Les caméras pour policiers sont-elles une solution ?

Filmer les interventions des policiers est-elle la solution contre les bavures ? s’interroge Le Monde dans une courte et très pédagogique vidéo (5’37), à l’heure où Barack Obama a annoncé vouloir équiper 50 000 policiers de « caméra-piétons » ou « caméras de corps », comme on appelle ces caméras embarquées portées sur la poitrine, l’épaule ou sur les lunettes des policiers.


A quoi servent les caméras des policiers ? par lemondefr

Contre quoi les caméras sont-elles efficaces ?

Mais ces caméras embarquées sont-elles efficaces ? Jesse Singal pour Science of Us du New York Mag estime que oui. L’expérimentation menée à Rialto en Californie sur 54 agents pendant un an a montré que les plaintes du public à l’encontre des forces de l’ordre ont diminué de 88 % par rapport à l’année précédente et que l’utilisation de la force par la police a chuté de 60 %. Des résultats qui font échos à ceux recueillis à Mesa en Arizona (.pdf). Albuquerque, Fort Worth et Oakland mènent également des tests, ainsi que la police de New York, de Chicago, de Los Angeles et même celle de Londres ainsi qu’en France.

Si les caméras de surveillance n’ont pas eu d’impact sur les comportements, pourquoi en serait-il autrement de ces caméras embarquées ? C’est parce que l' »invisibilité » et l’éloignement des caméras de surveillance n’aident pas à la prise de conscience de soi ni à la dissuasion, estime Jesse Singal. Or les caméras-piétons instillent l’idée aux agents que tout débordement sera surveillé et reporté. Bien sûr, cela ne signifie pas pour autant que les caméras vont réparer les relations entre police et citoyens, notamment là où elles sont le plus tendues. L’argent dépensé pour les caméras serait certainement mieux utilisé s’il était alloué à un meilleur recrutement et une meilleure formation des policiers, estime une magistrate américaine citée dans l’article du NYMag.

Le chercheur Ethan Zuckerman est lui aussi sceptique quant à l’impact de cette politique (@ethanz). La généralisation des téléphones mobiles, des caméras de surveillance et des caméras embarquées dans les véhicules de police font que la plupart des événements de ce type sont désormais filmés. Des situations comme le meurtre de Michael Brown à Ferguson, où il n’y pas de témoin ni d’enregistrements vidéos, sont plutôt une exception que la règle. « Mais étant donné le décalage apparent entre les images de l’assassinat de Garner et la décision du grand jury, il est clair la relation entre les caméras et la justice est plus compliquée qu’il n’y paraît à première vue. »

Certes, le chercheur concède que le port de caméras de corps aura probablement un effet prophylactique, comme le montre l’expérimentation de Rialto. Comme le disait Foucault, la surveillance et la culture disciplinaire façonnent le comportement. Mais ce qui n’est pas clair, c’est de savoir si le panoptique fonctionne lorsque le comportement surveillé se révèle être sans conséquence pour les policiers. Si les caméras omniprésentes n’éliminent pas les mauvais comportements, alors elles ne font que révéler plus avant au grand public les abus de la police. En fait, lui confiait Sherrilyn Ifill, directrice du fonds de défense d’éducation juridique de la NAACP, une association nationale américaine pour la défense de gens de couleur, l’Amérique ne connaît pas une vague inhabituelle de violences policières, mais les enregistrements et les médias sociaux nous permettent d’avoir bien plus accès qu’avant à ces violences, à l’image des vidéos de Tamir Rice, ce garçon de 12 abattu par un agent de police de Cleveland alors qu’il jouait avec un pistolet en plastique dans un parc. Selon Pro Publica, les Américains noirs sont 20 fois plus susceptibles d’être abattus par la police que les Américains blancs. Ce qui change, c’est que les images de ces incidents circulent et que leur couverture médiatique s’étend à mesure que militants et grand public s’indignent et réclament un changement. Pour Zuckerman, comme dans les précédentes affaires, il est probable que Timothy Loehmann, le policier qui a tiré sur le jeune Tamir Rice, échappe à un procès, comme ses prédécesseurs.

Pour Zuckerman, la réticence à inculper les policiers risque surtout d’éroder la confiance dans l’application de la loi et dans le système judiciaire. Comme le souligne Micah Sifry (@mlsif, le fondateur de TechPresident et de Civic Hall et organisateur des Personal democracy forum) dans son nouveau livre, La grande déconnexion : pourquoi l’internet n’a pas transformé les politiques, « les médias sociaux ont démontré une grande capacité à défier les pouvoirs en place, comme dans le cas du printemps arabe, mais ils ont été désespérément inefficaces pour aider à construire de nouveaux systèmes ou réformer ceux qui existent déjà ». Pour Zuckerman, le risque des caméras embarquées est surtout de continuer à éroder la confiance sans proposer d’outils de changement.

« Je souhaite désespérément que les caméras de corps soient une solution simple et unique à la violence policière contre les noirs. (…) Mais l’élimination de la violence disproportionnée contre les hommes noirs exige que les agents reçoivent une formation adéquate (…) et que l’on change la culture de la police où trop d’officiers visualisent leur lieu de travail comme une zone de guerre, plutôt que la communauté où ils vivent. »

Pour Zuckerman, cela nécessite de repenser la militarisation de la police et la liberté à disposer d’une arme. Le partage des images est une étape nécessaire, mais insuffisante pour changer. Au mieux, elles peuvent permettre de ralentir la main des agents de police, mais « la contradiction entre ces images intolérables et les réponses institutionnelles injustes est, elle, exaspérante ».

Ce que nous apprend l’histoire des caméras embarquées

Pour mettre en perspective l’avenir des caméras de corps, Robinson Meyer (@yayitsrob) pour The Atlantic (@theatlantic), revient sur l’histoire des caméras embarquées dans les voitures de police, qui se sont développées aux Etats-Unis depuis 20 ans, et dont les débats passés rappellent étrangement ceux d’aujourd’hui. Soutenue par des officiers réformistes, la vidéo embarquée dans les voitures était dotée des mêmes mérites que ceux qu’on prête aujourd’hui aux caméras de corps.

Pour Mike Fergus, responsable de l’IACP, l’association internationale des chefs de la police et pour le sociologue Albert Meehan, l’un des rares à s’être intéressé à ces enregistrements et à leur pratique, le développement des caméras embarquées a surtout participé à augmenter leur diffusion. Beaucoup de policiers utilisent ces enregistrements pour rejouer les événements marquants de leur journée et apprendre à faire mieux. Et beaucoup de policiers ont constitué des vidéothèques d’enregistrements terrifiants, édifiants ou drôles dont beaucoup ont circulé. Quand Meehan a obtenu l’accès aux vidéos d’un service de police, il a constaté qu’un grand nombre d’enregistrements étaient absents. Beaucoup d’officiers ne les utilisent pas ou les effacent (et le stockage de ces milliers d’heures d’enregistrements est d’ailleurs un problème en soi). Les modèles les plus récents s’enclenchent automatiquement quand les lumières d’urgences des voitures sont activées, mais les policiers ont obtenu le droit d’activer manuellement le microphone ou de diriger la caméra, et les agents savent très bien s’en servir, notamment pour désactiver à volonté le micro ou détourner l’oeil de la caméra (c’est d’ailleurs l’un des principaux problèmes des caméras de corps, souligne également cette enquête de Fusion : la manipulation des enregistrements par les policiers eux-mêmes). Ces caméras ont-elles réduit le caractère raciste des interventions des policiers ? Nulle étude ne l’indique et le sociologue considère que l’effet semble avoir été nul…

Le racisme en question

Et en effet, comme le souligne un reportage des Décodeurs du Monde, la police américaine est surtout marquée par sa militarisation et son recours excessif à la force.

Mais les préjugés et stéréotypes raciaux sont également à interroger, comme le fait d’une manière remarquable Chris Mooney (@chriscmooney) pour Mother Jones (@motherjones) en nous expliquant scientifiquement « pourquoi les flics tirent sur des jeunes hommes noirs ».

Après nous avoir invité à faire le test d’association implicite racial d’Understanding Prejudice (il existe aussi un test pour mesurer les stéréotypes de genre – voir également le projet pour mesurer nos associations implicites mené par Harvard), il montre combien ce type de biais, de préjugés, affecte nos réactions.

Pourtant, la recherche montre que si l’on comprend les voies psychologiques qui nous conduisent à avoir des préjugés, nous sommes capables de les combattre. La catégorisation que notre cerveau fait en permanence est primordiale pour nous aider à comprendre notre monde et à y réagir vite. Le problème est que trop souvent, nos catégorisations sont inexactes et nous conduisent aux préjugés et aux stéréotypes (et également à moins de capacité à l’innovation, selon les recherches du psychologue Carmit Tadmor, montrant que la prédominance des préjugés empêche d’imaginer des solutions différentes).

Chris Mooney a été soumis à un autre test, le test d’identification d’armes. Le fonctionnement est assez simple. Des images vous sont présentées très rapidement à l’écran et vous devez appuyer sur un bouton si c’est une arme et un autre si ce n’en est pas une. Mais avant chaque image, on vous projette un visage durant quelques microsecondes… Le but : deviner si vous associez les armes aux visages de couleurs.

Ce que montrent ces tests, c’est que pour réduire les biais inconscients des gens, il faut d’abord leur faire prendre conscience de comment nos hypothèses culturelles fusionnent avec nos processus cognitifs pour créer des biais. Pour le psychologue Brian Nosek, de l’université de Virgine, la meilleure manière de réduire ces biais consiste à placer les participants dans un scénario où des gens d’une autre culture deviennent leur allié ou leur sauve la vie alors que des gens de la même culture qu’eux sont dépeints comme méchants ou agressifs. Chris Mooney évoque d’autres expériences pour tenter de faire prendre conscience aux gens de leur racisme et le réduire, qui nécessitent de répondre à la fois au biais psychologique et culturel.

Les recherches montrent aussi que le travail des policiers a tendance à renforcer leurs stéréotypes. Lors d’études (.pdf) depuis des tests d’identification d’armes, ceux-ci savent mieux que les civils identifier si les images de personnes qu’on leur présente sont armées ou non (même s’ils tiennent en main des objets inoffensifs qui pourraient y ressembler), mais les policiers sont plus lents à appuyer sur le bouton ne « tirez pas » quand on leur présente l’image d’un homme noir désarmé qu’un homme blanc désarmé et plus rapide pour tirer sur un homme noir armé qu’un homme blanc armé.

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Ces recherches qui ont donné lieu à des programmes spécifiques comme le programme de police impartiale, qui vise à former les agents à résoudre leur racisme, mais les agents sont très réticents à ce type de programmes qui les considère d’avance comme racistes. Les évaluations des effets du programme semblent encourageantes. Pour Chris Mooney en tout cas, l’essentiel avant tout est de prendre conscience de ses propres biais, c’est le premier moyen pour les combattre. D’ailleurs, le problème ne concerne pas que les policiers…

Une récente étude de chercheurs de l’université de Californie du Sud a envoyé des courriels à des élus de quartiers à forte proportion latino leur demandant quels documents étaient nécessaires pour voter. La moitié des e-mails étaient adressés avec des noms à consonance latino, l’autre avec des noms à consonance anglo-saxonne. Les politiciens républicains ont répondu à 27 % aux premiers contre 67 % aux autres. Les politiciens démocrates étaient un peu plus équitables, mais pas complètement non plus : 38 % pour les latinos et 54 % pour les autres. Devrons-nous demander aux politiciens de passer des tests pour connaitre leurs propres préjugés ?

Ce qui est sûr, conclut Chris Mooney, c’est que nous avons tous des préjugés, et que nous avons tous la responsabilité de les reconnaître et de travailler à les changer.

Hubert Guillaud

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4 commentaires

  1. Jeff Brantingham, anthropologue à l’université de Californie à Los Angeles, cofondateur du programme de police prédictive PredPol va étudier les vidéos des caméras de corps d’un département de police américain. Le but, rapporte la Technology Review, comprendre quand les choses se passent bien ! Est-ce que le visionnage des façons de faire des policiers, quand ils calment un conflit, permet d’apprendre comment éviter qu’une interpellation ne dégénère ? Décrypter ce savoir-faire permettrait assurément d’améliorer la formation. Reste que la caméra de corps sera peut-être limitée pour appréhender ce travail, montrant peu de chose du contexte et notamment ne montrant pas vraiment le comportement du policier. L’idée est aussi de comprendre pourquoi les policiers éteignent leur caméra…

  2. Un excellent article du Temps revient sur de récentes études cherchant à réduire les préjugés racistes implicites. Visiblement, il faut assombrir l’image de son propre endogroupe pour faire un peu bouger les lignes… Le problème, c’est que la « malléabilité des biais implicites à court terme ne conduit pas nécessairement à un changement à long terme». Le préjugé inconscient revient au galop. Pour les chercheurs, il demeure plus efficace de changer les règles et processus politique que d’agir sur nos préjugés. ;(

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