Demain, le campus collaboratif : réinventer les politiques et services étudiants à l’heure de la consommation collaborative

Depuis février 2014, la Fing, Ouishare et leurs partenaires ont mené ensemble un projet de R&D collaborative autour de la consommation collaborative, baptisé Sharevolution, dans le but de produire de nouvelles pistes de connaissances, de réflexions et d’innovation.

Après la piste consacrée à la partagabilité des objets, celle consacrée aux hubs de partage, celle explorant les problématiques de gouvernance et de financement et celle envisageant les finalités sociales de la consommation collaborative, nous vous proposons d’explorer une ultime piste. Différente des autres, elle propose de développer un démonstrateur, c’est-à-dire une proposition d’expérimentation concrète qui s’intéresse exclusivement aux jeunes et imagine comment la consommation collaborative pourrait transformer les campus de demain.

Les jeunes sont ceux qui aujourd’hui pratiquent en plus grand nombre la consommation collaborative. Paradoxalement la jeunesse rencontre aujourd’hui d’importants défis : mobilité, logement, précarité, emploi,…

Est-il possible de s’appuyer sur ces pratiques collaboratives pour renforcer de façon concrète et rapide les politiques publiques en lien avec la jeunesse, pour expérimenter de nouveaux formats d’action non seulement vers mais aussi avec ce public ?

Les jeunes, un public particulier de la consommation collaborative

La consommation collaborative, une pratique de jeunes ? L’hypothèse est avancée par de nombreuses enquêtes : reposant sur des usages connectés, une recherche de sociabilités, une inclinaison pour l’usage plutôt qu’une recherche de propriété, la consommation collaborative concernerait tout particulièrement les jeunes, c’est-à-dire les moins de 25 ans.

Public spécifique de la consommation collaborative (bien que recouvrant à eux-seuls des réalités et des modes de vie très divers) ils se démarquent des autres consommateurs collaboratifs par leur rapport très pragmatique à ces modes de consommation, comme le montre une enquête de l’Obsoco de 2013. Plus récemment, l’enquête menée dans le cadre de ShaREvolution confirme que les 18-24 ans ont recours à la consommation collaborative pour la débrouille, là où leurs aînés de quelques années (24-35 ans) affirment davantage une recherche de sens dans ces pratiques.

Recherche d’économies, débrouille… ces motivations ne sont pas anodines. Les jeunes – notamment les étudiants – rencontrent de fortes difficultés, et particulièrement des difficultés financières. Selon une étude (.pdf) du Ministère de l’Enseignement supérieur menée en 2014, près d’¼ des jeunes étudiants affirment avoir eu de véritables difficultés financières au cours de leur année post-bac, une proportion qui s’élève à ⅓ dans la 4e année d’études. En 2013, une autre enquête menée par l’Observatoire de la vie étudiante révélait des chiffres plus importants encore : 54 % des étudiants y déclarait avoir des difficultés financières. Entre 2013 et 2014, le coût de la vie étudiante aurait augmenté de 2 % selon l’UNEF (soit quatre fois plus que l’inflation…), la faute à une augmentation des frais obligatoires, du prix des logements,… 41 % des étudiants serait conduits à travailler dès la première année de leurs études. Face aux enjeux qu’ils rencontrent, les politiques et actions ne sont pas absentes, loin de là ; ni les acteurs qui visent à accompagner les jeunes dans toutes leurs problématiques (notamment ceux de l’éducation populaire, comme le Réseau d’information jeunesse : CRIJ, bureaux information jeunesse,…). Mais au sein de ce bouquet, les diverses politiques nationales et territoriales (habitat, social, transport, santé, vie étudiante…) ont du mal à dialoguer et à se penser en complémentarité.

Le logement, parcours du combattant
Se loger est un des principaux défis de la vie étudiante rappelle une étude (.pdf) de l’Observatoire de la vie étudiante – que rencontrent également les jeunes non étudiants, mais précaires. Pour les étudiants qui n’habitent plus chez leurs parents, c’est un poids important sur le budget malgré les aides au logement existantes. Les logements dédiés – à loyers modérés – sont insuffisamment nombreux pour répondre à la demande. Seuls 8 % des étudiants français en bénéficierait. En 2014, le gouvernement annonçait la création de 40 000 logements supplémentaires d’ici 2017, ce qui ouvre des perspectives d’amélioration, sans toutefois régler totalement les problèmes.

