Qu’est-ce que l’économie du partage partage ? (4/4) : liberté ou insécurité ?

Et si le précariat que l’économie collaborative favorise était une chance pour radicalement transformer notre conception du travail ? C’est l’idée qu’avance, le chercheur, investisseur et hacker et Danny Crichton (@DannyCrichton) qui estime que les plateformes de travail à la demande, tels TaskRabbit, Postmates, oDesk ou Guru, permettent aux travailleurs de choisir comment et quand travailler. Cela permet de créer un monde « où les travailleurs sont fondamentalement en contrôle de leur vie économique, tout en interrogeant simultanément les notions profondes de ce à quoi le travail devrait ressembler ». Dans son article intitulé, « Les algorithmes remplacent les syndicats comme leaders des travailleurs », il estime que les algorithmes pourraient faire pour les travailleurs ce que les syndicats ont fait au XIXe et au XXe siècle : construire un meilleur marché de travail, plus pratique, plus sûr, plus lucratif !

79218738_e89705ab24_oImage : Manifestation/Happening pro-robot dans les rues de San Francisco en 2005, photographiée par Thomas Hawk.

Les algorithmes seront-ils les syndicats du XXIe siècle ?

Pour Crichton, ces plateformes proposent aux travailleurs une liberté qu’ils n’ont jamais eue dans l’industrie ou en entreprise. Uber laisse à ses conducteurs le choix de leurs horaires : « Si un pilote veut faire une pause déjeuner de deux heures ou ramasser ses enfants après l’école ou seulement travailler tard le matin et le soir, le système lui donne la souplesse nécessaire pour le faire. » Les algorithmes offrent des incitations pécuniaires aux conducteurs pour les inciter à travailler quand la demande est la plus forte… Mais chacun reste libre. La flexibilité n’est pas qu’une question de commodité estime rapidement Danny Crichton, c’est aussi une question de bien-être. Et de s’en prendre aux syndicats qui ont construit une image du travail à temps plein qui limite notre conception du travail. Pour lui, les technologies vont nous permettre d’obtenir une plus grande diversité d’options, permettant à chacun de trouver la bonne combinaison entre passion, salaire, engagement, flexibilité… Bref, de développer la longue traîne de l’emploi.

C’est oublier bien vite que la longue traîne ne marche pas autant qu’on l’aurait cru et que la flexibilité ne permet pas pour autant à ceux qui en sont les objets d’être maîtres des tarifs… Certes, « les algorithmes seront en compétition les uns contre les autres pour trouver les meilleurs talents », mais est-ce vraiment de talents dont on parle ou au contraire de tâches non spécialisées ? Les conducteurs sont disponibles sur de multiples plateformes pour réduire le risque et trouver les meilleures rémunérations, mais combien de temps la concurrence entre les plateformes fera-t-elle rage ? Que se passera-t-il quand la concurrence prendra fin, quand l’un des acteurs dominera un secteur ?

La tarification dynamique est-elle le marché idéal ?

L’innovation la plus importante d’Uber est la façon dont il fixe le prix des services, via la tarification dynamique, estime James Surowiecki pour la Technology Review. Pourtant, celle-ci n’est pas sans critique, notamment des clients. Et pour cause, la tarification dynamique d’Uber implique des flambées de prix, notamment lors des périodes de forte demande.

Uber n’est certes pas l’inventeur de la tarification dynamique, lancée par American Airlines dans les années 80 et devenue depuis l’un des modèles d’affaires des compagnies aériennes, des hôtels, des entreprises de location de voiture… du tourisme au spectacle, rappelle Surowiecki. Daniel Kahneman et Richard Thaler ont montré dès les années 80 que la hausse des prix liée à une pénurie est toujours vécue comme particulièrement injuste. Mais qui dit prix dynamique dit aussi des moments où les prix sont peu élevés lorsque la demande est moins forte. Lyft, le concurrent d’Uber propose des rabais aux heures creuses, comme les cinémas font des promotions en matinée. Le défi d’Uber est d’être un perturbateur dans une situation où les tarifs ont longtemps été réglementés et fixes et ce, alors que son système de tarification est plus complexe à saisir.

A la différence de la plupart des industries qui utilisent la tarification dynamique pour gérer une offre limitée, Uber l’utilise non seulement pour exploiter la demande, mais aussi pour accroître l’offre. Son algorithme fixe un prix pour équilibrer en temps réel offre et demande, comme pour équilibrer en permanence le marché. Certaines études montrent d’ailleurs que les chauffeurs ne sont pas tous intéressés par des tarifs hauts, car les moments où les passagers souhaitent se déplacer correspond aussi aux heures de pointe, aux moments où il est plus ennuyeux et risqué de conduire, même s’ils paient mieux.

L’algorithme d’Uber ne génère pas seulement des surtensions, il permet également d’élargir l’offre quand la demande est à la hausse, puisqu’il permet d’inviter les conducteurs à rejoindre le marché quand le tarif des courses leur convient. En cela, il n’est pas seulement un outil de tarification algorithmique, puisqu’il propose également une rétroaction sur l’offre, à la manière d’une description idéale du fonctionnement des marchés. Pour Surowiecki, elle est appelée à se développer dans bien d’autres secteurs, comme ceux de l’énergie par exemple, voire même dans le commerce de détail, comme le suggère Boomerang Commerce, une startup lancée par d’anciens d’Amazon… Allons-nous vers une société où tous les prix varieront en continu ?

La flexibilité n’est pas le contrôle

Pour Crichton, la technologie est l’occasion d’en finir avec un système de plein emploi archaïque au profit d’un système qui promeut la qualité de vie du travail… et qui permettra demain à des travailleurs de se construire une vie stable à partir de multiples petits boulots. Certes, les lois doivent être adaptées à ce nouveau contexte, estime Crichton, mais pour lui « l’économie à la demande laisse présager un bel avenir pour tout le monde dans notre société ». Plus de confort dans les services peut bénéficier à tous, clients comme travailleurs. « Nous avons la chance de pouvoir bâtir une économie plus créative et dynamique qui apporte une vie meilleure à l’ensemble de l’humanité », conclut, lyrique, Crichton.

Sur GigaOm, David Meyer lui répond : « Dans l’économie à la demande, la flexibilité n’est pas le contrôle et les algorithmes ne protégeront pas les droits des travailleurs ». Et Meyer de rappeler qu’il manque un élément essentiel pour que les algorithmes construisent un meilleur milieu de travail : qu’ils permettent aux travailleurs de s’organiser et de faire entendre leur voix.

Or, les plateformes de l’économie à la demande ne proposent aucune voix à ceux qui les utilisent, aucun pouvoir. L’économie à la demande tire surtout partie du fait que l’offre de travailleurs dépasse la demande, ce qui ne laisse pas d’espace pour améliorer les salaires ou les conditions de travail. En Afrique du Sud, on voit régulièrement sur le bas-côté de la route, des gens attendant qu’on les récupère pour aller tailler de mauvaises herbes dans les jardins ou construire quelque chose… Ces travailleurs représentent la banalisation ultime de la main-d’oeuvre, sans différenciation significative, sans capacité de négociation. Pour Meyer, il ne faut pas confondre la flexibilité qui vous permet de travailler avec souplesse, quand vous le voulez, parce que vous avez un emploi comme c’est le cas de bien des cadres aujourd’hui, et l’incertitude, l’insécurité inhérente au fait de devoir trouver à chaque instant un autre travail.

Comme le souligne Meyer, la stabilité nécessaire ne viendra pas des plateformes d’emploi à la demande, qui n’y ont pas intérêt. Pour que le travail bénéficie réellement aux travailleurs, ils doivent avoir une voix et un pouvoir réel. Or, ils n’ont aucune maîtrise des algorithmes qui les discréditent ou les désigne, pas plus qu’ils ne fixent leur niveau de rémunération…

Liberté et insécurité des microsalariés

Le New York Times a eu la bonne idée d’envoyer Natasha Singer rencontrer les petites mains qui travaillent pour Uber ou TaskRabbit. Elle nous présente ainsi Jennifer Guidry qui cumule les micro-emplois via des services de ce type. Chauffeur pour Uber, Lyft et Sidecar, elle monte des meubles et s’occupe de jardins via TaskRabbit. Son objectif est de gagner au moins 25$ de l’heure, mais c’est devenu difficile depuis que ces sites ont changé leurs tarifs et leur mode de sélection.

