Technologies : c’est à nous d’en être les maîtres ! Oui, mais comment ?

coverjacobinJacobin (@jacobinmag), le magazine socialiste américain, vient de publier un numéro entièrement consacré à définir un nouveau rapport de la gauche aux technologies, comme une réponse à la tribune de David Golumbia publiée l’année dernière (et dont nous avions rendu compte, bien sûr).

Dans son édito, Peter Frase rappelle que c’est à nous d’être les maîtres de la technologie. Le socialisme et le marxisme ont une relation compliquée avec la technologie, puisqu’elle est à la fois les instruments de contrôle du capitalisme et à la fois la condition de notre avenir. « La technologie n’est pas une chose, mais un rapport social », rappelle-t-il. Elle est le cadre de la bataille entre le capital et le travail et « ce qui est codé dans la technologie ce sont les victoires, les pertes et les compromis de cette lutte ». Or lorsque les termes du débat sur le changement des rapports de production se réifient dans le technologie, c’est souvent à l’avantage des puissants.

Pour Frase, la question que la technologie adresse à la gauche est de savoir comment l’intégrer dans la pensée sociale et la stratégie politique, sans verser ni dans le techno-optimisme, ni dans le techno-sceptisme, tout en reconnaissant que les médiations techniques n’ont pas d’existences autonomes. Les luttes politiques d’aujourd’hui tournent souvent autour de l’utilisation des technologies, mais celles-ci ne sont que le symptôme de l’équilibre des pouvoirs de classes qui sont en jeux.

Pour Frase, nous avons besoin d’un luddisme éclairé. Or cette figure du luddisme, de l’employé qui s’oppose au développement machinique est toujours présentée négativement, à l’image des luddite awards décerné par la Fondation pour l’information, la technologie et l’innovation financée notamment par Google et IBM dont les prix 2014 dénonçaient les régulations dans le secteur hôtelier ou les préoccupations concernant la vie privée dans les dossiers de santé. La figure du luddite sert à présenter les travailleurs comme hostiles à l’innovation pour des motifs égoïstes ou irrationnels, qu’importe si en fait, la technologie toujours présentée comme émancipatrice est en fait piégé dans son enveloppe capitaliste, optimisée pour maximiser le profit privé plutôt que la richesse sociale. En fait, pour les propriétaires des machines, toute résistance aux machines, à la technologie, et à la conception qu’ils en proposent qui n’est qu’un processus de production capitaliste, est pas essence négative. Toute opposition au progrès semble être devenue impossible, qu’importe les valeurs que celui-ci porte, comme le disait Evgeny Morozov. De plus, cette résistance semble d’autant plus passéiste que les consommateurs, eux, apprécient sans retenue l’accès à la technologie. Comme le soulignait le professeur Laurent Alexandre, nous souhaitons tous que la technologie nous aide à « moins souffrir, moins vieillir, moins mourir »… mieux communiquer, mieux consommer, mieux travailler…

Comment lutter pour les droits sociaux à l’heure où ils se déplacent dans la technologie ? Comment montrer que la technologie déplace les questions de pouvoir et de distribution de classe ? Pour Frase, ces questions déplacent également le débat. Pour que la société gagne sa part des fruits de l’automatisation, il faut en passer par une bataille à un niveau supérieur de celui des collectifs de travail. Pour lui, le développement machinique pose la question du revenu de base universel permettant de rendre les citoyens indépendants du travail. Le revenu de base universel pourrait mettre fin au choix entre l’homme et la machine.

Certes, peut-être, mais c’est oublier que les rapports de force entre la technologie et les gens ne se situent pas qu’au niveau du travail et qu’au niveau économique aujourd’hui. Elle s’immisce bien au-delà : au niveau social comme au niveau politique. Et ces champs-là non plus ne peuvent pas être délaissés aux machines sans contreparties.

Quelle stratégie pour la gauche face à la technologie ? Aucune !

Dans un long article, Paul Heideman revient sur l’histoire des rapports du socialisme à la technologie. Longtemps, la technologie et l’innovation ont été à la base de l’idéologie libératoire et émancipatrice de l’Amérique. Or, aujourd’hui, des penseurs comme Tyler Cowen la convoque pour expliquer et légitimer les inégalités : désormais, elle rend la classe moyenne obsolète, elle élimine la demande pour les compétences d’une grande partie de la population active, tout en récompensant ceux qui possèdent les talents de cette nouvelle économie : les 1 % ont leur raison d’être ! Après avoir longtemps été l’une des raisons de l’égalitarisme américain, la technologie est désormais convoquée pour expliquer ses rugosités, ses frictions et comme justification des inégalités.

Reste que le potentiel utopique de la technologie est toujours là, ironise Heideman en faisant référence à Egalisation, une application lancée par un étrange Institut de l’expérience client qui se proposait de résoudre l’inégalité via une application. « Pour chaque injustice, on nous présente désormais une solution technologique soi-disant politiquement neutre, qui promet de résoudre nos problèmes sans jamais déranger les privilèges des puissants ». Face à un tel climat de dépolitisation des enjeux, il n’est donc pas étonnant qu’une grande partie de la gauche ait versé dans une certaine technophobie, se contentant d’analyser les rapports de domination inscrits dans les forces de production que la technologie représente.

Pourtant, rappelle Heideman, l’indifférence à la technologie de la gauche n’a pas toujours été. Le progrès technologique était au coeur de la pensée de Marx rappelle-t-il. Le socialisme ne se disait-il pas scientifique ? N’est-ce pas la technologie elle-même qui le rend possible ?

Pour Marx, la productivité technologique du capitalisme était sa plus importante vertu. Sans cette plus-value, l’égalitarisme signifiait seulement la généralisation de la misère. Mais si l’héritage de Marx sur la technologie est compliqué, le socialisme à l’heure de la Taylorisation a été plus tranchant sur la question de la technologie. Le rejet de la guerre et de l’organisation scientifique du travail a été marqué par le sabotage, un moyen d’affirmer que les travailleurs avaient le droit de gouverner, de décider du rythme et du niveau d’effort auquel ils devaient travailler, sans subir celui de la ligne d’assemblage. Dans la Russie soviétique, Lénine a critiqué Taylor en soulignant que les gains de la gestion scientifique du travail n’étaient jamais allés aux travailleurs qui n’en avaient récolté qu’une surcharge de travail et du chômage. Cependant, la répartition rationnelle du travail était suffisamment fascinante et organisatrice, pour que, si elle était libérée de son asservissement au capital, elle puisse être redéployée par les socialistes, estimait-il, sans voir combien la rationalité même était à la base de l’asservissement. En fait, pour créer une société soviétique productive, la Russie bolchévique n’a pas hésité à recourir aux méthodes tayloristes. A l’ère stalinienne, les efforts pour accroître la productivité du travail portaient plus sur l’exhortation morale, à l’image du stakhanovisme. Les théoriciens socialistes sont pourtant restés relativement aveugles au caractère de classe du taylorisme, estime Heideman.

Le soutien le plus enthousiasme pour le taylorisme est pourtant venu d’Antonio Gramsci dans sa défense du fordisme et de l’homme industriel. Il faudra attendre la Nouvelle Gauche des années 60 et 70 pour retrouver une critique complexe de la technologie, notamment avec Harry Braverman pour qui le taylorisme est la pratique de gestion du travail salarié dans une société capitaliste. Braverman montre que le taylorisme vise à diminuer les compétences et connaissances des travailleurs. Pour Taylor, la rationalisation n’était possible qu’en enlevant le contrôle de la conception par les ouvriers et en les déqualifiant. Braverman souligne alors que la gestion scientifique du travail n’est pas une technique neutre pour améliorer l’efficacité, mais un nouveau régime de travail.

L’autre critique est venue du socialiste britannique Chris Harman s’en prenant au tout début du développement de la technologie informatique. Avec son pamphlet Une machine après votre emploi Harman montre que la contestation n’est pas dans la technologie, mais dans son contrôle. Pour lui, plutôt que de résister à la mécanisation et à l’automatisation, les travailleurs devraient adjoindre des conditions aux efforts de rationalisation pour préserver le pouvoir de la classe ouvrière afin de canaliser le changement pour qu’il ne soit pas corrosif. Par exemple, il s’opposait à l’utilisation de la technologie pour évaluer la vitesse de travail, promouvait des garanties pour ceux qui ne sauraient s’adapter aux changements, etc.

Pour Heideman, ces deux penseurs de notre rapport à la technologie ont encore beaucoup à nous apprendre. Mais ces questions d’élargissement de la revendication ne sont pas suffisantes et le recul des droits sociaux ces dernières années montre en tout cas qu’elles n’ont pas porté. Les garanties d’emploi, de salaires ou d’avantages ne sont pas suffisantes. Et si les employeurs ont souvent préservé les avantages de la génération actuelle des travailleurs, c’est souvent en s’assurant que les prochains n’y auront jamais accès. Pour Heideman, la stratégie pour lutter contre le capitalisme technologique est encore à élaborer.

Et après ce long historique, en effet, on se trouve particulièrement démuni, comme si aucune réponse actuelle ne savait être apportée.

Peut-il y avoir une innovation de gauche ?

Dans un autre article de Jacobin Tony Smith souligne qu’il est nécessaire de mettre le progrès technologique au service des gens.

Il revient longuement sur le rôle de l’Etat dans l’innovation, rappelant son rôle essentiel dans la recherche à long terme et son financement, et le rôle de ce financement dans le développement technologique privé. Il rappelle que les produits d’Apple n’auraient jamais été possibles sans R&D financée par l’Etat, comme le soulignaient déjà les propos de Mariana Mazzucato.

La technologie n’est pas qu’une arme dans la concurrence inter-capitaliste, c’est aussi une arme de lutte entre le capital et le travail. Les évolutions technologiques changent l’équilibre des pouvoirs en faveur du capital. Du fait de cette asymétrie, les progrès de la productivité qui pourraient réduire le temps de travail tout en augmentant les salaires, conduisent à la place au chômage, au déclassement, et ce, à un niveau global à l’heure où les chaînes de production sont devenues mondiales.

Mais l’automatisation et le développement des nouvelles technologies permettent aussi à chacun de se réapproprier les moyens de production. Et Smith de vanter les projets d’innovation collectifs décentralisés et open source, qui génère des innovations « qualitativement différentes ». « Le potentiel de ces nouvelles formes de travail social collectif pour répondre aux besoins sociaux les plus pressants à travers le monde est sans précédent. » Mais pour s’épanouir, l’innovation open source nécessite un libre accès aux biens de la connaissance existants. Or, ce libre accès semble plutôt de plus en plus contesté vu le renforcement de la lutte pour la défense des droits de propriété intellectuelle. D’outils d’émancipation, les changements technologiques semblent être devenus une arme qui permet aux privilégiés de maintenir et d’étendre leurs intérêts. Mais ces effets destructeurs ne sont pas tant le fait des technologies que de la manière dont elles sont utilisées par le capitalisme, comme nous l’expliquait récemment Evgeny Morozov.

Pour Smith, les moyens de production mis en place par les grands acteurs du numérique ne sont pas des biens de consommation. On devrait plutôt « les reconnaître comme un type particulier de propriété publique », explique-t-il avant de s’enflammer pour une technologie plus démocratique, mais où il perd ses lecteurs en tentant de nous expliquer avec naïveté et d’une manière très généraliste comment la mettre en place.

Nicole Schoff, elle s’est intéressée à la société Smartphone, qui est pour elle l’emblème du XXIe siècle, tout comme l’automobile était celui du XXe. Mais là aussi, elle dresse un réquisitoire sans faille d’un outil qu’elle voit uniquement comme un outil d’asservissement et de marchandisation. Même chose pour Megan Erickson, qui, dans un article assez drôle puisque cette spécialiste de l’éducation décrit son ahurissement à participer à un atelier de brainstorming pour « repenser l’éducation », ne voit l’innovation éducative uniquement sous le prisme du projet libéral.

Au final, malgré son titre, le dossier de Jacobin consacré à la technologie ne donne pas beaucoup de pistes pour redevenir maître de la technologie. Si la gauche sait être critique des technologies en étant avant tout critique du projet capitaliste, il lui manque terriblement de capacité à faire des propositions et à susciter de l’appétence, en faisant de la technologie autre chose qu’un outil d’individualisation.

Hubert Guillaud

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