Les logements sociaux sont une autre solution pour les étudiants sous pression financière, mais là encore, les places manquent cruellement. A ce manque de places s’ajoutent des difficultés de lisibilité de l’offre de logement : offre privée, offre publique, offre du CROUS,… Des sites et portails officiels existent pour aider les étudiants à s’y retrouver, mais hors des parcours “fléchés” (adresser une demande des mois auparavant pour obtenir un logement du CROUS, etc.), trouver un logement adapté, parfois pour quelques mois seulement, qui réponde à ses besoins, ses contraintes et ses envies, reste difficile. Alors que les mobilités étudiantes se renforcent, que les parcours se fragmentent (multiplication des stages nécessitant souvent de fortes mobilités géographiques, parcours non linéraires,…), et que l’aire géographique des étudiants est de moins en moins restreinte à un seul campus, l’offre existante apparaît inadaptée. Certains projets urbains, liés à la vie universitaire, commencent à se saisir du manque de souplesse et d’agilité souvent dénoncé. Le projet du Quartier Universitaire international du Grand Paris en préfiguration fonde ainsi plusieurs de ses principes sur le logement : mixité de publics accueillis et hébergés, diversité des formes d’occupation et des logements proposés (T2, colocation, résidence courte durée, loyers abordables,…). Mais les réponses apportées aux questions du logement des jeunes – et plus spécifiquement des étudiants – peinent globalement à se renouveler. Pourrait-on innover dans ces réponses, par exemple en s’inspirant de modalités de mise en relation et l’agilité de la consommation collaborative ?

Consommer avec un budget contraint
Un deuxième poste pèse sur le budget des jeunes : la consommation, et notamment la consommation alimentaire. Par manque d’argent (mais aussi souvent, il faut le reconnaître, de temps à y consacrer), les étudiants peinent à privilégier une alimentation de qualité. Les initiatives d’aide alimentaires accueillent aussi des étudiants, et certaines leur sont spécifiquement destinées. L’accès à d’autres biens de consommation est également difficile pour les étudiants les plus démunis. Des associations comme le Secours Populaire ont d’ailleurs ouvert des antennes à proximité des campus, depuis quelques années, pour faire face à la précarité étudiante, qui se double souvent d’un sentiment d’isolement des jeunes.

Préparer l’insertion professionnelle
Les problématiques rencontrées par les jeunes ne se limitent bien sûr pas aux contraintes financières : avec un taux de chômage frôlant les 23 % au troisième trimestre 2014, les jeunes de moins de 25 ans connaissent de réels problèmes d’insertion professionnelle. Pourtant les tentatives de rapprochement de la vie étudiante et du monde professionnel (existant déjà dans les écoles qui ont leur réseau d’anciens diplômés) se font depuis quelques années plus nombreuses : interventions croissantes de professionnels dans les cursus universitaires, semaine Ecole-Entreprise (actions sur le terrain, etc.),… Là encore, beaucoup reste à faire pour faciliter les ponts entre les deux mondes.

Nous ne prétendons pas avoir listé ici toutes les difficultés rencontrées par les jeunes, loin de là, d’autant qu’il faut le répéter, les situations de vie de ces générations sont très diverses, selon qu’ils habitent seuls loin de chez eux, en colocation ou chez leurs parents ; selon leur budget, selon qu’ils travaillent ou non, selon qu’ils vivent en couple – voire avec des enfants ou pas… toujours est-il que les difficultées listées gagneraient toutes à se voir proposer des réponses nouvelles.

Les limites des politiques étudiantes actuelles
Les politiques sont loin d’etre absentes du paysage de la jeunesse. Le gouvernement français a annoncé la “priorité jeunesse” dès 2012, et un ensemble d’action concernant la réussite scolaire, l’accès au logement et aux soins, l’insertion… les premiers bilans tirés en 2014 pointaient une politique active, mais très peu lisible.