Jennifer « est moins un micro-entrepreneur qu’un microsalarié » qui travaille toute la semaine et qui n’a pas de recours quand les services changent leurs modèles d’affaires ou leurs taux de rémunération. Ce qui explique que « pour réduire les risques de nombreux travailleurs basculent entre plusieurs services ».
Jennifer Guidry se lève vers 4h30. Consulte ses mails. Nettoie sa voiture. Et décroche les premières demandes de clients qui veulent être conduits à l’aéroport pour prendre les premiers avions du matin. Ce matin-là, sa course à l’aéroport lui a rapporté 28$, essence non comprise.

Le travail au coup par coup n’est pas nouveau, rappelle Natasha Singer, mais il semble s’être accéléré avec les technologies et est redevenu acceptable du fait de la crise, sous de nouveaux noms, comme l’économie collaborative. Mais toutes ces entreprises ne sont que de nouveaux « courtiers du travail précaire », estime la journaliste. Si ces marchés gagnent du terrain, c’est parce que beaucoup d’Américains n’ont plus d’emplois stables. Selon les statistiques du bureau du travail américain, 9,7 millions sont sans emplois et 7,5 millions travaillent à temps partiel par défaut. Selon un rapport d’une société de conseil, 11,7 millions d’Américains auraient travaillé plus de la moitié de leur temps en tant que contributeurs indépendants. Bienvenue à l’heure du « précariat » et à ses nouvelles agences de super-intérim !

TaskRabbit travaille à améliorer la situation de ses 30 000 microentrepreneurs. Il a instauré un salaire minimum (15$ de l’heure) et a adopté une politique d’assurance pour les clients et les microentrepreneurs. C’est certes un premier pas, mais les entreprises du travail à la demande sont encore libres de modifier les conditions d’une manière unilatérale et les travailleurs sont réticents à contester les changements puisque les entreprises peuvent se séparer d’eux à tout moment. Lyft a récemment diminué ses tarifs de 30 % dans de nombreuses villes pour répondre à la concurrence d’Uber et a temporairement suspendu ses frais de commissions de 20 % sur les tarifs, avant de la rétablir, et de la baisser de 5 % pour les conducteurs qui travaillent plus de 40 heures par semaines et totalement pour ceux qui travaillent plus de 50 heures par semaines. L’article de Natasha Singer évoque d’ailleurs beaucoup les modifications incessantes des conditions de rémunération ou d’offre de travail… qui nécessitent de toujours plus diversifier les services sur lesquels se rendre disponible, alors même que tous cherchent à obtenir des exclusivités…

“Si vous faites le calcul, beaucoup des personnes qui utilisent ces services gagnent moins que le salaire minimum”, souligne un économiste. Le risque est de tirer les salaires à la baisse, estime un autre. Un militant syndical parle même « d’esclavage salarié ». Quant à Jennifer Guidry, elle dit pour l’instant aimer sa liberté et ne souhaiterait faire aucun de ces travaux à temps plein. Mais elle reconnaît pourtant que sa routine actuelle n’est pas durable. Elle travaille de manière décousue, tard le soir, tôt le matin pour les sociétés de chauffeurs, en journée pour TaskRabbit ou Favor… Et au milieu s’occupe de ses enfants.

Dans le précariat, les journées sont encore plus longues que dans le salariat !

Hubert Guillaud

Le dossier, Qu’est-ce que l’économie du partage partage ?

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4 commentaires

  1. Encore cet abus du mot « algorithme ».

    Pour les informaticiens (qui utilisent ce terme depuis plus longtemps que les journalistes et les employés du Marketing) :
    – Un algorithme a des contours bien déterminés de telle sorte que ça un sens de dire « que l’on écrit un algorithme X dans tel ou tel langage informatique ». Ce n’est ni une vague idée, ni un programme qui effectue des centaines de tâches variées.
    – Un algorithme mérite son appellation s’il a une manière propre et distinctive de traiter ses entrées. On n’est pas dans le cas d’un morceau de code lambda qui n’apporte une plus value que grâce à la façon dont il est utilisé plutôt qu’à son fonctionnement interne.

