Anthropocène ou pas ?

L’anthropocène est un de ces mots volontiers utilisés dans les milieux intellectuels intéressés par la technologie. Le concept affirme que nous sommes entrés dans une nouvelle ère de l’histoire de la terre, au cours de laquelle l’être humain loin d’être un simple élément du système écologique, en devient un acteur majeur, pour le meilleur ou (plus souvent) pour le pire. En cette période de réchauffement climatique, dur de ne pas y souscrire. Mais une intuition, même bien fondée, ne suffit pas à faire une théorie scientifique. Les mots « ère géologique » ont un sens précis. Les scientifiques déterminent l’existence d’une nouvelle époque en fonction de critères bien spécifiques. Or depuis quelques mois, on discute beaucoup sur la signification du terme anthropocène. En quoi consiste-t-il ? Quand a-t-il commencé ? Existe-t-il même réellement ?…

S’il existe même un « anthropocene working group« , une équipe de géologues travaillant « officiellement » sur la naissance de cette ère, il faut se référer à un récent article paru en mars 2015 dans Nature pour faire le point sur le sujet et comprendre l’enjeu des diverses dates candidates pour le commencement de la nouvelle ère (ce papier peut être accessible en ligne gratuitement, mais uniquement en cliquant sur le lien proposé par le New Yorker consacré au sujet au début du second paragraphe. Vous ne pouvez pas le télécharger directement, à moins bien sûr d’être abonné à Nature). A noter que les auteurs, Simon Lewis et Mark Maslin, ne sont pas membres de « l’anthropocene working group ».

L’anthropocène succède à l’holocène (ou en est la partie la plus récente, selon une autre interprétation). L’holocène a commencé avec la fin de la dernière glaciation. Cette ère inclut donc l’apparition des humains dans le paysage, mais il n’est pas question de faire de ceux-ci des acteurs majeurs de l’écologie terrestre. En fait, comme le note l’article de Nature, les concepteurs de la notion d’holocène étaient bien souvent des personnes profondément religieuses. Pour eux, l’holocène était donc la marque d’un nouveau commencement de l’histoire de la vie, séparant ainsi définitivement le règne humain de celui des animaux.

Le terme « anthropocène », nous apprend encore l’article de Nature, n’est pas si récent. Il aurait été utilisé pour la première fois en 1922 par un chercheur russe, Aleksei Pavlov. Tout comme l’holocène trouvait ses racines dans la pensée religieuse de l’époque, il est fort possible que l’anthropocène soit une extrapolation de la pensée marxiste, qui insistait sur la possibilité du collectif à changer la nature des systèmes politiques et économiques, et donc, pour quoi pas, l’environnement naturel lui-même.

Mais la notion ne fut pas adoptée par les pays occidentaux, et c’est bel et bien l’holocène qui est resté le terme de base pour définir notre ère géologique. C’est seulement en 2002 que le terme a été popularisé par le prix Nobel de chimie Paul Crutzen.
Mais comment définir l’anthropocène et dater ses débuts ? Dans « ère géologique » il y a « géologie » et la condition pour définir une nouvelle ère est simple : elle doit pouvoir se remarquer par une série de traces dans la mémoire rocheuse de notre planète, par la présence de fossiles ou de marqueurs chimiques.

Quand l’anthropocène a-t-il commencé ?

url2Dans leur article pour Nature, Simon Lewis et Mark Maslin se penchent sur plusieurs dates possibles pour le commencement de cet « anthropocène ». La première nous ramène à l’invention du feu. Mais si cette découverte est une date fondamentale de l’histoire de l’humanité, elle n’a guère laissé de trace globale dans la mémoire géologique. Vient ensuite la période qui va de -50 000 à -10 000, qui correspond à l’extinction de la plupart des grands mammifères qui peuplaient la planète à l’époque, comme les mammouths, mais ce phénomène s’est déroulé sur une longue période et à un rythme différent selon les continents, donc ne peut être considéré comme assez précis pour lui permettre d’être considéré comme un événement fondateur. Vient ensuite la naissance de l’agriculture, mais là aussi, cela s’est déroulé en plusieurs points sur une très longue période de temps.

La date de -8000 est plus intéressante. En effet, à cette époque la plupart des êtres humains se sont convertis à l’agriculture et il est possible qu’on observe à cette période un changement global de l’écosystème. En effet, si l’on étudie la succession des âges glaciaires qui se déroule jusqu’à cette période avec régularité, on devrait en déduire que le système terrestre aurait dû connaître une nouvelle glaciation à peu près à cette période. Mais rien ne s’est passé, la terre a « sauté » une glaciation. La cause en serait peut-être que la déforestation massive opérée pour laisser la place aux champs cultivés aurait déjà suffi pour augmenter la quantité de CO2 dans l’atmosphère et déclencher, pour la première fois, le phénomène de réchauffement climatique. Vers -5000, on observe une baisse considérable du méthane dans les strates géologiques, ce qui peut être causé par la culture du riz et la domestication généralisée des ruminants. Mais les auteurs ne retiennent pas ces deux dates, pourtant intéressantes, car des causes naturelles pourraient être responsables de ces transformations.

