Vers des objets conçus pour le partage

Depuis février 2014, la Fing, Ouishare et leurs membres ont mené ensemble un projet de R&D collaborative autour de la consommation collaborative, baptisé Sharevolution, dans le but de produire de nouvelles pistes de connaissances, de réflexions et d’innovation. Nous vous livrons sur InternetActu.net la synthèse des 4 grands axes de réflexion/action, dont voici la première consacrée à la conception d’objets pour le partage.

Dans le contexte actuel de crise et en particulier de la remise en cause de la consommation de masse, notre rapport aux biens évolue. Continuerons-nous de posséder tous nos biens ou entrons-nous dans l’ère du partage, qui nous permet d’utiliser sans forcément posséder ? Est-ce que demain, les objets seront utilisés différemment, voire même davantage utilisés, parce que partagés ?

À l’heure de la consommation collaborative, on ne possède plus systématiquement un objet : on en fait usage ou, si on le possède, on le partage avec d’autres… Dans ce contexte, est-ce que les objets sont amenés à se transformer ? Doit-on penser, concevoir, fabriquer des objets pour le partage ? Ces objets ont-ils des caractéristiques différentes des autres objets ? La question de leur “partageablité” a-t-elle un impact sur leur cycle de vie, leur durabilité environnementale, leur design ? Les biens utilisés plus fréquemment s’abîmeront-ils plus vite, arriveront-ils plus vite en fin de vie… ? Comment les réadapter en réponse à ces enjeux ?…

Autant d’enjeux qui viennent renforcer l’urgence de la question de la conception de la partageabilité des objets.

Que partage-t-on dans la consommation collaborative ?

De quels objets parle-t-on ?

Les acteurs de la consommation collaborative utilisent souvent le terme de “partage” (ou “sharing”) pour décrire des pratiques d’échanges de biens entre des particuliers, qu’il s’agisse de la vente et revente, de la location, du prêt gratuit ou du don. Les échanges marchands et non marchands entrent donc dans le champ du partage tel que défini par ces acteurs, bien que cela reste un sujet de débat : si les Anglo-saxons parlent de “Sharing economy”, nous utilisons plus volontiers le terme de consommation collaborative.

La longue liste de services de la consommation collaborative existants ou ayant existé laisse penser que l’on peut finalement tout partager…

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Image : la liste des services de la consommation collaborative élaborée par Jeremiah Owyang de Crowdcompanies dont l’étendue ne cesse de se développer.

Outre les services (partage de repas, échanges de compétences,…) qui sont un pan un peu particulier du secteur, la consommation collaborative concerne des objets loués, prêtés, échangés, donnés. Des objets du quotidien dont on ne se sert pas tous les jours notamment, dont le partage vise à augmenter le taux d’usage et à exploiter la “capacité excédentaire” : l’appareil à raclette, l’escabeau, le robot mixeur, la tondeuse à gazon, la machine à laver, des objets de luxe (les robes de soirée qu’on ne peut pas s’offrir,…), la chaise en plus pour un repas, une fête,… la voiture,… On y trouve aussi des objets “saisonniers” comme la tente, le sac à dos, les skis… On partage aussi des espaces, et par là même parfois une expérience : la place du passager dans la voiture (covoiturage), des bureaux en partage, le canapé lit (couchsurfing) ou la chambre, l’appartement, la maison (Airbnb).

Quels sont les modes de partage dans la consommation collaborative ?

À cette liste d’objets en partage correspondent des formes de partage spécifiques :

