Le Projet Hieroglyph contre le catastrophisme ambiant

91fSCl8OWfL._SL1500_Hieroglyph, l’anthologie de nouvelles de science fiction « positive » menée par Neal Stephenson est sortie il y a quelques mois. Rappelons que le projet de Stephenson était de lutter contre la stagnation de l’innovation en faisant la promotion d’une science fiction plus optimiste, moins encline à imaginer un avenir sinistre et aussi plus ancrée dans la science réelle.

La plupart des auteurs les plus en vue du moment ont participé à l’anthologie, des « stars » comme Bruce Sterling, Neal Stephenson ou Cory Doctorow, des auteurs peut être moins connus chez nous mais carrément cultes comme Rudy Rucker, ou encore la « jeune garde » avec Karl Schroeder (dont le livre Ventus est peut être le meilleur livre de SF sorti sur la nanotechnologie), Annalee Newitz, créatrice de l’incontournable site io9 ou Charlie Jane Anders, une des principales contributrices dudit site. Je regrette un peu l’absence de Charles Stross, qui aurait eu toute sa place dans cette anthologie…

Chaque nouvelle est suivie de notes concernant la faisabilité des projets mentionnés dans l’histoire. Le projet Hieroglyph se continue d’ailleurs sur le web, où les idées mentionnées dans le livre sont discutées et approfondies. Comme l’expliquent les éditeurs du livre, Ed Finn et Kathryn Cramer : « Ces histoires ne sont pas la fin de notre projet, mais le début. Il s’agit d’un carnet de croquis pour l’avenir, avec des idées que nous espérons voir sortir de la page et entrer dans la vie réelle. Cette collection d’expériences de pensée, de questions ardues, et de calculs rapides est soutenue par la recherche en neurosciences, en robotique, en sciences comportementales ou en ingénierie. Nous espérons que ce volume reflète nos ambitions. Suivre les pistes tracées par le projet Hieroglyph vous mènera à de nouvelles idées, des recherches technologiques, des interviews, des illustrations et des discussions animées. Et de meilleurs rêves. »

Dans son introduction à l’ouvrage, Neal Stephenson revient sur son concept de « stagnation de l’innovation » pointant, une fois de plus, le Net comme une des sources du blocage. Il y fait l’éloge de ce qu’il nomme « l’isolation galapagienne », de cet archipel des Galapagos qui inspira tant Darwin : une multitude de petits écosystèmes isolés, permettant à la sélection naturelle de se développer dans différentes directions originales. Le Net est à l’opposé des Galapagos. Parce qu’on connaît instantanément ce qui se passe partout ailleurs, on a tendance à se conformer au moule et s’intégrer à un écosystème déjà existant et bourré de contraintes. Pour illustrer le problème, Stephenson imagine ainsi un groupe d’ingénieurs se réunissant pendant un temps très long à la recherche d’une idée véritablement innovante. Une fois le concept trouvé, quelqu’un ouvre alors son ordinateur portable et effectue une recherche Google. Ca ne rate jamais, l’idée a déjà été explorée ailleurs, on sait si elle a réussi ou échoué, et tout ce qu’il reste à faire, c’est améliorer un peu l’existant ou y renoncer carrément. Si la recherche Google n’avait pas eu lieu, explique Stephenson, l’étude aurait pris encore des semaines, et au final l’idée développée aurait eu peu de rapport avec ce qui s’était fait auparavant.

Trop de dystopies ?

La sortie de Hieroglyph a bien sûr relancé le débat amorcé par Stephenson, pour qui la science-fiction, devenue trop désespérante, se montre aujourd’hui incapable d’imaginer le futur. S’il est vrai que la science-fiction se délecte volontiers d’un certain catastrophisme, il ne faut pas pour autant rejeter complètement les dystopies, elles peuvent s’avérer salutaires, nous prévient Ramez Naam dans un article de Slate. Naam est tout sauf un technophobe. Auteur du roman Nexus, ancien de chez Microsoft, il a en effet auparavant écrit des ouvrages explorant et défendant l’idée de « l’augmentation humaine » (human enhancement) et est un membre de l’IEET (Institute for Ethics and Emerging Technologies), un think tank de tendance « technoprogressiste » (le terme le plus souvent utilisé aujourd’hui pour designer les gens proches du transhumanisme mais s’étant débarrassés du folklore singularitarien et du libertarianisme si répandu dans les premiers temps). Mais cela ne l’empêche de trouver bien des mérites aux utopies négatives…

Ainsi, selon Naam, 1984 d’Orwell a-t-il sans doute joué un rôle dans la non-apparition du type de société de surveillance présenté dans le livre (bien entendu, il existe plusieurs types de sociétés de surveillance, ainsi qu’on le découvre douloureusement ces temps-ci, et Naam mentionne avec justesse le Little brother de Cory Doctorow comme un possible avertissement plus adapté aux dangers contemporains). Autre exemple marquant, le film Bienvenue à Gattaca, que Naam avoue avoir absolument détesté pour les multiples erreurs scientifiques qui émaillaient le scenario, mais qui au final, aura aussi probablement eu un impact positif. C’est après la sortie de Gattaca que le parlement américain a voté le GINA (Genetic Information Nondiscrimination Act) qui interdit aux employeurs ou compagnies d’assurance d’effectuer des décisions basées sur le génome de leur clients ou de leurs employés. Le succès de Gattaca n’est sans doute pas complètement étranger au vote de cette loi.


Vidéo promotionnelle de Hieroglyph.

Sur son blog, David Brin, auteur de SF « hard science » bien connu (mais surtout populaire pour l’adaptation cinématographique d’un de ses romans pas « hard science » pour deux sous, Postman, avec Kevin Kostner) est d’accord avec Ramez Naam sur le rôle positif joué par certaines dystopies agissant comme des « prophéties autobloqueuses » (self defeating prophecy, par opposition à une prophétie autoréalisatrice). Ce qui n’empêche pas Brin de se plaindre depuis longtemps de « l’épidémie de dystopies » en fiction.

SF : le plafond de verre de la société

Ce goût immodéré pour la catastrophe serait du en partie, selon Brin, à ce qu’il appelle le « syndrome du scenario de l’idiot« . Autrement dit, la conviction que notre monde est peuplé d’imbéciles incapables de résoudre une situation. En adoptant ce point de vue, il est évident que les choses ne risquent pas de s’arranger… Le principe de base, explique Brin, est que la société ne fonctionne jamais. Et comme corollaire que tout le monde est stupide. Ce qui permet, poursuit Brin, d’éviter de dépenser par trop d’imagination pour faire tomber une cascade d’ennuis sur le héros. Brin donne un exemple hilarant de ce syndrome : le classique film d’horreur dans lequel une bande d’adolescents se retrouvent isolés dans une maison hantée. A un moment, l’un des personnages va prononcer la phase fatidique : « séparons-nous ». Pourquoi les personnages face au danger, feraient il une chose aussi irrationnelle et stupide ? Simplement, explique Brin, parce que s’il restaient groupés, la suite de l’histoire serait beaucoup plus difficile à envisager. Pour Brin, il suffit de transférer ce scenario simpliste à la société entière pour obtenir une dystopie convenable.

Une autre tendance, qui touche les créateurs de fiction notamment à Hollywood, est la conviction que les organisations sont fondamentalement maléfiques. Un auteur de droite dénoncera les malversations d’un gouvernement tout puissant, tandis qu’un autre à gauche, s’inquiétera de la dictature d’oligarchies ou de multinationales. Le résultat est le même : face à une société intrinsèquement négative, seul un héros solitaire est capable de se révolter contre « le système ».

Il existe peu d’exceptions dans l’actuel consensus culturel, mais Brin sauve tout de même Star Trek, dont la fédération reste un exemple d’une institution pacifique et plutôt positive. On pourrait aussi citer l’utopie de Iain M.Banks, la Culture, qui présente aussi une société future fonctionnant globalement correctement (mais la Culture est un cas limite, parce qu’il s’agit d’une société anarchiste, donc difficile d’affirmer qu’elle présente une vue positive des institutions au sens classique du terme. La seule organisation formelle de la Culture, « Contact/Circonstances Spéciales », se révèle d’ailleurs d’un comportement plutôt ambigu).

