Comment vit-on « à distance » ? (1/2) : mutations du travail et de la connaissance

Nous avons déjà plusieurs fois présenté les activités des journées PraTIC qui se tiennent chaque année depuis 8 ans. Pour cette session, le sujet choisi était d’autant plus vaste qu’il traitait justement… de la distance. En général, les interventions de ce séminaire traitent plutôt de problèmes plus spécifiques. Au contraire, les discussions sur la distance se sont distribuées sur une multitude de sujets, du télétravail aux outils collaboratifs en passant par les drones militaires, la vision stéréoscopique, la téléprésence ou le jeu vidéo.

La journée a démarré avec Anca Boboc, sociologue au département des sciences sociales (SENSE) d’Orange Labs, la seule intervention en fait à avoir tourné autour des problèmes classiques du télétravail. Ceux-ci ont souvent été abordés dans nos colonnes, surtout à propos des travaux de l’équipe Digiwork de la Fing.

Anca Boboc a notamment fait le récit d’une expérience au cours de laquelle les sujets ont connu trois situations différentes. Dans la première, tout le monde était présent. Dans la seconde, l’entretien se déroulait via un équipement de visiophonie classique. Enfin, la discussion pouvait se dérouler via une tablette plus aisément manipulable. La conclusion en a été que dans le troisième cas, la sensation de présence a été accrue pour ceux qui disposaient de la tablette. Mais en revanche, du côté de la personne « à distance », rien n’avait changé : elle se sentait toujours aussi éloignée de ses interlocuteurs. Un effet bien révélateur des tensions et des complexités liées à ce type de communication.

Anca Boboc a souligné les difficultés liées au télétravail, et comment les différentes populations de salariés gèrent de manière plus ou moins facile la nécessité de maintenir une frontière entre la sphère privée et le monde professionnel. Pour la sociologue, la nécessité de la déconnexion a besoin d’être soutenue au niveau de l’entreprise par des contextes collectifs favorables (par exemple, les salariés s’occupent de la boite mail d’un collègue en vacances), mais également en droit, par l’établissement d’une coresponsabilité de déconnexion entre le salarié et l’employeur.

Quand le spectateur devient réalisateur

De son côté Emmanuel Joubard, de la société 42 Consulting et consultant pour Pôle Média Grand Paris, est venu nous présenter un exposé sur les nouvelles façons de travailler à distance dans le domaine de l’audiovisuel. Il a collaboré à la rédaction d’un livre blanc édité par le Pôle Media Grand Paris, « Remote production et workflows distribués » qui traite justement de ces problématiques.

Image : Emmanuel Joubard, photographié par E2A
Image : Emmanuel Joubard, photographié par E2A

Cela fait longtemps qu’on parle d’une convergence entre l’internet et les médias traditionnels, mais c’est aujourd’hui que se produisent les transformations les plus importantes. Que va-t-il se passer si le monde de la vidéo passe au tout IP ? Mutation économique tout d’abord. L’internet permet la multiplication des acteurs. Au lieu de quelques chaînes, on a aujourd’hui une multitude de services, certains tout à fait professionnels, comme Dailymotion qui met à disposition gratuitement un studio d’enregistrement et rémunère ensuite les créateurs au nombre de vues. Tout cela est bien beau, mais il y a un inconvénient. Le gâteau publicitaire, lui, ne grossit pas. Du coup, tous les acteurs doivent se contenter d’une part plus petite. Conséquence, il faut travailler avec moins de moyens, de plus en plus rapidement, le travail des monteurs et cadreurs devient de moins en moins artistique, on se concentre sur la production pure.

Le travail à distance devient également possible. Aujourd’hui, rien n’empêche de réaliser un film à distance, à partir d’images prises ailleurs. Emmanuel Joubard a pris l’exemple d’un match de foot. Le réalisateur pourrait théoriquement se trouver dans un studio loin du stade et de choisir les différents cadrages à partir des images prises par des cameramen sur place.

Demain, on pourra aller encore plus loin, a-t-il continué. Par exemple, il sera possible de créer une méta-image du match à partir de 32 caméras HD prenant le match sous différents angles. Rien n’empêcherait alors le spectateur de choisir lui même ses cadres en zoomant sur les parties de la méta-image qui l’intéresse… plus besoin de réalisateur ! Le concept date de 1997 mais ce n’est pas industrialisé pour le moment : les zooms entraînent dune perte de la qualité, et il y a – pour l’instant – un problème de bande passante pour diffuser une telle méta-image.

La Wikipédia est elle toujours la Wikipédia ?

Lionel Barbe, maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, est venu nous en apprendre plus sur le fonctionnement de la Wikipédia – il vient d’ailleurs de diriger avec Louise Merzeau et Valérie Schafer Wikipédia, objet scientifique non identifié. J’ai beau utiliser – comme tout le monde – ce service quotidiennement depuis des années, j’ignorais un bon nombre des informations qu’il nous a communiqué ! Wikipédia ne répond à aucun critère classique. Il a commencé par nous donner quelques avis sur le « machin » comme il l’a appelé ironiquement. Pour Dominique Cardon, « c’est un miracle de l’auto-organisation », tandis que Pierre Assouline y voit « la chambre d’écho de la désinformation ». « Le problème avec Wikipédia c’est que ça marche en pratique, mais pas en théorie » a quant à lui ironisé Piotr Konieczny, spécialiste du domaine…

Lionel Barbe nous a appris que les ¾ du volume des contenus se trouve en fait dans les pages « discussions ». Il existe de très nombreux lieux collaboratifs, le plus central étant le bistro de Wikipédia. Mais il en existe des dizaines, chaque portail thématique peut posséder sa propre page de discussion.
Autre lieu important de la Wikipédia, la page des pages à supprimer où l’on débat si on doit garder telle ou telle page. Il existe aussi une page des modifications récentes où sont recensées toutes les modifications faites en permanence sur l’encyclopédie.

La Wikipédia est cogérée par des robots qui jugent si des interventions sont suspectes (voir notamment « Ecrire avec les machines »). Ces robots ne sont bien sûr pas des IA capables de comprendre le sens du texte entré ! Mais ils peuvent signaler des actes de vandalisme évidents (suppression inattendue d’une page) ou des changements brutaux dans les informations (par exemple, si la population d’un pays augmente de 100 % en une journée…)

Officiellement, il n’y pas de règles fixes dans la Wikipédia, mais en fait il en existe des tas. Ainsi, il est plutôt difficile d’être publié les premières fois. Même lorsqu’on pense avoir bien sourcé une information, elle peut ne pas être acceptée. Lorsque le contenu d’un article est source de conflit, il finit en général par y avoir un consensus au final, mais ce sont ceux qui connaissent bien les mécanismes internes de la Wikipédia qui finissent généralement par avoir gain de cause, a-t-il continué. Lorsque le consensus est impossible, il y a un vote, mais attention, au sein de cette organisation il est nécessaire d’argumenter son vote, et si les raisons qui le motivent sont considérées comme insuffisantes, celui-ci peut être invalidé.

De nombreux obstacles menacent aujourd’hui la Wikipédia, affirme Lionel Barbe. 1er fléau : les « trolls », qui se déclinent en deux catégories. Les premiers, les trolls grossiers sont aisément arrêtés, même par les robots. Les seconds, les « infiltrés » commencent en effectuant un bon travail, puis introduisent leurs nuisances une fois acceptés, ils sont plus difficiles à repérer, mais même ceux-là finissent par être exclus.

D’autres problèmes sont bien connus, comme les organisations (états, entreprises, religions) qui cherchent à contrôler leurs propres pages, mais d’autres sont moins fameux. Lionel Barbe nous a ainsi révélé un conflit entre deux lobbys, celui des inclusionistes et celui des suppressionistes : les premiers estiment que l’espace disque ne manquant pas, la Wikipédia peut inclure des pages sur les sujets le plus variés ; les suppressionistes, eux, voudraient une encyclopédie plus classique, centrée sur un nombre limité de thèmes…

Toujours est-il qu’à cause de contrôles de plus en plus stricts, la Wikipédia perd chaque jour un peu plus de son anarchie. Aujourd’hui nous a expliqué Lionel Barbe, le nombre de contributions « anonymes » signées d’une simple adresse IP tend à se réduire : de tels apports sont immédiatement jugés suspects par les robots. Disparition aussi de l’effet piranha, qui consiste à écrire un article très simple, avec peu d’informations, susceptible d’être enrichi par la suite grâce la contribution du collectif : aujourd’hui, une page insuffisamment complète ou sourcée est rejetée. De fait, ce sont les administrateurs et les gros contributeurs qui créent aujourd’hui 80 à 90 % du contenu de l’encyclopédie.

Comment imaginer le futur ? Début 2015, l’association Wikimédia France s’est dotée d’un »conseil scientifique consultatif« , ce qui laisse à penser que les « experts », qui n’avaient pas jusqu’ici de place privilégiée dans la Wikipédia, vont peut être faire leur entrée par la petite porte. A noter toutefois que Wikimédia France, qui peut être considérée comme une association des utilisateurs français de la Wikipédia francophone, ne dispose d’aucune autorité sur les articles de cette dernière et le comité scientifique en question ne peut donc avoir pour mission de décider du contenu des publications. Selon Remi Mathis (ancien président de l’association et aujourd’hui chargé de mettre en oeuvre ce comité), lors d’un entretien publié sur le blog de wikimedia France, « son rôle n’est pas du tout de prendre des décisions, il n’est pas un nouveau conseil d’administration… Il sera plutôt là pour donner son avis sur les actions menées, à partir des documents produits par l’association et en collaboration avec le CA et les salariés, pour proposer un regard extérieur qui enrichisse la réflexion et évite de penser en vase clos qui peut être asséchant. Les experts qui le composent seront par ailleurs chargés de repérer et de proposer des opportunités pour l’association, car ils sont les plus à même de voir se dessiner des tendances à étudier et à suivre. »

Avec tous ces changements, la Wikipédia est-elle encore la Wikipédia ? En tout cas, ils expliquent un certain nombre des nouvelles critiques que l’on entend à propos de l’encyclopédie.

L’herbier : la plus ancienne encyclopédie collaborative ?

herbonautesLisa Chupin, doctorante en sciences de l’information et de la communication, s’est intéressée de son côté à une autre sorte d’encyclopédie : les herbiers. Ces collections de plantes séchées dont certaines sont très anciennes connaissent une nouvelle vie grâce à la numérisation, mais cela n’est pas sans poser certains enjeux.

D’emblée, l’herbier pose la question du travail à distance. La culture de la botanique est très ancrée dans la matérialité des plantes, de fait, l’herbier depuis toujours, est déjà un document collaboratif et un système de travail à distance, non seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps. Tout d’abord, cela permet, dans certaines limites, de travailler sur des plantes situées loin de leur environnement naturel. Ensuite, consulter un herbier, c’est aussi pénétrer dans l’histoire des sciences. On collabore, par delà les décennies voire les siècles, avec les scientifiques qui ont cueilli la plante et ont noté leurs impressions. Enfin, et c’est plus étonnant, un herbier constitue déjà, en lui-même une forme d’hypertexte. En effet, sous chaque plante se trouvent en général non pas une mais plusieurs annotations effectuées par des scientifiques différents. Chaque plante séchée ouvre donc sur une multitude de données.

Aujourd’hui ces herbiers sont numérisés, mais on assiste à une seconde perte d’information, la première se produisant au moment où la plante a été cueillie et séchée, donc « tuée » et coupée de son environnement naturel. Mais avec un herbier matériel, on peut toutefois se saisir de la plante et la déplier pour l’examiner plus avant, ce qui est bien sûr impossible avec la photographie numérisée.

Contrairement à la Wikipédia, le monde des herbiers appartient à la tradition scientifique. Ici, l’expert possède une voix incontestée. Pour l’instant, pas question donc de faire appel à la foule pour reconnaître l’espèce à laquelle appartient un spécimen donné ou émettre des hypothèses… On ne modifie pas les données de l’institution, on respecte la relation traditionnelle à l’autorité, mais on fait appel au grand public, pour aider à transcrire les étiquettes collées sur les herbiers et leur donner un format numérique. Lisa Chupin a ainsi cité une plate-forme qu’elle à étudié, celle des herbonautes développée à Paris par le Musée d’Histoire Naturelle. Ce site propose ainsi diverses missions auxquelles peuvent contribuer des internautes. Par exemple, indiquer de quel pays vient une plante, ou la variété de certaines plantes communes.

Difficile de tirer une conclusion unique de ces diverses interventions. On peut toutefois remarquer que le monde du « travail à distance » présente encore bon nombre de difficultés qui en limitent les résultats. La Wikipédia perd peu à peu son caractère anarchiste et génère ses propres formes de leadership ; les herbiers numériques reposent sur des citoyens qui sont plus des exécutants que des chercheurs ; quant au domaine de l’audiovisuel, les prouesses techniques s’accompagnent volontiers d’une standardisation de la production. Sans parler des multiples tensions générées par le télétravail, évoquées par Anca Boboc lors de son intervention. La standardisation technique impose des process, des règles et des nouvelles formes d’autorité. L’efficience de la production numérique nécessite partout des règles, des formes d’encadrement, des moyens pour limiter et contrôler les tensions… Et ces règles posent de nombreux problèmes, dans tous les champs où ils sont mis en place.

Rémi Sussan

Cette journée d’études PraTIC a été conçue et organisée par Etienne-Armand Amato et Etienne Perény pour Gobelins, l’Ecole de l’Image, en partenariat avec le laboratoire DICEN-IDF (Dispositif d’information et de communication à l’ère numérique d’Île-de-France) et avec le soutien de l’OMNSH (Observatoire des Mondes numériques en Sciences humaines).

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2 commentaires

  1. déjà plusieurs fois d’autant plus justement en général plutôt plus au contraire en fait surtout notamment enfin en revanche rien toujours plus ou moins facile mais également justement certains cela est bien beau mais lui du coup moins de de plus en plus de moins en moins, on se concentre pure également. rien à partir ailleurs. l’exemple encore plus loin par exemple rien pour l’instant. Lionel Barbe est venu – il vient d’ailleurs. J’ai beau utiliser – comme tout le monde – quotidiennement depuis un bon nombre aucun quelques en fait très nombreux le plus mais chaque sa propre autre important, la page des pages, telle ou telle aussi récentes recensées toutes faites en permanence.
    des robots qui jugent notamment ne sont bien sûr pas des mais.

    « du télétravail aux outils collaboratifs en passant par les drones militaires, la vision stéréoscopique, la téléprésence ou le jeu vidéo. » dont il n’est pas question ici
    « La conclusion en a été que dans le troisième cas, la sensation de présence a été » a été
    « une convergence entre l’internet et les médias traditionnels : c’est aujourd’hui que se produisent les transformations les plus importantes » enfin !
    « une méta-image du match à partir de 32 caméras HD prenant le match sous différents angles. Rien n’empêcherait alors le spectateur de choisir lui même ses cadres en zoomant sur les parties de la méta-image qui l’intéresse… plus besoin de réalisateur ! Le concept date de 1997 mais ce n’est pas industrialisé pour le moment » 1) RIEN si ce n’est le fait de n’avoir que 2 yeux et de ne pas être un producteur professionnel 2) heureusement qu’aujourd’hui se produisent les transformations les plus importantes de la convergence entre l’internet et les médias traditionnels

  2. Bonjour,

    Une petite contribution pour vous parler d’une solution destinée à la gestion de collaborateurs à distance : Beinwork

    Beinwork, c’est l’essentiel des outils de gestion de projet et des outils de travail collaboratif, la simplicité en plus, pour gérer le travail à distance autour de la notion de mission !

    C’est l’idéal pour manager des équipes distantes ou des travailleurs nomades, et pour simplifier la collaboration à distance avec une vision partagée de l’avancement, des actions réalisées et des documents de travail.

    Pour en savoir plus en vidéo :
    https://www.youtube.com/watch?v=t6cVtgsOA2Y

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