Comment les médias sociaux se sont retournés contre les femmes

Catherine Buni (@ckbuni) et Sorarya Chemaly (@schemaly) du Women Media Center (@womenmediacntr), signent un passionnant article pour The Atlantic (@theatlantic) sur la violence contre les femmes dans les réseaux sociaux.

Elles partent des difficultés qu’a rencontré l’islandaise Thorlaug Agustsdottir à faire supprimer des images et des commentaires insultant (comme : « vous avez juste besoin d’être violée ») par l’équipe de modération de Facebook, jusqu’à ce que Wired rende l’histoire publique. Des histoires d’intimidation, de harcèlement de femmes sur les sites sociaux, les deux auteurs en rapportent des dizaines pour illustrer la violence à l’oeuvre, tout en montrant que la pudibonde modération des plateformes demeure bien moins diligente à censurer ces propos qu’à faire disparaître les images de nus, comme celles des seins de femmes qui allaitent.

En juin dernier, le think tank britannique Demos (@demos) a publié un rapport sur la misogynie sur Twitter. Une seconde étude a montré que si les hommes et femmes célèbres rencontrent une plus forte hostilité en ligne que les autres, les femmes sont plus majoritairement harcelées en raison de leur sexe. Pour les femmes de couleurs ou celles membres des communautés lesbiennes, gays, bisexuelles et transgenres (LGBT), le harcèlement est toujours amplifié.

La spécialiste des questions de confidentialité, Danielle Kates Citron (dont nous avions évoqué les travaux ici), auteure de Crime de haine dans le cyberespace, souligne ainsi que dans 90 % des cas, les cas de revenge porn (consistant à publier en ligne des images ou vidéo porno d’une personne sans son consentement) ciblent des femmes. 70 % des joueuses préfèrent choisir un personnage masculin plutôt que de devoir lutter contre le harcèlement des autres joueurs en ligne. Selon une autre étude, elles commentent beaucoup moins que les hommes, alors que leurs commentaires font entendre des points de vues différents de ceux des hommes. Au Pakistan, le groupe Bytes for All a publié une étude montrant que les médias sociaux contribuent à accroître la violence contre les femmes, et pas seulement à en être le miroir.

Les entreprises de médias sociaux expriment souvent leur engagement pour la sécurité des utilisateurs, mais minimisent leur influence sur la culture au sens large, rappellent Catherine Buni et Sorarya Chemaly. Le jour où la banque d’Angleterre a fait l’annonce du lancement d’un billet de 10 pound avec l’effigie de Jane Austen, la journaliste et féministe britannique, Caroline Criado-Perez, qui s’était beaucoup battue pour cette décision s’est mise à recevoir plus de 50 menaces violente par heure sur Twitter. Malgré ses demandes répétées auprès de la société, le seul mécanisme qu’elle avait pour les dénoncer était de les signaler chacun séparément… Un processus inadéquat pour qui subit un harcélement continu !

La modération des contenus est liée à des obligations légales, comme dans le cas de la pornographie juvénile, ou du droit d’auteur, mais l’essentiel demeure une question d’interprétation culturelle. La violence contre les femmes obtient souvent une réponse tiède des plateformes, jusqu’à ce que la presse s’en empare et fasse pression sur elles. Malgré ses défauts, Facebook est la seule des grandes entreprises de médias sociaux a avoir ouvert son Conseil consultatif sur la sécurité à Cyndy Southworth, vice-présidente du Réseau national pour mettre fin à la violence domestique. La société reconnaît depuis la cyber-misogynie comme raison de modération. Mais les progrès sont lents, « les équipes qui manipulent ces cas sont tout simplement submergés ». L’opacité de la modération n’aide pas à faire progresser les choses, estiment les chercheurs Kate Crawford et Tarleton Gillespie.

Reste encore le problème du contexte. 90 % des employés des sociétés de haute technologie sont des hommes, et aux niveaux décisionnels les plus élevés, ce nombre monte à 96 %. Google a annoncé récemment vouloir mettre un terme à ce biais. Reste qu’encourager les femmes à faire carrière dans les nouvelles technologies ne signifie pas nécessairement qu’elles soient les bienvenues : 56 % des femmes qui entrent dans cette industrie la quitte du fait de son sexisme.

« Il n’est pas difficile d’imaginer comment les préjugés inconscients pourraient affecter l’architecture des systêmes, y compris les façons qu’ont les entreprises de traiter les demandes de modération ».

Le vrai défi concluent les auteures, consiste à mieux définir ce qu’est une menace, alors qu’elles ont des effets concrets sur l’autonomie de catégories entières de personnes. Or, quand Google est menacé d’une action en justice (pour un montant de 100 millions de dollars) par les avocats de célébrités qui ont vues récemment leurs photographies intimes volées et partagées en ligne, la firme de Mountain View réagit en retirant photographies et liens… Mais les entreprises de médias sociaux sont beaucoup moins sensibles aux demandes similaires émanant de citoyens ordinaires.

L’agrégateur de contenu Fark a récemment ajouté la misogynie à ses critères de modération. Cela ne l’a pas empèché d’être pollué de dizaines de messages haineux. L’Angleterre, elle, vient de durcir ses lois contre les trolls, rapporte la BBC, pour répondre aux cas de harcèlement en ligne. De l’autre côté de la Manche, vous risquez désormais jusqu’à 2 ans de prison, pour des propos de ce type. Pas sûr que l’escalade soit le meilleur moyen d’apaiser les tensions.

Hubert Guillaud

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5 commentaires

  1. Il faudrait trouver un moyen d’indiquer que l’on pénètre dans une zone où l’ambiance paillarde est celle d’un corps de garde avec sa violence et sa vulgarité.

  2. Merci beaucoup pour cet article salutaire, qui prouve que la beauferie mâle s’accommode très bien d’un mode 2.0.

  3. Et si la violence contre les femmes, réelle comme en ligne, était dû à l’amélioration de leur statut social ? C’est ce que suggère cette intéressante tribune de la journaliste Christine Mungai dans le Mail & Guardian Africa… où elle évoque la condition de la femme au Kenya et en Afrique, où l’égalité n’a cessé de progresser (dans 22 des 33 pays africains étudiés par le rapport du Forum économique mondial sur le genre (.pdf), les filles sont à égalité avec les garçons à l’école). La corrélation entre niveau d’instruction et d’intégration professionnelle dans la société et violence envers les femmes ne semble pas fonctionner partout, nuance la journaliste… Pas sûr que ça s’applique non plus aux réseaux sociaux, mais la perspective d’explication demeure intéressante.

  4. Depuis quelques temps, les réseaux sociaux sont devenus des moyens de communication utilisés par des antisexistes qui s’amusent à menacer les femmes sur internet. En effet, en Iran, des messages sont publiés pour menacer les femmes mal voilées de la ville d’Ispahan. C’est le genre d’informations virales qui circulent rapidement sur internet. Il va falloir savoir le gérer pour éviter que cela dégénère encore plus et prendre des tournures beaucoup plus risquées.

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