Brin cite à ce sujet des propos de son ami l’artiste John Powers, qui résume assez bien la situation : « les problèmes auxquels fait face la société aujourd’hui nous obligent à agir comme une société », et non à faire appel à « un héros luttant contre ses peurs ». Le projet, continue Powers, consiste à « imaginer une société avec des problèmes, mais pas un futur où la société est le problème ».

Rémi Sussan

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5 commentaires

  1. Grand amateur de SF, je souhaiterais que ce soit une bonne idée… Mais très franchement, malgré toute ma bonne volonté, j’ai du mal à voir autre chose qu’une société de surveillance comme on en a jamais connu, la constitution de monopoles géants à l’échelle de la planète, la lamination de la classe moyenne par la révolution numérique, les destructions environnementales qui prennent une dimension catastrophique, l’hyperpouvoir de la finance folle, les délires technoscientistes qui prétendent refaire le monde pour le seul profit de quelques multinationales… Il est troublant de constater que le père Marx n’était pas si loin de la vérité vers 1850 !!!

    Bon, c’est pas tout, en attendant de la SF « positive », je me replonge dans « Terminus radieux », le dernier Volodine. Glaçant et magnifique.

  2. J’en ai marre aussi des dystopies, dans la littérature et surtout au cinéma. Si on essaye de faire dire quelque chose des dystopies sur le monde réel, on suit un schéma de pensée discutable : le point de départ d’une fiction dystopique est un trait de caractère humain comme le fanatisme ou la soumission à l’autorité. Ensuite on exagère ce trait pour faire basculer la société dans l’enfer. Jusqu’à là tout va bien. C’est la transposition dans la réalité qui est discutable : pour quelles raisons une société avec des traits de caractères moins exagérés (c.a.d la communauté humaine réelle) basculerait-elle de la même manière vers une dystopie ? 1984 n’échappe pas à ce défaut et est selon moi un mauvais support pour discuter des excès de la surveillance. J’admets que Gattaca est déjà plus réaliste. On peut faire des dystopies réalistes, mais c’est finalement assez rare d’en lire.

    En fait c’est terriblement difficile d’écrire une utopie : par exemple si on imagine un univers où tout est super propre on reprochera à ce monde d’éliminer toutes les disparités et les imperfections qui font le charme de la vie sur Terre. Ou si on inhibe la haine pour mettre fin aux guerres, l’amour perd du sens. C’est toujours possible de retourner une utopie contre elle-même pour en faire une dystopie. Mais on peut reprocher aux auteurs de SF de ne pas assez essayer. Heureusement il y a quelques exceptions. Souvent des univers « neutres », ni utopiques, ni dystopiques, comme La Culture de Iain M. Banks.

  3. Pour compléter sur 1984, ce n’est pas parce qu’on augmente la surveillance que tout va dégénérer comme dans le livre. Le livre ne prouve rien du tout. Idem pour les dystopies basées sur les lois d’Asimov. La fameuse phrase « what could possibly go wrong? » est vraiment trop utilisée comme argument.

  4. Petite note personnelle: il ne s’agit pas vraiment d’utopies (parce que son but n’était pas de décrire une société mais plutôt des parcours d’individus), j’ai toujours eu une grande tendresse pour l’oeuvre de SF « positive » de Clifford D.Simak, un auteur de l' »âge d’or » injustement oublié aujourd’hui. Ses bouquins (surtout « demain les chiens », « le pêcheur », « carrefour des étoiles » et « à chacun ses dieux ») ne sont pas exempts de problèmes, mais mettent en scène des personnages, humains ou non, qui essaient toujours de faire du mieux qu’ils peuvent, même s’ils en viennent parfois à se retrouver en conflit malgré leurs bonnes intentions…

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