Du non-usage des technologies

Dans le dernier numéro de la revue Interactions, les chercheurs Eric Baumer, Jenna Burrell, Morgan Ames, Jed Brubaker et Paul Dourish se posent la question, souvent oubliée, du non-usage des technologies (voir également le compte-rendu des contributions à la journée d’étude organisée par les mêmes chercheurs lors d’un atelier au dernier CHI, la conférence internationale de référence sur le sujet de l’interaction homme-machine). Qu’ont en commun les enfants du Paraguay indifférents à leurs ordinateurs OLPC, les déconnectés de l’Afrique subsaharienne ou les pages Facebook de nos amis décédés ?

« La non-utilisation pourrait être comprise comme l’absence d’action, et, en tant que telle, ne peut se prêter à l’étude des actions des participants par des méthodes traditionnelles ». Pourtant, comme le montre l’étude (.pdf) de Jonathan Lukens sur les artistes qui refusent l’utilisation de Photoshop dans leur travail, « la non-utilisation nécessite autant, sinon plus, d’action voire d’efforts conscients, délibérés, que l’utilisation de la technologie ».

Alors que la non-utilisation est souvent comprise comme l’absence d’une pratique, force est de constater que quelque chose d’autre existe à la place de l’usage et c’est ce quelque chose qui doit être étudié. En fait, la non-utilisation n’est souvent pas aussi radicale que le suggère le mot. Le travail (.pdf) de Lindsay Ems sur les Amish, montre qu’ils n’évitent pas totalement les nouvelles technologies, mais les sélectionnent selon des normes culturelles et des valeurs religieuses. En fait, expliquent les chercheurs, la non-utilisation n’est pas tant une identité (qui définit quelqu’un comme utilisateur ou non) qu’une pratique continuellement négociée, comme le montre le travail (.pdf) d’Alex Leavitt sur l’usage des Google-Glass, qui souligne l’importance de l’obfuscation et de l’auto-censure dans leur usage. Pour Leavitt, l’usage des Google Glass montre l’importance à intégrer des options de non-usage dans la manière dont est conçue la technologie.

En fait, le terme de non-utilisation n’est pas assez nuancé soulignent les chercheurs. Beaucoup de non-utilisateurs par exemple n’ont pas choisi de renoncer à l’usage d’une technologie, mais n’ont parfois jamais, eux, fait le choix de l’utiliser.

La question pose également celle de savoir qui est l’utilisateur d’un service : qui est l’utilisateur de l’application de rencontre GirlsAroundMe, un service qui croise les profils de Foursquare et de Facebook pour afficher les profils de filles qui passent à proximité de votre localisation ? Ceux qui utilisent le service ou ceux qui sont instrumentalisés par le service ? Tout comme il faut reconnaître que la non-utilisation peut-être non volontaire, il faut aussi envisager les situations où l’usage n’est pas volontaire !

A quel moment la non-utilisation devient-elle une question ? Dans son livre, L’Amérique appelle : une histoire sociale du téléphone, le sociologue Claude Fischer s’interrogeait par exemple de savoir quand et comment l’absence de téléphone dans un ménage est devenue un indicateur de sa pauvreté. C’est souvent lorsque la diffusion d’une technologie franchit un certain seuil (lesquels ?) que la non-utilisation devient l’exception et donc devient remarquable. Pourquoi la non-utilisation de certaines technologies pose-t-elle des questions ? Quelles technologies et à quels moments de leur développement ? Peut-on être un non-utilisateur de l’électricité ou de l’économie ?… Des questionnements qui montrent combien la question du non-usage nécessite toujours de prendre en compte le milieu sociotechnique, rappellent les chercheurs. La non-utilisation peut permettre de rendre compte de la rhétorique du développement technologique, à l’image d’un contre récit, comme le montre la question de la déconnexion volontaire, souvent vue comme une pause ou une coupure pour rendre la reconnexion plus efficace. Le non-usage souligne en creux combien l’impératif numérique est puissant.

L’adoption et la prolifération technologique sont inévitables et seule l’étude de la non-utilisation peut permettre de mieux problématiser cet impératif, oubliant que beaucoup de ceux qui décident de ne pas utiliser une technologie ne le font pas contre leur gré, mais de plein choix ou par absence de désir.

Hubert Guillaud

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1 commentaire

  1. Bonjour,

    Pour information, nous avions publié en Octobre 2010 un dossier thématique dans la revue « Questions de communication » sur un thème similaire et inédit en France : « Les non-usagers des TIC », avec plusieurs auteurs comme Sally Wyatt (qui a travaillé avec les chercheurs cités dans votre article), Fabien Granjon ou Corinne Martin. Nous posions déjà à cette époque la question de la dichotomie entre usagers et non-usagers qu’il fallait impérativement dépasser pour privilégier une approche compréhensive des facteurs et des stratégies d’usagers en jeu.

    Le dossier est accessible intégralement en ligne : http://questionsdecommunication.revues.org/281

    Bien cordialement

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