  • Le partage pair à pair : les gens louent, vendent, échangent, donnent à d’autres individus. Il s’agit d’une première forme de partage : le partage de biens (prêt, location, donc) entre individus (échange de pairs à pairs) par l’intermédiaire d’une plateforme ou directement. Le bien est partagé entre le possédant et les usagers.
  • Partage d’un service, d’un usage comme le covoiturage ou Uberpop. C’est non seulement un usage partagé de la voiture ou de la mobilité, mais c’est également une expérience que l’on partage avec d’autres individus.
  • Partage au sein d’une communauté : les individus se regroupent pour acheter ensemble, qu’il s’agisse de négocier des tarifs avantageux ou de partager le bien acheté. Le partage consiste en une mutualisation d’un ou plusieurs biens au sein d’une communauté. L’achat groupé d’une machine à laver, d’une voiture, l’habitat participatif (qui a ses spécificités, puisque même la conception est pensée avec la communauté), les Amaps, La ruche qui dit oui ! en sont quelques exemples. Dans l’habitat participatif par exemple, c’est un groupe d’habitants qui construit le projet, puis participe à la gouvernance, à la construction et à la gestion au quotidien d’espaces privés et mutualisés.
  • A la périphérie de la consommation collaborative, alors que des formes de partage de contenus dématérialisés existent depuis des années (P2P, torrent,…), il est désormais également possible d’imaginer le prêt ou l’échange de services dématérialisés, à l’image du partage d’un compte Netflix ou Spotify ou autre entre plusieurs utilisateurs. En somme, une forme d’achat groupé dédiée aux services numériques. Spotify a par exemple récemment lancé son offre “« Spotify Family », destinée aux familles, mais permettant également un partage entre proches hors du cercle familial.

Cette rapide typologie permet de distinguer plusieurs modes de partage : le partage de pair à pair (le prêt, la location, le don), le partage serviciel, le partage-communauté.

Les limites du partage de biens

Si ces biens “circulent” entre les individus, y a-t-il des limites au partage des objets aujourd’hui ? Et si oui, quelles sont-elles ? Est-il difficile de les partager parce qu’ils ne sont pas conçus pour le partage ?

Identifier ces freins permettra-t-il de les intégrer dans la conception d’objets en partage et/ ou de les dépasser ?

Le rapport intime aux objets
Nous entretenons un rapport aux objets parfois intime ou affectif qui limite le partage. C’est le cas notamment d’objets personnels, mais c’est aussi vrai pour le partage d’espaces ou de services. Le caractère intime ou personnel est-il un frein au partage ? Si c’est effectivement généralement plutôt le cas, que penser des pratiques – certes encore marginales – de partage de comptes de services web (Instagram par exemple) ou du partage de smartphones entre plusieurs personnes (l’application “Hotel my phone”) ? Cette question de la limite du partage liée à l’intime est-elle à réinterroger ? Faut-il des espaces privatifs pour faciliter le partage comme les casiers de bureau personnels dans les espaces de coworking ou dans les appartements qu’on loue sur Airbnb ?

Dans la conception d’objets partageables dématérialisés, il est possible de prendre en compte et de gérer le partage entre plusieurs usagers. Netflix propose une fonctionnalité permettant de gérer plusieurs utilisateurs d’un même compte ; le système est capable d’identifier quel membre de la famille l’utilise et de faire des recommandations différenciées sous un même compte. Amazon, iTunes proposent aujourd’hui cette fonctionnalité de partage familial.

À leur image, la conception d’un objet partageable (matérialisé ou non) devrait donc prendre en compte cette intimité ou permettre de la dépasser.

Les frictions
Les plateformes développent toute une panoplie de services et applications dédiées pour réduire les frictions liées au partage :

  • L’évaluation de pair à pair : toutes les plateformes proposent une évaluation de leurs usagers. La start-up Zenweshare propose d’agréger les évaluations sous un même profil et de permettre une portabilité vers toutes les plateformes, afin de faciliter “l’entrée” sur un nouveau service. Autre exemple de réduction des frictions et de qualité du service, Uber propose des boutons d’alerte en cas de problème avec le conducteur (appel des forces de l’ordre en cas d’incident avec le chauffeur,transmission de sa position en temps réel à ses proches).
  • La praticité du service de partage : l’un des principaux freins révélés par l’enquête ShaREvolution est le temps consacré au partage d’objet (recherche, mise en ligne de l’objet, acquisition, restitution). On pourrait y ajouter le temps passé à gérer la relation, à maintenir le bien en “état” pour le louer, le partager. Plusieurs fonctionnalités sont développées par les plateformes pour réduire le temps consacré. Koolicar, service d’autopartage, propose un boîtier koolbox qui rend le service encore plus pratique et “lisse” l’usage sans avoir besoin de se rencontrer ; Lockintron propose un bouton depuis votre smartphone pour ouvrir et fermer la maison.
  • La question de l’assurance des objets partageables se pose dès lors que l’objet passe entre plusieurs mains. La plupart des offres de covoiturage notamment intègrent des modalités d’assurance spécifiques. Des assureurs comme la Maïf réfléchissent à assurer les objets partageables ; en cas de dégradation ou de perte qui est responsable ?

Les plateformes déploient un certain nombre de fonctions qui augmentent l’intermédiation afin de réduire au maximum le risque d’une mauvaise expérience ainsi que les frictions entre usagers. Il y a là une tension forte, entre d’un côté réduire les frictions (en pensant “qualité du service”) et de l’autre vouloir créer du lien social (l’expérience collaborative). Quand les appartements loués sur AirBnb ressembleront à des hôtels, ça ne sera sans doute plus AirBnb.

L’obsolescence des objets
L’obsolescence des objets est un autre facteur limitant le partage : au-delà de l’effet de mode bien sûr, le partage d’un objet est limité par sa durée de vie. Un objet partagé est a priori plus fréquemment utilisé, puisque l’une des dimensions du partage pair à pair est l’exploitation de la sous-utilisation des objets (“excess capacity”). L’étude “Economie du partage : enjeux et opportunités pour la transition écologique” (.pdf), conduite par l’IDDRI, pointe l’enjeu de durabilité des objets partagés afin qu’ils ne s’usent pas plus rapidement, mais également qu’ils ne consomment pas plus de matériel. Est-ce à dire que les objets pour le partage seront plus durables ? A l’image de l’Increvable, cette machine à laver inusable conçue par Julien Phedyaeff.

Pas forcément, par contre, comme le soulignent les auteurs de l’étude, il est possible de faire de l’économie du partage une économie durable, en mobilisant les acteurs publics, les entrepreneurs du partage et les consommateurs :

“Les pouvoirs publics doivent construire un cadre économique et réglementaire favorable aux modèles vertueux. Les initiatives naissantes permettant d’explorer de nouvelles pistes peuvent être soutenues via : une visibilité accrue, des financements et incubateurs, l’adaptation de certaines réglementations. Les entrepreneurs du partage doivent analyser leur bilan environnemental pour ensuite l’améliorer. Ils sont les mieux placés pour élaborer des solutions concrètes et user de leur pouvoir d’influence sur la production des biens pour les éco-concevoir et les recycler. Les usagers ont un rôle exacerbé dans le cas des modèles en pair-à-pair. L’impact environnemental dépend beaucoup du comportement des utilisateurs, des valeurs qui les animent. Les motivations actuelles des usagers sont d’abord le pouvoir d’achat, même si les considérations environnementales ne sont pas absentes.”

Un autre modèle durable possible est celui proposé par l’économie de la fonctionnalité. Plus ancien, ce modèle permet aux industriels de gérer l’intégralité du cycle de vie de leurs objets : ils vendent ainsi l’usage de ces biens plutôt que les biens eux-mêmes. C’est l’exemple de l’entreprise d’impression Xerox, et plus récemment de modèles comme Autolib ou Velib. Aujourd’hui, ces modèles restent du B2C, proposant souvent davantage des “formules” de location à long terme plutôt que du court terme. A quoi ressemblerait le partage de biens mis en location par des industriels pour une courte durée ? Imaginons la possibilité de louer un robot-mixeur ou du matériel de camping à de célèbres distributeurs, directement dans leur magasin, ou dans de nouveaux lieux dédiés…

Un autre scénario “durable” possible pourrait être de lutter contre l’obsolescence en permettant la réparation, le tuning… beaucoup de lieux partagés se positionnent aujourd’hui sur ces enjeux de la réparation (cf. Fablabs, repair cafés,…). Le fait de réparer, d’améliorer des objets fait par ailleurs communauté, crée du lien.