La dégradation de la situation des étudiants est régulièrement pointée par l’Observatoire de la vie étudiante – voir notamment cette étude (.pdf). Les offres “verticales” (logement, mobilité, santé,… ) proposent peu de réponses aux défis complexes rencontrés. Les politiques publiques et les universités elles-mêmes montrent un certain désarroi, dans un contexte budgétaire de crise. Les acteurs territoriaux peinent à travailler ensemble pour imaginer de nouvelles solutions aux défis des jeunes, sur un sujet qui nécessiterait justement davantage de coopération.

Des pratiques collaboratives de longue date, qui se développent

On comprend bien, dans ce contexte, le développement depuis des années de pratiques de débrouille chez les jeunes. La colocation est par exemple une pratique de partage de longue date, qui concernerait entre 23 % et 47 % des étudiants, selon leur année d’étude (en quatrième année d’étude, ce pourcentage dépasse celui du logement dans la famille (.pdf)). Si elle répond à des contraintes financières, elle est loin d’être subie et loin d’être réservée aux étudiants. Pour beaucoup, elle répond également à une forte recherche de sociabilités. En augmentation, la colocation est désormais un mode d’habitat reconnu des acteurs de la jeunesse, y compris des acteurs publics : la Loi de mobilisation pour le logement et la lutte contre l’exclusion (2009) assouplit ainsi les conditions de logement dans le parc social, afin de l’ouvrir aux colocations. Les projets actuels de résidences universitaires, qui prévoient désormais des logements pour les colocations, s’engagent également dans cette voie. Des initiatives d’habitat intergénérationnel (pour l’instant relativement peu nombreuses) ont également vu le jour, afin de répondre à la fois à des problématiques étudiantes (budget contraint) et des problématiques de vieillissement de la population (sortir de l’isolement, besoin de sociabilités…). Mais celles-ci se heurtent pour l’instant à des difficultés de valorisation et quelques freins plus profonds (.pdf), du côté des jeunes comme des personnes âgées.

Le covoiturage connaît également un fort succès chez les jeunes, qui y ont avant tout recours pour des raisons économiques, très souvent en tant que passagers. Au-delà des grandes plateformes qui touchent un public bien plus large, certaines initiatives leur sont plus spécifiquement destinées, comme Covoit’de Boîte, plateforme de covoiturage… pour aller en boîte de nuit. En zone urbaine, les moins de 25 ans favorisent également le recours à l’usage plutôt qu’à la possession en pratiquant fortement le vélopartage.

Qu’on se le dise, les jeunes sont souvent dans une démarche pragmatique, lorsqu’ils se tournent vers ces pratiques collaboratives : consommer, se déplacer, habiter moins cher. Les enjeux environnementaux, de responsabilité sociale ne sont pas prioritaires, et la débrouille prévaut souvent, quand il s’agit d’acheter, de louer, de glâner des biens de consommation… les pratiques de débrouille sont souvent anterieures au développement de plateformes numériques, mais ces dernières peuvent les accélérer.

Il serait néanmoins très réducteur de dire que les jeunes n’envisagent le collaboratif que dans un rapport à la consommation, alors que la vie étudiante est d’une grande richesse. Les associations de vie étudiante, les projets étudiants à vocation culturelle, sociale, environnementale prouvent bien qu’ils ne manquent pas de conscience environnementale ou sociétale. Les mouvements de revendication qui ont émergé ces dernières années, de façon décentralisée, en réseau et quasi-spontanée, comme les Indignés ou Occupy, ont été en grande partie portés par des jeunes (étudiants ou non) connectés et utilisant très fortement les réseaux sociaux. Quant aux difficultés d’accès au marché de l’emploi, les jeunes dîplomés se tournent de plus en plus vers de nouvelles formes de travail et d’organisation, qui peuvent s’appuyer sur des pratiques collaboratives, comme les espaces de co-working, espaces de fabrication numérique (Fab Labs etc.), ou cherchent à s’investir dans de multiples collectifs cherchant à réinventer les formes de travail au 21e siècle, à l’image de OuiShare.

Toutes ces pratiques collaboratives, pour certaines établies de longue date, passent encore souvent inaperçues aux yeux des acteurs des politiques jeunesses, qui peinent à répondre seules aux problématiques des jeunes. Pourtant, le collaboratif (qui propose des réponses agiles, met en relation les besoins et l’offre, etc.) ne pourrait-il pas leur venir en aide, en décloisonnant, en proposant de nouveaux modes d’organisation et solutions ? Peut-on imaginer que ces politiques s’appuient sur ces pratiques et sur des services collaboratifs ? Peut-on même envisager des articulations nouvelles ?

Ouvrir de nouvelles perspectives pour les jeunes grâce au collaboratif

Engager de nouvelles coopérations entre acteurs de la vie étudiante… et les étudiants
Pour les acteurs acteurs publics de la ville étudiante (Ville, Université, CROUS,…), s’appuyer sur les pratiques collaboratives est une double opportunité : celle de faire émerger des réponses nouvelles, moins chères, plus inclusives, plus valorisantes,… mais c’est aussi probablement une piste à creuser pour se donner les moyens d’être plus réactifs et de fournir des réponses mieux adaptées aux besoins : faciliter l’accès à du logement de courte durée, fournir des solutions de mobilité innovantes, etc. Reste qu’il faudra pour cela que ces acteurs s’ouvrent davantage, et acceptent de s’engager proactivement dans un tour de table “élargi” de la vie étudiante, s’appuyant sur d’autres acteurs et d’autres énergies collaboratives, pour voir émerger ces nouveaux lieux et services.

C’est à cette seule condition, que l’on pourra, par exemple, améliorer la visibilité et la lisibilité de l’offre déjà existante à l’échelle d’un territoire. “Lorsque j’entame mes études, quelles sont les offres de logement sur ce territoire (privées, publiques, étudiantes,…) ?” “Mais aussi, quels sont les moyens de transport existants ? Quels sont les bons plans du territoire ? Où puis-je racheter du mobilier d’occasion directement lorsque je m’installe ?”

Fournir des services de qualité, qui pourront répondre aux questions que tout étudiant peut se poser, nécessitera une articulation des politiques jeunesses existantes (et de leurs systèmes d’information) et de plateformes ou services collaboratifs. Il faudra également se poser les bonnes questions : qui est l’acteur le plus légitime pour proposer ce service aux étudiants ? Est-ce à la collectivité territoriale, qui a la meilleure connaissance transverse de son territoire ? Est-ce aux acteurs actuels de la vie étudiante, en se décloisonnant, de les mettre en place et de les gérer ? Quel pilotage, quelle gouvernance imaginer pour les nouveaux lieux et services ?

Stimuler et accompagner les initiatives collaboratives étudiantes
C’est donc aux acteurs de la vie étudiante de créer un environnement dans lequel pourront s’épanouir les pratiques collaboratives. Si l’on peut imaginer des coopérations avec des plateformes déjà existantes (covoiturage, échange d’appartement, location entre particuliers) pour inventer de nouveaux services à destination des étudiants, c’est bien du côté de ces derniers que se trouve une connaissance fine des spécificités du territoire et de leurs besoins. Mais laisser les nouveaux services reposer uniquement sur les initiatives étudiantes n’est probablement ni possible – tous les étudiants ne peuvent ou ne souhaitent pas s’engager dans des projets, mais aussi compte-tenu du turn-over des étudiants, qui rend difficile la pérennisation d’initiatives nouvelles – ni souhaitable, puisqu’il s’agit de s’articuler de façon maligne avec les services ou les offres déjà existants. Dans ce contexte, comment favoriser les initiatives ou l’engagement étudiant dans des projets déjà existants ?

Une première piste pourrait être de favoriser l’engagement dans des projets collaboratifs, à travers des cursus spécifiques : des cursus réinventés en profondeur, visant à favoriser l’émergence de propositions et de solutions nouvelles aux défis quotidiens de la vie étudiante ; des cursus pédagogiques qui amèneraient les étudiants à sortir davantage des institutions scolaires, en les amenant “sur le terrain”, en les incitant à travailler sur des projets collaboratifs concrets : initiatives de récupération et de redistribution alimentaire, projets de café coopératifs, mise en place de plateformes locales,…

