L’art, la vie, la technologie

Depuis son blog, We Make Money Not Art (@wmmna), Régine Debatty est une incroyable observatrice de l’évolution de l’art numérique. Voilà longtemps qu’elle écrit au stimulant croisement de l’art et de la technologie, qu’elle montre comment artistes, designers et hackers utilisent et réinventent la technologie. On avait déjà eu le plaisir de la croiser. A Lift, elle est revenue parler de ce qu’il se passe à la marge du biologique et de la technologie. L’occasion d’une mise à jour.

Is this shit art ?

Au XVIIIe siècle, Jacques de Vaucanson était fasciné à la fois par la mécanique des horloges et par la médecine. On le connaît surtout comme l’inventeur des premiers automates aux mécaniques complexes ou encore comme l’inventeur des premiers métiers à tisser automatiques… En 1739, il proposait l’une de ses pièces maîtresses, le canard digérateur, un canard mécanique capable de digérer ce qu’il mangeait… Bien sûr, les gens l’ont pris pour un fou. En l’occurrence, on ne sait pas si ce canard-là fonctionnait vraiment. Il n’est pas certain que le canard transformait la nourriture en matière fécale et peut-être y’a-t-il eu mystification… Mais qu’importe. Malgré ou à cause de ses manipulations, qui côtoient de vraies inventions, Vaucanson demeure un ingénieur fascinant.

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Image : l’installation originale Cloaca en 2000 au musée Kunst Palace à Dusseldorf, via le site de Wim Delvoye.

L’idée de reproduire l’homme et notamment son processus de digestion a inspiré bien d’autres artistes depuis. Celui qui va néanmoins réussir à reproduire ce processus est l’artiste belge Wim Delvoye et son Cloaca Original en 2000 (Wikipedia. L’objectif de cette machine était de reproduire le système digestif humain étape par étape, via des cuves de digestion composées des mêmes enzymes et bactéries que le corps humain. Ce dispositif a nécessité plusieurs années de développement et l’intervention de nombreux spécialistes en gastro-entérologie. Wim Delvoye l’a développé ensuite sous plusieurs modèles… L’artiste à même vendu du caca produit par sa machine sous vide. Le critique d’art britannique Ben Lewis a fait l’expérience d’ingérer la même chose que la machine pour faire réaliser une analyse bactériologique afin de comparer les déjections produites par la machine et par l’homme, montrant combien elles sont effectivement proches (vidéo).

Vie et technologie

Dans le champ de la rencontre de l’art et des technologies, nombre d’artistes ont exploré les limites du cyborg, cette fusion entre l’homme et la machine. Wafaa Bilal, cet artiste originaire d’Irak qui vit aux Etats-Unis, avec son dispositif 3rdi, s’est installé une caméra à l’arrière du crâne qui prend une photo toutes les minutes et la dépose sur le net. Derrière cette mémorisation des traces qu’on laisse derrière soi, de ce qu’on ne voit pas, Wafaa Bilal dresse bien sûr une vive critique de la société de surveillance américaine.

Avec Tardigotchi (vidéo), le collectif Swamp et le designer Tiago Rorke a interrogé le sens de la vie artificielle. Nombre de nos dispositifs techniques tentent de donner vie à des créatures électroniques, à l’image des célèbres Tamagotchi. Mais que se passe-t-il si au lieu d’une créature électronique on y introduisait une créature vivante ? Si plutôt que de faire semblant de nourrir une créature virtuelle, on devait nourrir une créature vivante. En utilisant une créature microscopique, les Tardigrades, le collectif a imaginé le Tardigotchi pour nous faire réfléchir au sens de notre relation aux machines.

Régine Debatty passe trop vite sur d’autres installations comme le miroir vivant (living mirror) du collectif Britannique C-Lab, une bio-installation qui combine une bactérie magnétique fluorescente permettant en les orientant de réfléchir une image. Ou sur Croquis pour un ordinateur de la Terre de Martin Howse, un dispositif de calcul qui utilise les éléments électrochimiques du sol. Ou encore les plantes nomades, les parasites urbains ou les plantes d’autophotosynthèses de l’artiste mexicain Gilberto Esparza. Ces projets imaginent notamment un biorobot formé de plantes et de micro-organismes qui vit près de rivières polluées et se déplace pour trouver ses nutriments et les transformer en énergie tout en purifiant l’eau. « Tout le contraire de nos technologies d’aujourd’hui ».

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Image : Le bio-robot de Gilberto Esparza.

Génome : de l’art… à la surveillance génétique

Si comme le dit avec un brin de provocation le chercheur en science de l’information Olivier Ertzscheid, l’internet de l’ADN est l’une des prochaines évolutions de l’internet, alors il nous faut prendre le temps d’écouter les critiques des artistes relatives à l’utilisation de la génétique.