On se rapproche alors de la période contemporaine et les auteurs s’intéressent fortement à la conquête des Amériques. Cela a induit deux phénomènes remarquables au plan géologique. Tout d’abord, on assiste à une mondialisation des plantes cultivées et des animaux domestiques : le blé, le riz, les boeufs et les chevaux arrivent sur le continent américain, tandis que le maïs ou les pommes de terre débarquent en Europe. Un tel mouvement laisse effectivement des traces précises au plan géologique, puisqu’on retrouve, pour la première fois, des restes de ces plantes et de ces animaux en des lieux où on ne les avait jamais trouvés jusqu’ici… Mais la colonisation du Nouveau Monde a eu aussi un autre impact, plus tragique. La population amérindienne a été quasiment anéantie par les massacres et la maladie, et est passée de 50 à 60 millions d’individus en 1492 à seulement 6 millions en 1650. Une dépopulation qui n’a pas été sans conséquence sur le système climatique puisqu’elle a entraîné une brusque reforestation et un refroidissement rapide du climat pendant cette période.

On se rapproche de l’époque contemporaine : la révolution industrielle constitue un bon candidat avec son usage accru des carburants fossiles. Mais il est difficile de trouver pour cette époque un marqueur précis déterminant le début de l’anthropocène.

Reste l’époque contemporaine. 1950 avec les débuts de l’ère atomique laisse des traces très précises et globales sur les couches géologiques : on note surtout l’enregistrement d’un pic de radioactivité en 1964.

Au final, les auteurs sélectionnent deux dates privilégiées pour le début de l’anthropocène. 1610, avec le refroidissement brutal du climat, et 1964. 

Un concept né trop tôt ?

Mais ne se trompe-t-on pas en proclamant trop vite la venue de l’anthropocène ? Contrairement aux autres classifications de la stratigraphie, l’étude des couches géologiques, l’anthropocène est un sujet fondamentalement politique : il pose la question de la responsabilité de l’homme dans le destin de sa planète. Certains géologues restent réservés sur le sujet, et craignent que la popularité du concept n’exerce une trop grande influence sur une recherche centrée avant tout sur un examen du très long terme.

Dans un article de 2012 intitulé cruellement « l’anthropocène appartient-il à la stratigraphie ou à la pop culture ? » les géologues Whitney Autin et John Holbrook se montrent particulièrement critiques. Tout en reconnaissant la valeur du terme « anthropocène » pour mettre l’accent sur le rôle important et souvent destructeur de la race humaine sur son environnement, ils doutent de la valeur de ce concept au plan de la pure science stratigraphique : « Bien que nous reconnaissions la valeur du terme anthropocène et admettions que le concept possède quelque mérite, la pop culture ne s’intéresse pas aux implications stratigraphiques de ce débat. S’il existe un désir sous-jacent de faire des commentaires sociaux sur les implications du changement climatique induit par l’homme, la notion d’anthropocène est clairement efficace. Cependant, la provocation revêt une plus grande importance dans la pop culture que dans la recherche scientifique sérieuse. »

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Pour d’autres scientifiques, il est urgent d’attendre… et pendant très longtemps ! Comme l’explique cet autre article – accessible ! – de Nature : « Certains chercheurs affirment qu’il est trop tôt pour prendre une décision – il faudra des siècles ou plus pour savoir quel impact durable les humains ont sur la planète« . Le géographe Erle Ellis aurait même suggéré qu’il faudrait fixer une date « par exemple dans 1000 ans, à partir de laquelle nous devrions officiellement étudier cette question… Prendre une décision plus tôt serait prématuré« . Mais dans 1000 ans, y aura-t-il encore des géologues ?

Rémi Sussan

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4 commentaires

  1. Oui j’ai entendu l’interview d’Emmanuel Todd qui donne une grande place à l’antropocène. Mais son discours apparaît aussi très enraciné dans ses sentiments en contradiction avec une prétention scientifique.

  2. A mon humble avis il ne fait nul doute que l’anthropocène formera une couche stratigraphique bien reconnaissable, riche en suies, plomb et autres métaux lourds voire radioactifs, ainsi que localement en béton, acier, aluminum, verre etc.

    La question en suspens me semble surtout être l’épaisseur de la couche…

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