La pérennisation des projets dédiés aux étudiants, une fois leurs porteurs partis, reste un enjeu : sans doute doit-elle passer par un “recrutement” dès le début de l’année universitaire, à l’image de ce que font les associations étudiantes. Mais la visibilité, l’émergence et la pérennisation des initiatives dépendront aussi et surtout de la prise de conscience du potentiel du collaboratif, par les acteurs “classiques” de la vie étudiante, scolaires et para-scolaires. Les acteurs publics territoriaux, le CROUS et d’autres doivent être associés, afin que les services collaboratifs ne se développent pas “en dehors de” mais “avec” ces acteurs ; les acteurs de l’accompagnement des étudiants (et des jeunes plus généralement), tout au long de leur parcours, doivent pouvoir proposer un éventail d’offres, de services, de solutions hybrides, dont des solutions collaboratives. C’est à cette condition que pourront se développer des “Airbnb” de la résidence étudiante, de la récupération et redistribution de produits alimentaires, du covoiturage courte et longue distance, de l’échange de compétences,…

Les cursus réinventés dont nous parlions précédemment pourraient non seulement permettre la transmission d’une culture collaborative, du “faire”, de l’engagement, mais aussi faciliter le passage dans le monde professionnel après les études, dans une optique d’insertion professionnelle et sociale. Imaginons des “résidences” étudiantes au sein de projets collaboratifs, d’associations, qui pourraient permettre l’acquisition de compétences difficiles à obtenir via la formation académique traditionnelle, mais aussi l’apprentissage d’un travail dans un environnement en mouvement, avec des sphères collectives, en réseau…

Réinventer et enrichir les services de la jeunesse
Plus concrètement, quelles solutions nouvelles peuvent émerger de l’appui sur le collaboratif ? Comment peut-il aussi venir en aide aux services qui peinent aujourd’hui à répondre aux besoins des jeunes  ?

La formation, puis l’insertion des jeunes reste aujourd’hui difficile. Parallèlement, il existe des sites de consommation collaborative proposant de partager des compétences, de donner des cours (Skilio par exemple), de rendre des services… Donner un coup de pouce à ces initiatives, ou encore penser de véritables articulations avec les cursus d’aujourd’hui (par exemple en faisant de la proposition de cours en ligne, ou de l’échange de compétences une condition d’obtention de crédits) ne pourrait-il pas aider les étudiants à acquérir de nouvelles compétences, à valoriser celles qu’ils ont déjà, à retrouver des formes de confiance en soi ? D’autres pistes pourraient être imaginées dans cette voie, à l’image de ce que fait l’espace de co-working de La Cordée à Lyon, qui a instauré des initiatives d’accueil des étudiants pour leur faire découvrir le monde professionnel : du parrainage P2P, des initiatives intergénérationnelles autour de l’échange de compétences s’appuyant sur des tiers-lieux…

Le partage d’espace, de logements, d’équipements ouvre également des perspectives intéressantes. Les jeunes ont déjà recours à un certain nombre d’équipements partagés, ce qui leur permet non seulement de ne pas s’encombrer mais aussi de limiter leurs dépenses : les machines à laver sont partagées dans certaines résidences voire au-delà : certains services de consommation collaborative, du type La Machine Du Voisin, permettant de partager ces équipements partagés ! Avec quelques limites : je veux pouvoir accéder à la machine quand je le souhaite, dans mon agenda contraint. Pourrait-on imaginer de telles plate-formes sur les campus, ou sur des territoires définis, permettant d’accéder à des équipements du quotidien, mais permettant aussi de gérer les horaires d’accès ? Peut-on les coupler à des lieux de partage, des “hubs”, pour en faciliter l’accès par les jeunes ? Le logement des jeunes est aujourd’hui un domaine d’expérimentation : logement modulaire (à l’image de la résidence A Docks au Havre, aménagée dans des conteneurs, qui a donné lieu à un certain nombre de débats), logement courte durée… Le projet des KAPS, colocations à projets solidaires, expérimente un fonctionnement innovant : à chaque colocation de la résidence correspond un projet solidaire, à mener dans le quartier. Au-delà de la finalité solidaire, l’ambition du programme est de favoriser la mixité sociale, mais aussi de permettre aux jeunes de développer de nouvelles compétences, de s’enrichir de nouvelles expériences. A l’image de ce type de programme, pourrait-on envisager des formes de logements qui s’adresseraient à des jeunes engagés dans des projets collaboratifs locaux, qui bénéficieraient par ailleurs au territoire ? Ou puisque la souplesse de l’offre de logement pour les jeunes pose problème, pourrait-on imaginer une sorte de “Airbnb” des jeunes à l’année ou au mois, qui faciliterait l’accès au logement pour de la courte ou moyenne durée ?

Les KAPS “Kolocations à projets solidaires”
Les colocations à projets solidaires concernent aujourd’hui 16 villes (20 à la rentrée 2015) en France : Toulouse, Oullins près de Lyon, Grenoble, Nantes,… L’engagement dans un projet solidaire local est une des conditions de recrutement des résidents de ces logements à loyer modéré.

A Grenoble, mis en place par l’Association de Fondation étudiante pour la ville, les “KAPS” peuvent accueillir 18 colocations au sein d’une même résidence, gérée par le bailleur social Grenoble Habitat. Ouverte en 2012, la résidence comprend un certain nombre d’espaces et d’équipements partagés (salle commune, garages à vélo, machines à laver,…).

Deux ans après son lancement dans la ville, le bilan est encourageant (.pdf), sans pour autant répondre pour l’instant à l’ambition de départ : la résidence n’a pour l’instant pas atteint sa capacité d’occupation maximale de 80 étudiants. Il a aussi fallu attendre la deuxième année pour que les collaborations avec le quartier et son tissu associatif prenne, d’autant que les étudiants y passent souvent une ou deux années seulement,… Le manque de visibilité du programme est sans doute en partie à blâmer. Mais les perspectives restent encourageantes : les liens avec le quartier se renforcent, et c’est pour les associations locales l’occasion d’accéder à un vivier de compétences.

L’analyse de l’Obsoco (2014) sur les pratiques des jeunes révèle un quasi-paradoxe, entre des pratiques de débrouille et une volonté de consommer. Pourrait-on, en facilitant davantage la réparation, le recyclage des biens de consommation, offrir des conditions économiques et de vie satisfaisantes ? Les Ressourceries, qui récupèrent des biens d’occasion pour leur donner une seconde vie (éventuellement en en réinventant l’usage) et les revendre à bas prix, sont aujourd’hui ouvertes à tous, mais certaines sont crées spécifiquement sur des campus, ou des territoires fortement étudiants. A l’image d’Etu’Recup, créée en 2014 sur un campus de Bordeaux qui vise à répondre aux contraintes financières des étudiants, tout en se proposant de re-créer un lieu de vie sur un campus qui en est dénué, via des ateliers participatifs.

De tels lieux partagés sont importants pour répondre – de façon décloisonnée – à plusieurs problématiques des jeunes : imaginons qu’ils ne permettent pas uniquement de réparer, mais aussi de prêter, louer, échanger objets, services et compétences,… Couplés à des plateformes locales, ils peuvent d’ailleurs faciliter le partage et la mutualisation d’un certain nombre de choses entre les jeunes, sur un territoire donné : petits boulots, garde d’enfants, etc. D’autres initiatives pourraient être envisagées, plus légères, mobiles, itinérantes, comme la Ressourcerie de l’Ile à Nantes, ou certains Repair Cafés (visant à réparer ensemble tout objet) mobiles, qui se déplacent au sein de quartiers, de campus, etc.

Demain, le campus collaboratif

Concrètement : si l’on suit les enseignements esquissés ici, il serait utile d’expérimenter la réinvention collaborative des actions à destination de la jeunesse. D’où la nécessité de proposer un démonstrateur, c’est-à-dire une proposition d’expérimentation concrète, sous la forme d’un campus, capable de décliner sous l’angle de la consommation collaborative une large gamme d’action à destination de son public.

L’articulation des acteurs collaboratifs et de la vie universitaire est nécessaire, mais elle ne se fera pas du jour au lendemain : ce sont autant de nouvelles gouvernances et de nouveaux modes de fonctionnement que de nouveaux modes de formation qui devront être imaginés et expérimentés.

