La créativité à l’heure des machines

Anna North (@annanothtweets), rédactrice des pages opinion du New York Times a testé Yossarian, un moteur de recherche qui souhaite booster la créativité en s’appuyant sur les relations métaphoriques.

Un moteur de recherche pour stimuler la créativité !

Selon son créateur, Paul Neekey, « Google est un outil puissant et incroyable, si vous savez ce que vous cherchez. Mais il est problématique en terme de créativité, si vous tentez de générer de nouvelles idées ». Sur Google, les requêtes passent par nos bulles de filtre chères à Eli Pariser. Si vous chercher un terme comme « Beauté » sur Google Image, le moteur vous renverra vers une liste sans fin d’images de top models occidentaux… Yossarian, lui, cherche à nous faire prendre des chemins de traverse, en permettant aux utilisateurs d’associer d’autres types d’images à une telle requête et en les laissant expliquer les raisons de leur choix.

yossarian
Image : Une association du mot « Commencer » avec une image qui montre que pour commencer, il faut se lancer, que ce soit pour chuter comme pour voler… Via Yossarian.

Yossarian n’est pas le seul moteur de recherche à s’intéresser à la créativité. Seenapse, qui se présente comme un moteur pour réaliser des associations mentales, permettant de surfer de concept en concept, d’inspiration en inspiration (voir ces explications en anglais sur son fonctionnement) fonctionne peu ou prou sur la même idée.

Selon certaines études relayées par FastCoDesign, les métaphores, notamment visuelles, auraient une action directe sur notre capacité à être créatif, à penser en dehors des clous, même si elles peuvent aussi l’étouffer si elles ne sont pas suffisamment inspirantes. Comme le soulignait Rémi Sussan récemment, ancrées dans nos subconscients, elles nous permettent de convertir des environnements abstraits ou des situations complexes en termes plus compréhensibles. Des recherches ont montré que celles qui nous entourent pourraient façonner nos actions : un gadget en forme de coeur souvent sous nos yeux pourrait inciter des décisions plus émotionnelles, une table brute pourrait rendre les réunions plus difficiles… D’ailleurs Tous les objets qui nous entourent pourraient avoir une influence sur nous sans que nous nous en rendions forcément toujours compte. Et les métaphores créatives, mêmes éculées comme celle de l’ampoule allumée, auraient un effet direct sur notre capacité à être créatif.

3020231-inline-power-desk
Image : Selon une étude publiée par Psychological Science, l’ergonomie de nos bureaux, selon qu’ils laissent de l’espace au corps, ou pas, a une influence directe sur nos comportements et nos capacités créatives.

Et c’est l’apport de ces moteurs : nous aider à penser autrement. Il est dommage que Yossarian ne propose uniquement des associations visuelles puisant dans une base d’image de Getty, trop lisses, alors que Seenapse permet lui de lier vers une URL, un article ou n’importe quelle image, élargissant par là même le champ possible. Reste que l’usage même de ces moteurs est un peu laissé à l’appréciation des utilisateurs, ce qui en limite certainement la portée.

La prédiction doit être l’antidote à la prévisibilité

Pour Forbes, le philosophe du Rochester Institute of Technology, Evan Selinger (@EvanSelinger) réagit à ces nouveaux moteurs qui ont pour vertu de nous sortir des associations d’idées prévisibles auxquelles nous renvoient la plupart des autres moteurs, de Google au moteur de recommandation d’Amazon. Pour nous, rappelle-t-il, « la prédiction doit être l’antidote à la prévisibilité ».

Dans la vie quotidienne, la prévisibilité est associée à la cohérence. Et souvent, c’est une bonne chose. L’autocomplétion de Google, rend l’expérience de chercher quelque chose plus efficace. Mais le risque est de nous maintenir dans ces bulles de filtres, dans ces chambres d’échos que dénonçait Ethan Zuckerman.

