant-dernier étage de la pyramide. Comme leur nom l’indique, on ne les reconnaît même plus comme technologies. L’écriture et la lecture appartiennent à cette catégorie. On ne considère même pas l’écrit comme une technologie. Toutefois, la « naturalisation » n’est pas complète, elle demande encore un véritable apprentissage, pas toujours aisé. Parmi les professionnels œuvrant à cet étage, on trouve évidemment les enseignants, notamment d’école primaire.

Reste la pointe de la pyramide. A ce stade, la technologie est devenue, non plus une seconde nature, mais bel et bien notre « première nature ». Exemple, la cuisson des aliments, découverte il y a plus de 200 000 ans, et qui fait partie du processus même d’hominisation. Van Mensvoort rappelle la théorie de Leslie Aiello et Peter Wheeler (.pdf) selon laquelle, grâce au processus de cuisson, le système digestif aurait réduit, tandis que le cerveau grossissait. En fait la plupart des institutions humaines viennent de la cuisson et de la domestication du feu. A ce stade, on ne trouve même plus de « professionnels » spécialisés.

Pourquoi cette forme de pyramide ? Pourquoi y a-t-il si peu de monde au sommet ? Autrement dit pourquoi les plupart des technologies restent-elles coincées aux étages inférieurs ? Van Mensvoort envisage plusieurs raisons à cela, la première étant la chance. Mais il y a d’autres raisons. L’une d’entre elles est que la technologie la plus « naturalisée » est susceptible de nous changer profondément et les gens ne veulent pas toujours cela. Une autre raison est plus originale : nous n’allons pas assez loin dans la réalisation de notre imaginaire, ce qui fait que les technologies arrivent rarement à maturité.

« Nous rêvons de télépathie, mais nous nous arrêtons au téléphone mobile. Nous rêvons de voler comme des oiseaux, mais nous finissons par avoir des aéroports bondés. Si seulement nous osions poursuivre nos rêves et amener nos technologies à réaliser totalement leur potentiel, nous pourrions faire bien mieux. »

Rémi Sussan

En bonus, la vidéo de l’intervention de Van Mensvoort à TEDx Ghent.

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