Le campus universitaire apparaît comme un bon cadre expérimental : territoire de la vie étudiante, plus ou moins ouvert sur le reste du territoire, souvent doté d’une “dimension numérique” (ENT, existence de comptes et d’identifiants) autour duquel gravite de nombreux acteurs, il permet de s’appuyer sur la “densité” étudiante pour faire émerger de nouvelles propositions. A l’heure de la réflexion sur les campus de demain, qui laisse présager d’un lien renforcé entre ville et campus, expérimenter sur un tel territoire est également l’occasion de réinventer certaines politiques urbaines.

Quels objectifs ?

  • Faire émerger de nouveaux services, lieux, projets, répondant aux besoins (économiques, sociaux,…) des jeunes et plus spécifiquement des étudiants ;
  • Démontrer la pertinence pour les acteurs agissant vers les jeunes de se réinventer à l’ère collaborative ;
  • Développer de nouveaux modes de contribution, de collaboration et d’engagement dans des projets collaboratifs pour les étudiant.

Comment y aller ? Quelles étapes ?
Etablir un diagnostic sur le territoire ciblé : des pratiques, des besoins, des services existants, des acteurs et initiatives étudiantes,… On pourra notamment s’appuyer sur les Observatoires locaux de la vie étudiante locaux.
Engager un petit groupe de travail pilote, rassemblant des instances déjà existantes, des acteurs territoriaux, des représentants de la vie étudiante, pour identifier les sujets sur lesquels le collaboratif est le plus à même d’apporter des réponses.
Lancer un “Défi Camp”, public, destiné aux étudiants et aux acteurs du campus, sur la base du travail préparatoire ;

  • Des “Défis camps” ouverts à tous, à des équipes étudiantes ou hybrides (étudiants-personnel enseignant), visant à faire émerger des idées, à les scénariser voire à les prototyper et tester des services variés.
  • Mise en place d’un coaching et d’un accompagnement des idées les plus innovantes, pour les amener sur du projet.
  • Formalisation de critères d’évaluation (une vie étudiante moins chère, plus inclusive, un campus plus agile, plus adapté aux usages des étudiants,…).

4. Réfléchir aux modalités de pérennisation des projets, en association avec les acteurs de la vie étudiante, les associations étudiantes, le corps pédagogique (pour mettre en place, par exemple, des cursus adaptés).

Qui doit faire partie du premier tour de table de l’expérimentation ?

  • L’agglomération ou la métropole (service de l’Enseignement supérieur, service de l’aménagement urbain, service jeunesse, dans une approche décloisonnée), avec le soutien éventuel de la Région.
  • Des acteurs de la vie étudiante : établissements publics (CROUS, etc.), acteurs associatifs (Animafac, Afev…), réseaux d’acteurs (AVUF, etc.), des élus et services en charge de la vie étudiante, des syndicats étudiants…
  • des universités / des écoles prêtes à réfléchir et à tester des cursus d’un genre nouveau,
  • des acteurs des services : transports, énergie,…,
  • des constructeurs / des industriels, des constructeurs immobiliers, qui conçoivent des résidences universitaires, des logements étudiants, etc. ; des industriels, qui réfléchissent à l’évolution de leurs biens en fonction des usages ;
  • Des banques et assurances, qui pourront être amenées à financer des sujets “jeunes” ;
  • des acteurs de l’info, des télécom, qui pourraient proposer des services adaptés à ces nouvelles pratiques.

Les conditions de réussite de l’expérimentation

  • Cela fournit de véritables réponses aux enjeux financiers / de contrainte budgétaire des étudiants ;
  • Cela fait émerger des solutions P2P là où des réponses du marché sont hors d’atteinte ;
  • Les solutions qui émergent dessinent un campus : moins cher, plus inclusif, plus valorisant (les étudiants travaillant sur l’amélioration de leur propre cadre collectif), ouvert à l’innovation sociale (par exemple, repérer la capacité excédentaire du logement et favoriser l’intergénérationnel, améliorer la nourriture,…) ;
  • Nécessité d’avoir tous une diversité des acteurs du territoire (services des campus + métropole,…).

Marine Albarede pour le groupe de travail Sharevolution de la Fing.

Retrouvez toutes les pistes du groupe de travail Sharevolution de la Fing :

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