Et Evan Selinger d’évoquer QuickType, le nouveau clavier du dernier système d’exploitation d’Apple, qui vous propose des formules toutes prêtes et des mots adaptés à vos propos pour répondre aux messages de vos proches. Comme s’en moquait Nicholas Carr, la capacité de QuickType est pour l’instant rudimentaire… « En terme d’analyse du langage naturel, c’est comme un Watson avec une lobotomie ». Mais ce n’est qu’un avant-goût des capacités prédictives du texte qui vont avoir tendance à devenir de plus en plus sophistiquées.

quicktypeios
Image : QuickType, le nouveau clavier d’Apple ne corrige pas seulement vos mots, mais vous fait des suggestions selon ce que vous êtes en train d’écrire…

Souvenez-vous, au début on envoyait des textos avec d’étranges caractères du fait de claviers difficiles à manipuler. Puis, avec les smartphones sont arrivés des claviers plus faciles d’usages et ces maudits correcteurs orthographiques qui ont remis de l’ordre dans nos messages – un peu trop parfois, puisque trop souvent, ils les corrigent contre notre volonté, du fait de notre difficulté à les manipuler ! Demain, à force de nous regarder écrire, ils nous proposeront des réponses toutes prêtes à la manière du système d’autocomplétion de Google, basés sur nos conversations passées et notre propre style d’écriture, sachant même s’adapter à la personne avec qui vous conversez, puisque vous ne dites pas les mêmes mots à votre épouse et à votre patron !

Pour Carr, si les systèmes ne sont pas trop maladroits, nous allons commencer à laisser nos ordinateurs parler pour nous. Dans son dernier livre, La cage de verre (cf. « La cage de verre : de quoi nos gestes seront-ils l’interface ?), Carr soutien que nous avons adopté une approche malavisée et finalement destructrice de l’automatisation des activités humaines. Les qualités techniques prennent la préséance sur les qualités humaines et les qualités humaines peu à peu, sont considérées comme dispensables.

Comme disait Evan Selinger dans un autre article, où finit l’algorithme et où commence le libre arbitre ? Pour Carr, nous sommes là sur une pente dangereusement glissante. « Les réponses prédictibles commencent à remplacer nos réponses, simplement parce qu’il est un peu plus efficace de stimuler automatiquement une réponse que de procéder à la petite quantité de travail nécessaire pour l’obtenir. Et puis, petit à petit, cette petite quantité de travail commence à devenir beaucoup de travail, comme la correction de nos propres fautes de frappe par un correcteur d’orthographe. Et puis, les réponses originales se font plus rares et les prédictions deviennent des prédictions basées sur des prédictions antérieures… »

Pour le philosophe David Holmes : « Les philosophes ont débattu de la nature du « libre arbitre » depuis des siècles, certains estimant que c’est la plus haute expression de l’individualité et d’autres faisant valoir que le libre arbitre est une illusion (…). Les premiers humains ont affirmé que Dieu tirait les ficelles. Ensuite, nous avons dit que c’était génétique. Maintenant, les agents de nos destins deviennent peu à peu les robots des grandes entreprises de technologie. »

Nos machines doivent-elles prendre en charge notre intimité ?

Pour Selinger, le risque est que le négatif l’emporte sur les avantages. Même quelque chose d’aussi banal que les achats prédictifs pourraient affaiblir nos prédispositions à anticiper. Pour le designer Jarno Mikael Koponen, cofondateur de l’application prédictive Random, ce type d’application doit permettre de dépasser ce qui nous est familier pour rester stimulante. Pour lui, nos systèmes de recommandation doivent être capables d’apprendre des choses pour nous surprendre.

Mais la prédiction peut-elle lutter contre la prévisibilité ? Pour Selinger, si nous ne sommes pas déjà motivés à voir des choses nouvelles, à prendre des chemins de traverse, le logiciel, aussi évolué soit-il, ne pourra pas faire grand-chose pour nous.

Pour le philosophe, nous ne devrions pas autoriser nos appareils à travailler à nous remplacer, à « être nous ».

« Moins nous sommes capables d’être autonomes avec la langue, de nous souvenir du mot juste, de faire travailler nos muscles cognitifs… moins nous serons en mesure de considérer la conversation comme un acte intentionnel, comme quelque chose qui exprime vraiment ce que nous essayons de dire. »

Et le philosophe de se désoler ainsi des unes de journaux en ligne qui n’ont plus que des titres qu’on l’on peut tweeter sans lire. Le danger selon lui est que l’automatisation soit de plus en plus intégrée dans l’architecture même de nos échanges. Et le risque est d’être livré à une communication toujours plus automatisée.

« Se faire prédire, c’est prédire un vous prévisible, qui par là même vous soustrait votre autonomie »

.