    Un algorithme à nu ne peut ni remplacer un syndicat, ni offrir des incitations pécuniaires (en revanche il peut les calculer), et il y a beaucoup d’autres choses derrière Uber qu’un gros algorithme qui ferait tourner tout leur applicatif.

    Heureusement on a les mots « logiciels », « mécanismes », « programmes informatiques », « régulation automatique », « optimisation », « approche mathématique », « approche scientifique », « robots » et beaucoup d’autres pour remplacer « algorithme » par un terme plus adéquate si nécessaire.

    Pour le moment dans un bouquin d’algorithmique on y trouve des méthodes pour manipuler efficacement des structures abstraites. J’espère que dans 10 ans on n’y trouvera pas un programme politique, du droit du travail ou des business models pour startups.

  2. @Hadrien… J’ai bien peur qu’il faille vous préparer à voir de plus en plus d’abus et à voir venir des bouquins d’algorithmique politique ou de droit ;-). Si on l’entend au sens le plus large, l’algorithme n’est qu’une suite d’instructions permettant de résoudre un problème… On peut donc l’appliquer à bien d’autres choses qu’à des formules mathématiques. Et c’est le devenir des mots, bien souvent, de passer d’une signification particulière à une signification plus large. A mesure qu’ils prennent un rôle dans nos existences, ils deviendront de plus en plus un signifiant culturel

  3. @Hubert Guillaud

    La définition large de l’algorithme (celle de Wikipedia) a toujours été la définition officielle. Mais l’usage est différent, car on a besoin de désigner sans ambiguïté cette chose que l’on trouve dans les bouquins d’algo et qui correspond à une réalité, celle de la pratique de l’informatique.
    Selon la définition large on peut tout réduire ou presque à des algorithmes (peut-être même l’univers entier), mais cela ne veut pas dire qu’il faut le faire ! D’ailleurs on peut remarquer qu’un algorithme, vu sous l’angle purement théorique (i.e. sans considérer les pratiques), est équivalent à une preuve mathématique. Essayez de substituer « algorithme » par « preuve mathématique » dans votre article, je ne suis pas sûr qu’il gagne en clarté, car l’usage n’encourage pas « algorithme » et « preuve mathématique » à être interchangeable.

    Bien sûr la langue évolue. Une fois que l’usage a changé, je m’y plie. En l’occurrence je ne pense pas que l’usage que vous faites du terme « algorithme » soit d’ores et déjà dominant, donc l’usage ici n’est pas une contrainte de la langue mais un choix journalistique assumé qui ne peut pas seulement s’appuyer sur une définition théorique de Wikipedia. Peut-être ce choix est-il motivé ou influencé par une vision méchanisée des hommes et de la société ? Ou une volonté de rapprocher l’informatique et les sciences sociales, en empruntant du vocabulaire à l’informatique ? Quoiqu’il en soit, rien ne vous oblige à être à l’avant-garde de ce changement, qui n’est peut-être qu’un effet de mode temporaire.

    Un exemple d’ambiguïté : si un journaliste écrit « le cerveau exécute des algorithmes », on peut le comprendre de deux façons :
    1) Le cerveau est constitué de matière physique, la matière est simulable avec un ordinateur qui implémente les lois physiques, donc le cerveau est simulable avec un algorithme (définition large);
    2) Le paradigme des algorithmes est une bonne représentation des mécanismes internes du cerveau parce que le cerveau manipule algorithmiquement des symboles qui sont proches de ceux de notre langage. Bref, un informaticien serait capable de cataloguer et d’écrire ces algorithmes.

    La seconde assertion est beaucoup plus discutable. Que voulait signifier le journaliste ?

  4. @Hadrien. Je ne suis à l’avant-garde de rien. J’essaye juste de refléter ce que je lis, vois, entends, comprends des transformations d’aujourd’hui. Et pour ma part, je rencontre de plus en plus souvent ce terme d’algorithme (plutôt que programme ou logiciel…), qui me semble traduire à la fois une crainte et une fascination, une manière de mettre à distance et d’intégrer une vision du rapport de l’homme aux machines d’aujourd’hui.

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