L’artiste Charlotte Jarvis et le professeur Nick Goldman de l’Institut de bio-informatique européen se sont intéressés eux aux possibilités de stockage de l’information dans l’ADN. Une technologie qui permettrait de stocker des petabytes de données, très résistante au temps qui passe et qui ne nécessite pas d’électricité pour fonctionner. Inspirés par la Banque de conservation des semences de Svalbard, ils proposent qu’on conserve la mémoire de l’humanité dans l’ADN en encodant les sonnets de Shakespeare ou le discours de Martin Luther King. Via ce procédé, ils ont fait enregistrer une oeuvre musicale unique sous forme de solution savonneuse. Certes, cette Musique des sphères n’est pas écoutable puisque pour l’écouter il faut séquencer l’ADN dans lequel les enregistrements ont été encodés. Lors du festival Ars Electronica de 2013, ils ont utilisé cette solution savonneuse pour proposer aux gens d’en faire des bulles de savon, comme pour rejouer autrement cette composition.

Heather Dewey-Hagborg s’est inspirée de la manière dont les séries télé usent et abusent de l’analyse ADN comme preuve pour concevoir son installation critique. Elle a utilisé pour cela la technique du phénotypage médico-légal de l’ADN, une technique qui permet de retrouver les caractéristiques physiques des échantillons d’ADN recueillis lors d’une enquête, comme la couleur de la peau, le sexe, la couleur des yeux, la propension à l’obésité, etc. Dans les rues de Boston, elle a ramassé des mégots et autres chewing-gums et autres traces pouvant comporter de l’ADN. Elle est allée au biohackerspace de Brooklyn, le Genspace, pour en faire l’analyse. Avec le phénotype, elle a tenté de retrouver quelques caractéristiques de ceux à qui appartenaient ces résidus. Et elle a créé des visages et des masques de gens à partir de ce qu’elle savait d’eux en utilisant l’impression 3D. Bien sûr, les informations tirées de l’ADN ne permettent pas de connaître l’âge ou la forme du visage… que l’artiste a interprété d’une manière très subjective… Au final, elle a créé une exposition à la fois fascinante et inquiétante qui interroge la surveillance génétique qui vient (vidéo). A-t-on le droit de vous faire réapparaître depuis ce que vous avez abandonné ? Comment se protéger de cette nouvelle forme de surveillance ? N’importe qui peut-il analyser les traces génétiques des autres ?…


Vidéo : présentation de l’exposition Stranger Visions par l’artiste.

L’artiste a également réalisé Invisible/Erease (vidéo). Une installation proche du design fiction qui propose au gens de faire disparaître leurs preuves génétiques en utilisant le matériel génétique d’autres personnes. Sur le New Museum Store, on peut acheter des kits permettant de flouter ses traces d’ADN. Une autre manière de mettre en perspective cette nouvelle forme de surveillance… et d’interroger les limites de l’analyse ADN telle qu’elles nous sont présentées dans les séries télés : toujours si parfaitement fiables.

Des scientifiques israéliens ont montré il y a quelques années que des preuves ADN pouvaient être fabriquées rapportait le New York Times, en fabriquant des échantillons de sang et de salive contenant de l’ADN autre que celle du donneur et qu’ils pouvaient même constituer un échantillon à partir d’un profil ADN issu d’une base de données. Cela n’empêche pas de constater que la preuve génétique continue de s’imposer comme l’étalon-or de la preuve notamment dans les affaires pénales.

Demain, nos employeurs nous demanderont-ils notre matériel génétique comme dans Bienvenue à Gattaca ? En Ouzbékistan, comme le soulignait The Atlantic, on envisage très sérieusement d’utiliser des tests génétiques pour sélectionner les prochains champions olympiques en tentant de prédire leurs capacités athlétiques futures…

La surveillance biologique est assurément la prochaine étape de la surveillance, souligne Régine Debatty. Il va être temps de se tenir mieux informé, comme le propose Biononymous.me (@biononymous), une communauté de recherche qui s’intéresse à la vie privée biologique.

On pourrait aller plus loin d’ailleurs dans les perspectives qu’esquisse Régine Debatty. Comme l’explique souvent le professeur Laurent Alexandre, la sélection génétique a commencé. Après les plantes et les animaux, c’est au tour de l’homme. Aujourd’hui en Europe, 97 % des enfants trisomiques sont éradiqués avant la naissance. La Technology Review revenait récemment dans un long article sur les progrès du génie génétique.

Pour conclure, Régine Debatty montre des images du projet Agbogbloshie du photographe Kevin McElvaney. Agbogloshie est le nom d’une banlieue d’Accra au Ghana, où, chaque année, 5000 conteneurs arrivent du monde entier déversant nos résidus électroniques, souvent sous couvert du principe de l’aide au développement. En fait, les gens détruisent et récupèrent les matériaux précieux qui composent nos objets électroniques obsolètes. En fait, témoigne Kevin McElvaney, ce sont surtout des enfants qui travaillent là, dans l’un des environnements les plus toxiques de la planète. Greenpeace a fait des analyses du sol qui sont assez affolantes puisqu’on y trouve en quantité mercure, cyanure, PBC… Les enfants qui travaillent là ont tous des problèmes de santé. Nous envoyons nos résidus là-bas, parce que nous ne voulons pas voir les conséquences de l’obsolescence de notre système.

« Quel sera l’avenir du croisement du numérique et du biologique ? Je ne sais pas. Mais j’espère qu’on fera mieux que ça », conclut Régine Debatty.

Hubert Guillaud

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