Automatisation : l’effort est la monnaie du soin

Et le philosophe de rappeler que « l’effort est la monnaie du soin ». Quand nous renonçons à quelque chose, nous mettons alors moins de soin dans une relation. Et c’est ce que fait l’automatisation. On peut penser que c’est pratique et sans danger, mais on ne connaît pas toujours très bien les incidences que cela peut avoir, à l’image des effets de la représentation spatiale automatisée sur nos capacités à nous repérer. Jusqu’où pouvons-nous déléguer des tâches physiques, cognitives, intimes, sociales aux machines ? Les calculatrices nous rendent-elles incapables de compter mentalement ou nous permettent-elles de compter mieux et plus ? Les correcteurs orthographiques améliorent-ils notre capacité à écrire où favorisent-ils notre indifférence à l’orthographe et à la grammaire ? Les ascenseurs, escalators et les voitures nous aident à circuler mais nous font oublier combien l’effort physique est nécessaire à notre santé. Les GPS nous aident à naviguer mais nous font oublier comment nous repérer…

Pour le philosophe Albert Borgmann, le paradigme des appareils nous a tellement habitués à ne pas faire d’effort, que nous sommes toujours incités par les machines à faire encore moins d’efforts. Mais pour Borgmann, le sens réel de nos vies ne se trouve que quand nous sommes attentifs et concentrés. « Le voyage est aussi important que la destination », rappelle le philosophe. Il développe des compétences et nous fait ressentir un sentiment d’accomplissement quand nous le faisons. C’est la définition même de l’expérience. Ainsi, pour Borgmann, plutôt que de faire du sport avec un casque sur les oreilles pour écouter de la musique, nous devrions courir en faisant attention à notre corps, à notre posture, à notre respiration, à l’environnement où l’on court ! Mais l’un est-il exclusif de l’autre ? Pour Borgmann, rapporte encore Selinger dans un article pour Wired, la technologie qui nous assiste risque d’avoir un impact sur notre capacité à raisonner. Serons-nous autant enclin à nous poser des questions comme « qu’est-ce que je veux vraiment ? » et « pourquoi je le veux ? », quand les machines prendront des décisions pour nous ?

Pour Selinger nous devons être en alerte face aux valeurs qui sont incorporées dans ces systèmes et nous demander quels genres de personnes nous devenons si nous devenons dépendants d’eux. Aucun programme ne cherche à dégrader la qualité de nos vies, mais collectivement, ils finissent par avoir un impact profond sur ce que nous sommes et qui nous sommes.

Que se passera-t-il quand ces programmes, à force de répondre pour nous, insulteront notre patron ou notre épouse à notre place ? Pourrons-nous nous excuser en disant que ce n’était pas nous – ce qui risque d’être encore plus compliqué à accepter pour nos proches ! Est-ce que le dérèglement des machines ne sera qu’un révélateur de notre pensée profonde ?…

Contrairement à l’argumentaire catastrophique de Selinger, on peut tout de même se demander si ces machines pourront aider ceux qui s’expriment le moins bien à mieux s’exprimer ou si elles nous permettront seulement de tous nous exprimer de la même façon ? Nos machines sont des pharmakons, c’est-à-dire à la fois le remède et le poison, comme le dit le philosophe Bernard Stiegler. Nos outils ont peut-être des effets délétères, mais encore faut-il parvenir à bien mesurer et comprendre les effets qu’ils induisent. Je n’ai pas l’impression que l’introduction des calculatrices et des ordinateurs ont fait disparaître notre capacité à calculer. Certes, diront les Cassandres, les enfants ne connaissent plus leurs tables de multiplication… Mais est-ce si vrai ? Les connaissons-nous moins qu’il y a 60 ans ? La proportion d’enfants ne les connaissant pas a-t-elle diminuées ou augmentées ? Sommes-nous dans une société où il y a moins de mathématiques qu’il y a 60 ans ?

Les machines nous ont toujours contraints à de nouveaux efforts, à gérer toujours plus avant la complexité. En nous aidant à parler, à nous exprimer, à être créatifs, vont-elles nous aider à être plus ou moins humains ?

Hubert Guillaud

À lire aussi sur internetactu.net

4 commentaires

  1. « Nos machines sont des pharmakons, c’est-à-dire à la fois le remède et le poison, comme le dit le philosophe Bernard Stiegler », qui n’a pas oublié de lire le Phèdre de Platon. Socrate parle de sa méfiance pour… l’écriture. Des propos qui nous ramènent à notre situation face à cette nouvelle technologie qu’est l’Internet (entre autre). Depuis qu’on est sorti des discours angélistss ou catastrophistes et que l’on s’intéresse aux effets, s’impose à moi souvent cette notion de pharmakons.
    Le phèdre, un texte délirant et génial.
    Pour une fois, merci Platon

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *