Splendeur et misère des « mèmes »

Le terme « mème » fait aujourd’hui partie du folklore internet, et peu s’interrogent sur la véritable signification de cette notion. A ses débuts, pourtant, la théorie mémétique se voulait une nouvelle approche des phénomènes mentaux, et ne présentait guère de rapport avec les images ou les « jokes » qui font le buzz aujourd’hui sur le net. Dans son article « The meme as meme » publié dans la revue Nautilus, Abby Rabinowitz s’interroge sur l’évolution du terme depuis ses débuts très académiques jusqu’à son accès à la culture populaire. Bref, elle analyse le mème…en tant que mème. Pour cela, elle a rapporté les propos et les réflexions de plusieurs pionniers du domaine, en premier lieu Richard Dawkins, qui a lancé l’idée, mais également le philosophe Daniel Dennett et la psychologue Susan Blackmore.

Pour ces derniers, pas de doute, la signification du mot a complètement changé. Ainsi, Richard Dawkins, accuse-t-il le « mème internet » d’être un « détournement du terme« . Tandis que Daniel Dennett, lui, reconnaît que le mème «  s’est éloigné de ses débuts théoriques, et un grand nombre de gens ne connaissent pas ses soubassements théoriques ou s’en moquent« .

Du gène au mème

Rappelons la thèse de base de la mémétique, comme l’a formulé Dawkins. Selon lui, la sélection naturelle darwinienne, basée sur les gènes, a perdu en importance avec l’avènement de l’être humain. Il n’est plus aussi important d’engendrer de nombreux descendants pour passer ses gènes. Mais les processus darwiniens se continuent néanmoins, par un processus de sélection culturelle. Les mèmes (idées, croyances, comportements..) sont les unités de base de cette nouvelle forme d’évolution. Nous sommes, nous les humains, de simples véhicules pour une population de mèmes (de la même manière, pour Dawkins, les organismes vivants ne sont que des « emballages » pour les gènes qu’ils transportent). Ce sont des « virus de l’esprit ». Un mème « réussit » lorsqu’il se réplique dans un maximum de cerveaux. Cela ne veut pas dire pour autant qu’il joue un rôle positif pour son porteur. La seule chose qu’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas suffisamment négatif pour entraîner dans un temps trop rapide la mort de son hôte, empêchant par là toute nouvelle réplication.

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Dans cette première version de la mémétique, pas question donc des effets de buzz sur le réseau. D’où viennent donc les « mèmes internet » ? Rabinowitz en aurait trouvé la première mention dans un article universitaire de 2003, consacré à l’expérience vécue par Jonah Peretti en 2001. A l’époque, alors qu’il était étudiant au MIT, Peretti avait demandé sur le site de Nike la fabrication de chaussures personnalisées avec une inscription de son cru, comme la marque l’y autorise. Seul problème, Peretti avait demandé qu’on y écrive le mot « sweatshop » (un « atelier de misère », ces lieux où les travailleurs sont exploités sans scrupules, quand il ne s’agit pas carrément d’enfants). Une demande que Nike avait refusée. Il avait alors eu un échange de courrier avec la société, correspondance qu’il avait ensuite transmise à ses amis, qui ont contribué à répandre la polémique jusqu’à ce que finalement, Peretti se retrouve à débattre à la télévision avec un représentant de l’entreprise. Peretti a écrit plus tard : « sans l’avoir voulu, j’avais créé ce que le biologiste Richard Dawkins nomme un mème« .

Depuis Peretti a fait du chemin : il a non seulement cofondé le Huffington Post, mais est également à l’origine de Buzzfeed, l’une des plates-formes les plus connues de réplication de ces « mèmes internet ».

Toujours selon Rabinowitz, cette entreprise utilise une formule nommée « Big Seed Marketing » basée sur une équation mesurant le développement d’un virus ou l’expansion d’une épidémie.

Pour Dawkins, la principale différence entre les mèmes au sens où il l’entend et les mèmes internet est que les premiers seraient le produit d’une sélection culturelle spontanée alors que les seconds seraient avant tout concoctés par des agences. Un point de vue que Rabinowitz trouve discutable, avec raison : bon nombre de mêmes internet ont une genèse tout à fait spontanée.

Pourquoi, se demande alors Rabinowitz, la « mémétique », cette nouvelle science de l’esprit, a-t-elle si peu réussi à pénétrer dans les sphères intellectuelles et académiques ?

La première raison a été bien souvent soulignée : le concept est vague, et ne peut être correctement circonscrit : qu’est-ce qu’un mème ? La définition va d’un simple comportement, comme le fait de porter une casquette à l’envers, à de vastes ensembles idéologiques et religieux, comme le christianisme, ou même des concepts encore plus abstraits, comme « la foi ». Alors que le modèle qui l’inspire, le gène, est beaucoup plus aisément défini.

L’autre raison de l’échec a été donnée par Susan Blackmore : « Il n’existe pas d’exemple de découvertes scientifiques réalisées grâce à la théorie des mèmes, et qui n’auraient pas pu être effectuées d’une autre manière« . Pourtant Blackmore est une des plus ardentes supporters de la mémétique. Cette fameuse psychologue britannique a écrit en 1999 le livre The Meme Machine (traduit en français sous le titre La théorie des mèmes). Dans cet ouvrage, rappelle Rabinowitz, elle essaie de faire de la mémétique une théorie globale de l’évolution culturelle, allant ainsi plus loin que Dawkins lui-même. 

Les mèmes internet peuvent-ils sauver la mémétique ?

Mais si ces « mèmes internet » si méprisés étaient en réalité les sauveurs de la science mémétique ? Michele Coscia, qui travaille sur les « humanités numériques » à Harvard, a précisé à Rabinowitz pourquoi selon lui les « mèmes internet » permettaient en fait de faire avancer la théorie mémétique en tant que science : « Si vous souhaitez utiliser la mémétique pour « tout » expliquer , par exemple la manière dont une religion se propage, le problème qui se pose est celui des données« . Avec les mèmes internet, selon lui, on dispose d’un laboratoire de recherche permettant d’étudier de manière précise la naissance et la propagation de ces « virus de l’esprit ».

Coscia consacre donc ses travaux à l’étude des mèmes internet, ou, comme il le dit sur son blog « je peux passer ma journée entière sur Reddit et quand même prétendre que je travaille« . La plupart du temps, affirme-t-il, les recherches sur les mèmes se concentrent sur les réseaux sociaux, les processus de communication, la captation de l’attention. Cela revient, continue-t-il, à étudier des animaux en se concentrant exclusivement sur leur environnement. Coscia s’intéresse lui aux mèmes en tant que tels (.pdf). Pourquoi certains réussissent-ils et d’autres non ? Selon lui, chaque mème ne doit pas être étudié isolément, mais en relation avec le reste de la population. Il existe des mèmes qui collaborent entre eux (le succès de l’un est corrélé à celui de l’autre) et d’autres en compétition (plus le premier est populaire, plus le second tombe dans l’oubli). Ces systèmes de coopération et de compétition regroupent les mèmes en blocs plus larges, qui peuvent ainsi se constituer en « organismes de mèmes ». Les résultats obtenus par Coscia sont un peu contre-intuitifs. Ainsi, un mème connaissant un pic de popularité et de nombreux compétiteurs verra ses chances de « succès » réduites, autrement dit de réplication sur le long terme (donc, le « pic de popularité » n’est pas en soi une mesure du succès). En revanche, si un mème ne connaît pas un tel pic, il peut se permettre d’avoir de nombreux « ennemis », à condition toutefois qu’il fasse partie d’un « organisme de mèmes ».

De la biologie aux sciences humaines

A noter que la « mémétique », qui repose sur la sélection naturelle pour expliquer le fonctionnement de notre esprit, n’est pas la seule ni la première théorie élaborée pour bâtir un pont entre le vivant et la pensée. Bien plus tôt, Gregory Bateson avait tenté une telle unification en se reposant sur la cybernétique de Norbert Wiener. Pour Bateson, l’interfaçage entre ces deux grands domaines passait par la théorie de l’information impliquant notamment les boucles cybernétiques et la causalité circulaire propre aux systèmes complexes (autrement dit, la conséquence d’un événement peut influer sur sa cause, comme avec un thermostat : lorsque la pièce est chauffée à un certain niveau, le thermostat agit rétroactivement sur le chauffage pour baisser sa puissance). Les thèses de Bateson ont notamment influé sur les théories de Francesco Varela et Humberto Maturana sur l’autonomie et l’autopoièse. On peut mentionner un autre mouvement de pensée, celui de la « biosémiotique« , lui aussi dans la lignée de penseurs comme Bateson ou Varela/Maturana, qui prend le problème en sens inverse : plutôt que se demander comment les processus propres à la biologie pourraient se retrouver dans la structure de la pensée et de la société, ses adeptes cherchent plutôt à comprendre comment les théories de la linguistique et de la « science des signes » pourraient être appliquées aux systèmes biologiques, comme les messages échangés au sein de la cellule.

Quant à l’origine de l’idée du « virus de l’esprit », n’oublions pas que le premier à l’avoir exprimée reste sans doute l’écrivain beat William Burroughs, qui, sous l’influence tant de la Sémantique générale d’Alfred Korzybsky que du bouddhisme zen, avait déjà proclamé que « le langage est un virus venu d’outre espace » dans son roman de 1962, « le ticket qui explosa« …

Rémi Sussan

Sur le sujet de la mémétique, voir également nos articles « Internet viral » et « Les bases neurologiques des « mèmes ».

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2 commentaires

  1. Très intéressant.
    A ma connaissance, l’ancêtre des mèmes est l’eggrégore, concept utilisé par les ésotéristes.
    En matière de mémétique, on pourrait aussi citer Howard Bloom, dont le livre « Le principe de Lucifer » à probablement été celui qui a le plus popularisé le concept.
    Il est vrai que la mémétique est un peu dans l’impasse, mais, peut-être qu’elle trouvera un second souffle avec la physique sociale (croisement entre la sociologie et les big datas). Malheureusement, c’est un domaine largement militarisé qui sert à la fois à surveiller le terrorisme, mais aussi, par extension, à combattre les oppposants politiques.

  2. Pour résumer le « travail » « conceptuel »:

    Mème: emballage relooké façon marketingue scientifique pour un vieux pseudo-concept.

    Cf vieille lune, rengaine, préjugé ambiant, etc…

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