La communauté, le collectif autour du partage
Il n’est pas toujours facile de s’accorder dans un collectif, une communauté ; l’expérience n’est pas toujours positive, surtout quand le partage ne se fait pas uniquement à un instant T, mais sur une longue durée. Cela pose la question de la gouvernance dans l’achat groupé ou dans des projets d’habitats participatifs. Le partage nécessite une organisation dédiée, avec des règles, une charte,…Les projets peuvent être fragilisés au départ d’un des porteurs. Quelles modalités de gouvernance sont mises en place, quelle est la place des utilisateurs ? Comment faciliter la vie du collectif ? Au-delà de la question de la gouvernance et des règles qui régissent la vie de la communauté, pourrait-on imaginer des critères “chauds” dans la gestion des collectifs, plutôt que des critères froids pointant le caractère excluant. Aujourd’hui, les critères de sélection sur les plateformes sont associés davantage à ce dont on ne veut pas (pas de fumeurs, pas d’animaux domestiques,…) ; des critères sur la base de ce qui nous éloigne plutôt que sur “faire communauté”. Comment pourrait-on valoriser la communauté, lui donner sens ?

Y-a-t-il une conception des objets partageables ?

La plupart des objets que l’on partage ne sont pas conçus pour cela. Est-ce que cette absence de prise en compte de leur partageabilité nuit au développement du partage d’objets ? A l’inverse, est-ce que le fait de concevoir des objets pour le partage transforme les caractéristiques des objets ?

La question est donc de savoir si oui ou non on conçoit de la même manière un grille-pain pour un usage personnel et un grille-pain pour qu’il soit partagé entre plusieurs utilisateurs hors du cercle familial ? Cette question nous conduit à vouloir regarder les spécificités des (rares) objets déjà conçus pour le partage à l’image de la voiture et du vélo en partage (Autolib, Vélov’…) ou de l’habitat participatif.

Les spécificités des objets déjà conçus pour le partage

Première spécificité : les usages du partage sont intégrés dès la conception de l’objet

Dans l’habitat participatif, certains espaces sont conçus pour être partagés. Il y a des espaces polyvalents, pouvant remplir plusieurs fonctions (fêtes, projection cinéma, bibliothèque,…) ou des espaces mutualisés entre habitants (la chambre d’ami, la buanderie, la cuisine, le jardin). L’habitat participatif est un cas un peu particulier où les usages du partage sont pensés avec les usagers ; on parle de co-conception avec les usagers.

Dans l’exemple des flottes de véhicules, la voiture est “augmentée” de modules permettant de gérer plus facilement le partage, le prêt, le retour : services en ligne ou physiques pour gérer le prêt, ajout de fonctionnalités physiques (bornes, plots…) mais aussi des services pour gérer la réservation à l’aller, la réservation à l’arrivée d’un emplacement, la possibilité d’être accompagné tout au long de son trajet et de rendre l’expérience la plus fluide et agréable au conducteur. L’objet n’est ici pas co-conçu, mais intègre bien dès sa conception les usages de partage à venir.

Un objet partageable devrait donc intégrer dès sa conception les usages en partage : comment le partage s’organise, se déploie, s’entretient. Un véhicule conçu pour le partage doit pouvoir être géolocalisé, on doit pouvoir savoir d’où il vient, où il va, qui s’en est servi avant moi,… La perceuse en partage devra, peut-être, être dotée d’une puce géolocalisée, pour la localiser, pour en faciliter la transmission entre usagers, etc.

Il y a toute une série de données et informations associées à l’objet en partage (cf. « Que refaire : exploiter l’aura numérique des objets »), qui lui confère une forme d’intelligence. On pourrait pousser un peu plus loin et imaginer une application où l’on pourrait voir les objets en partage, où ils sont, qui les a, quand ils seront disponibles, quand les réserver,… sur la même idée qu’un concept issu du programme MesInfos de la Fing : MesObjets. Cette intelligence autour de l’objet en partage n’est pas sans lien d’ailleurs avec le développement actuel du marché de l’internet des objets.

Dans le cas du partage communautaire ou copropriétaire, des modes de gouvernance du partage existent. Par exemple, au sein du Village Vertical, coopérative d’habitants de Lyon, chaque habitant a une voix et la décision d’entrée ou de sortie de l’habitat participatif est prévue dans les statuts de la coopérative. Il se crée aujourd’hui des structures d’accompagnement des utilisateurs pour concevoir leur projet d’habitat participatif tant dans sa dimension de définition du projet et de choix de l’architecte que dans ses dimensions statutaires et de fonctionnement comme Coab.

Une perceuse en partage
Est-ce qu’une perceuse en partage a les mêmes caractéristiques qu’une perceuse normale ? Est-ce que pour répondre à un usage démultiplié, la perceuse doit être dotée de capacités différentes ? Quelles sont les caractéristiques techniques qui permettent l’échange : a-t-elle des fonctionnalités lui permettant d’être localisée, prêtée, louée, rendue plus facilement ? Depuis quelle plateforme sa capacité de partage est-elle accessible ?… On se rend compte que concevoir des objets pour le partage nécessite de concevoir les modalités de partage, qui sont des fonctionnalités propres. Le scénario de la perceuse qui dit oui, imaginé en atelier, permet par exemple d’imaginer un prêt de perceuse sous forme de dépôt dans des commerces, avec des objets qui se prêtent de manière très autonome et entièrement automatisée.

Seconde spécificité : des caractéristiques génériques telles que la robustesse, la sécurité, la fiabilité sont intégrées dès la conception de l’objet en partage

Dans les exemples de flottes de véhicules conçues pour le partage, la dimension fonctionnelle prime sur la forme. Ces objets apparaissent génériques, standardisés, peu personnalisés. Ils apparaissent plus robustes pour répondre à une durée maximale de l’usage, mais aussi pour être moins vulnérables à la dégradation.

L’autre élément important à prendre en compte est la sécurité et la fiabilité autour de l’objet en partage. Cette sécurité s’exprime par exemple dans les matériaux utilisés, qui confèrent une stabilité dans le cas des vélos par exemple, ou via des équipements “standards” à joindre à l’objet en partage.

Cette sécurité, fiabilité de l’objet en partage s’exprime également au travers de services associés à l’objet en partage tels que l’assurance, la caution,… Par exemple Drivy, service d’autopartage entre particuliers, propose l’assurance en cas d’accident ou de détérioration ; Airbnb, plateforme de location d’appartement entre particuliers, collecte la caution et la restitue, Uber comme mentionné plus haut, propose un bouton “uber alerte” qui permet une mise en relation avec les forces de l’ordre en cas d’incident avec le chauffeur et la transmission de la position en temps réel à ses proches…

On voit donc qu’il y a toute une série de fonctions génériques (de base) des objets en partage qui sont la robustesse, la sécurité et la fiabilité. D’autres fonctions standards génériques pourraient exister demain : est-ce que des boîtiers pourraient être mis dans les appartements d’Airbnb pour ouvrir les appartements sans avoir besoin de transmettre des clés au voyageur comme ce qui se fait dans le cas de la location de voiture sur Koolicar ? Ces fonctions seront-elles obligatoires ? Souhaitables ? …

Notons que les objets partageables apparaissent très peu intimes dans le sens d’ “impersonnel”, “non personnel”. Même dans le cas de l’habitat partagé, les espaces partagés ne relèvent pas à proprement parler de l’intime. On partage un espace polyvalent (salle de fête, de projection…), la buanderie, le jardin… Des « habitèles », pour reprendre la distinction de Dominique Boullier. Est-ce à dire que nous entrerons dans l’ère de l’uniformisation des objets partageables, où c’est la fonction plutôt que la forme qui prévaut ? Verra-t-on par exemple sur Airbnb, se développer un type d’appartement standard (avec les mêmes objets à l’intérieur) ? Comment la fonction de personnalisation pourrait-elle faire partie d’une fonction de l’objet partageable ? Pourrions-nous concevoir des objets pour le partage qui intégreraient une dimension générique et une dimension personnalisable ? C’est en tout cas une tension à prendre en compte entre d’un côté une uniformisation des objets partageables et de l’autre une personnalisation des objets partageables. Il existe des projets comme le véhicule open source, OSVehicle, qui propose “un socle” (châssis, roues,…) livré en kit, sur lequel il est possible de personnaliser son véhicule.

La dimension de l’expérience collaborative peut-elle être un des éléments de la conception des objets partageables ?

Au-delà des caractéristiques intrinsèques aux objets partageables, on peut s’interroger sur toute l’expérience de partage qui les entoure. Des plateformes de partage telles que Airbnb et Blablacar proposent une expérience de partage avec l’autre, que l’offreur soit présent ou que l’utilisateur entre dans l’appartement de l’offreur en son absence. Chez AirBnb, le slogan “bienvenue à la maison” renvoie pour le locataire directement au fait de vivre une expérience singulière. Le premier niveau de l’expérience collaborative est d’abord dans la fiabilité du service proposé (voir ci-dessus). Ajoutons à cela la praticité du service, les gens sont prêts à partager si cela ne leur demande pas trop “d’effort” : la proximité de l’objet en partage, la facilité pour mettre sur la plateforme son bien, la facilité pour créer un compte utilisateur, etc. Les plateformes proposent une expérience pour réduire au maximum les “frictions”.

Un deuxième niveau de l’expérience collaborative pourrait être recherché du côté de l’expérience avec la communauté, ce que l’on fait avec les autres. Des tentatives sont faites par exemple sur Airbnb pour construire un sentiment d’appartenance à la communauté d’Airbnb : partage de bons plans, les endroits que l’on affectionne,… jusqu’à organiser des événements de rencontre de la communauté. La Ruche qui dit oui ! propose au-delà du service de l’achat groupé, une expérience avec les “autres”, en particulier grâce aux lieux de collecte, les ruches. Un animateur de ruche fait vivre la communauté des offreurs et acheteurs. Le service a été pensé dès le départ pour vivre une expérience. Dans la banlieue de Lyon, l’association Vrac propose l’achat groupé de produits de bonne qualité aux habitants du quartier des Minguettes. Au-delà de l’accès à des produits de bonne qualité, il y a surtout l’idée de partager une expérience autour, du lien social. La nourriture est un bon vecteur d’expérience de partage, par exemple autour des recettes de son pays. Le partage doit-il être conçu pour le lien social ? Assurément !

La dimension d’expérience collaborative doit être l’un des éléments clefs de la conception d’un objet partageable. C’est la le coeur différenciant de l’offre que promet la consommation collaborative, et même si la sécurité, la robustesse ou la fiabilité semblent des critères premiers, la promesse du lien social doit demeurer primordiale, car elle demeure un puissant moteur d’adoption de ces pratiques et de transformation de la société

Reste qu’il y a une tension entre d’un côté faire vivre une expérience – avec ses hauts et ses bas – et la professionnalisation du service proposé. En effet, en se professionnalisant, les plateformes proposent un service de plus en plus fiable (c’est-à-dire plus de sécurité, plus d’intermédiation de la plateforme vis-à-vis de ses usagers) au risque de perdre de vue l’expérience. Nicolas Robineau, grand utilisateur de Blablacar, affirme dans un billet critique à l’égard de la professionnalisation du service : “L’équipe a certes élargi son champ d’inscrits, mais considérablement détruit l’esprit du covoiturage, mettant en avant des notions sécuritaires, monétaires, en oubliant le reste.” Cette dimension d’expérience de l’objet partageable permettrait-elle de lutter contre la tentation d’aller vers plus d’uniformisation des objets en partage ? Peut-on favoriser d’autres choses que la performance, la sécurité, la robustesse ?

Ces questions posent également celle de la co-conception des services et objets avec les usagers. Dans l’habitat participatif, les habitants prennent part à la conception des espaces partagés. Est ce que demain on pourrait concevoir des voitures “participatives” en vue d’achats groupés ?

Intégrer l’expérience du partage

La notion de partage, on l’a vu, peut donc être intégrée dans la conception des objets, avec tout d’abord toute une série de caractéristiques intrinsèques à ces objets en partage comme la robustesse, la sécurité. A cela s’ajoute une forme d’intelligence de l’objet pour organiser le partage de celui-ci : l’identifier, le réserver, le collecter le restituer,…Il serait également possible d’imaginer avoir accès à des informations sur le cycle de vie de l’objet, par exemple de l’usage qui en est fait (entre quelles mains, quelle durée, s’il est sous-utilisé ou sur-utilisé, s’il a besoin de partir en réparation,…).

Au-delà, de ces fonctions intrinsèques au partage, on voit émerger deux modèles de partage autour de l’objet :

  • un modèle de partage calqué sur un modèle d’une économie à la demande où l’expérience recherchée est celle de l’efficience du service et une réduction des frictions potentielles ;
  • un modèle de partage où l’expérience du partage et la dimension sociale sont privilégiées.

Le choix entre l’un de ces 2 modèles amènera les concepteurs à concevoir leurs objets et services différemment :

  • d’un coté l’efficience basée sur la robustesse, des critères ségrégatifs, l’intelligence des objets, la sécurité…
  • de l’autre la collaboration basée sur des critères collaboratifs, l’expérience directe, des critères chauds et la co-conception.

Véronique Routin

Avec la complicité de Marine Albarède et Pierre Mallet du groupe de travail Sharevolution de la Fing et de Hubert Guillaud d’InternetActu.

Propositions de démonstrateurs

Dans le cadre des travaux réflexifs que la Fing engage dans ses groupes de travail, sa vocation est de dépasser l’analyse en proposant, depuis ses réflexions, des propositions d’expérimentations plus concrètes. Tel est l’enjeu des démonstrateurs proposés pour chaque piste : ouvrir le possible, proposer aux différents partenaires et acteurs des pistes de recherche-action pour comprendre plus avant les transformations en cours.

Dans le cadre de cette piste sur les objets partageables, voici 3 propositions de démonstrateurs dont certaines seront approfondies avec nos partenaires et pourront donner lieu, nous le souhaitons, à des expérimentations réelles. Elles ne sont ici qu’esquissées :

ShareVoisins²

Une plateforme de partage associant particuliers et professionnels

Les plateformes de partage entre particuliers sont en développement alors que les industriels développent de leur côté leurs propres plateformes. Trop souvent les unes et les autres ne se croisent pas. Peut-on inviter les deux mondes à se rencontrer pour mieux imaginer avec les usagers les modalités de l’avenir du partage, les objets concernés et les modèles économiques possibles.

C’est l’idée qui fonde cette proposition de « nouveaux écosystèmes de partage ». L’expérimentation consisterait à inviter des industriels à mettre en partage des objets sur des plateformes de partages entre particuliers (type Peerby, Sharevoisins, etc.) afin de tester les modalités pratiques et économiques d’une telle rencontre. Comment mettre en place un service de ce type ? Comment l’organiser ? Quels types d’objets les acteurs de la location doivent-ils mettre en accès en complément de ceux proposés par les particuliers ? Quels avantages doivent-ils proposer ? Ont-ils une place et laquelle dans un tel écosystème et quelle est-elle (objets ou services spécifiques…) ?

L’enjeu est d’observer et d’analyser ces modalités pour comprendre les freins au partage de ce type d’objet ou au contraire ce qui l’accélère. Inviter les industriels et ceux qui veulent développer des services de prêts aux particuliers à co-concevoir leurs services avec les usagers. Que devient un réseau de prêt entre particuliers quand il est investi de propositions marchandes ? Les loueurs doivent-ils proposer des services spécifiques (des produits plus récents ? Lesquels ?) ou de nouveaux services (propositions d’achats groupés ?…).

Il y a en tout cas dans cet espace de rencontre entre services marchands et services entre particuliers un espace à comprendre et à explorer. C’est ce que souhaite actionner ce démonstrateur.

ThingsMix : 100 objets en partage

Un événement pour créer 100 objets conçus pour le partage

Nous l’avons défendu tout le long de cette piste : les objets partageables doivent être conçus différemment des objets qui n’ont pas vocation à être partagés. Quand on y réfléchit, on constate qu’il faut évoquer les caractéristiques des objets, leurs modalités de circulation, leur gouvernance (leur mode de propriété ou d’appartenance)… Comme nous l’avons dit, une perceuse conçue pour le partage doit être dotée de caractéristiques différentes qu’une perceuse conçut pour la vente à un seul propriétaire. Comment pourrait être conçue une voiture en multipropriété ? Une perceuse ? Un frigo ?…

La question de concevoir des biens pour le partage ne concerne pas que des biens privés, elle concerne aussi des biens publics. Qu’est-ce qu’un banc public conçu pour le partage, un banc qui pourrait être emprunté par des habitants qui en ont besoin ?

100 objets en partage est un événement, un hackathon, un thingsmix (sur le modèle du mix du Museomix ici adapté aux objets) qui se propose de créer un événement dédié pour réinventer 100 objets clefs pour le partage, en créer des prototypes, une exposition, des scénarios d’usage. Et peut-être, en développer certains avec de réels partenaires.

A la recherche du graphe du partage

Un programme de recherche/action autour de l’expérience du partage pour développer des critères associatifs et inclusifs pour le partage

La consommation collaborative met en relation demandeurs et offreurs autour d’une demande et d’une offre, et propose bien souvent toute une gamme de critères permettant de juger de l’offre comme de l’offreur, d’évaluer le demandeur et sa demande.

Le choix de telle ou telle offre et la prise de contact avec un autre particulier se font souvent aujourd’hui sur la base de plusieurs critères, selon le service : adéquation avec le bien recherché, mais aussi des critères d’affinité (appartement non-fumeur, interdit aux animaux domestiques ; ponctualité, ouverture,…). Ces critères permettent ainsi – surtout aux offreurs, mais également aux usagers – d’éliminer les gens qui ne leur correspondent pas. Ils ont donc un caractère exclusif, voire presque ségrégatif ; or une partie des services de la consommation collaborative parlent de “communautés”, plus inclusives. Comment les développer ?

Sur le modèle du graphe social peut-on envisager un graphe du partage, c’est-à-dire un ensemble de normes, de champs, de caractéristiques en relation qui permettront de développer le partage ? Peut-on interroger l’effet des dispositifs de réputation de ces plateformes sur la décision, comme nous y invite le spécialiste du marketing Christophe Bénavent ?

Il nous semble indispensable de mener une réflexion/action collaborative sur ces critères qui peuvent avoir tendance à devenir des normes. L’exemple le plus parlant étant le fameux Bla/ Blabla / Blablabla de Blablacar où les gens indiquent s’ils aiment parler ou pas quand ils covoiturent. Ces critères sont-ils inclusifs ou exclusifs ? Quels critères alternatifs les plateformes doivent-elles proposer ? Est-ce que matcher les réseaux sociaux de deux personnes qui se rencontrent via un objet ou un covoiturage leur permet d’avoir une meilleure relation au service ? Et si Blablacar demain proposait aux covoitureurs de voir s’ils ont des connaissances communes (en analysant leurs réseaux sociaux) en montant en voiture ou s’ils ont des centres d’intérêt commun (en analysant ce qu’ils apprécient sur les réseaux sociaux ?) ? Quels nouveaux critères seraient pertinents ? Est-ce que certains doivent être écartés comme étant trop communautaires ou homophiles (favorisant le rapprochement de gens semblables)  ? Comment ces critères pourraient être mis en forme ? Doivent-ils provenir d’autres plateformes ? Comment les certifier ? …

Il nous semble qu’il y a là un vaste champ à explorer pour encourager la consommation collaborative et construire une gamme de critères plus accessibles et plus ouverts que bien de ceux que l’on trouve aujourd’hui et qui méritent une réflexion coordonnée de multiples acteurs pour devenir des critères communs et interopérables : innovateurs, usagers, chercheurs…

Retrouvez toutes les pistes du groupe de travail Sharevolution de la Fing :

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2 commentaires

  1. Merci beaucoup pour ce partage. Vos travaux interpellent sur pas mal de sujets. Entre autre, la question de l’expérience du partage cumulé d’un même objet qui profilerait cet objet vers plus de valeur. Par les data qu’il accumule et la manière dont elles seraient exploitées pour différencier cet objet d’un autre semblable, et donc y introduire de la préférence (plutôt celui ci- que celui la)… Du coup, on réintroduirait une forme de propriété dans l’usage de l’objet partagé. Hé, hé, un paradoxe de plus 🙂 Cette différenciation par le vécu, collectif, par les expériences cumulées d’un même objet, peut devenir source de valeur, à la fois dans l’usage et dans le business (c’est mon coté Dark Vador qui me titille la…)… En quelque sorte, l’usure de l’objet partagé comme source de valeur !

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