Open robotique : faire passer les business models à l’échelle

Le développement robotique industriel a très longtemps reposé sur des développements et interfaces logicielles propriétaires. Pour que les robots progressent plus vite, les roboticiens doivent apprendre à s’entraider et à échanger. C’est le message que plusieurs spécialistes sont venus défendre à la tribune de la conférence scientifique d’Innorobo.

Pour Joost Nijhof, l’un des responsables du Hub robotique d’Odense au Danemark, qui avec quelques 70 entreprises de robotique, s’affiche comme la capitale de la robotique, celle-ci doit apprendre du développement qu’a connu le monde du mobile avec les applications. C’est ce que défend Bruno Maisonnier, le fondateur d’Aldebaran Robotics (qu’il a quitté) et vice-président du Syndicat de la robotique de service professionnel et personnel avec sa famille de robots compagnons, comme Nao ou Pepper, en proposant des robots applicatifs. A San Francisco, Elad Inbar, fondateur de RobotsLab et du RobotAppStore propose un magasin d’applications robotiques dans lequel on trouve plus de 271 applications (une centaine pour Roomba, le robot aspirateur, 25 pour ceux d’Aldebaran). Toutes les applications sont gratuites. Pour Joost Nijhof, ces places de marché sont appelées à devenir le chainon manque de la chaîne de valeur.

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Image : Le Robot App Store : le magasin d’application de la robotique.

2015 a été une grande année pour les robots personnels et les compagnons sociaux, comme Jibo (800 $), Jimmy (un robot open source en kit développé par Trossen Robotics, 1600 $), Poppy (lui aussi open source, 8400 euros) ou Pepper d’Aldebaran (1500 euros), dont les 1000 premières unités ont déjà été vendues et qui propose un programme de développement d’applications pour lequel on trouve déjà de nombreuses contributions.

Il est temps de mettre les business models de la robotique à jour, estime Nijhoff. La robotique a besoin de modèles d’affaires simples qui exploitent les chaînes de valeur explique-t-il en prenant pour exemple Universal Robots, l’entreprise qui développe des bras robotiques pour l’industrie sur un mode collaboratif a mis en place également un programme d’applications partagées mais aussi à ouvert ce magasin. Pour Nijhoff, les robots industriels doivent s’inspirer des développements économiques innovants de la robotique de loisir pour grandir : « faites passer vos business models à l’échelle ! »

Robotique : vers des modèles économiques open source

Joël Gibbard (@joelgibbard) d’OpenBionics s’intéresse, lui, aux prothèses de main. Les prothèses high-tech i-Limb ou Michelangelo sont très chères et la plupart sont inaccessibles à ceux qui en ont le plus besoin. D’où l’idée de développer des prothèses open source avec le même niveau de fonctionnalité que ces prestigieux concurrents… pour 200 dollars. C’est l’objectif d’OpenBionics.

Le premier modèle développé par Joel Gibbard était un modèle imprimé en 3D dont les plans sont accessibles en ligne. Ceux-ci ont été téléchargés dans le monde entier et de nombreuses personnes ont contribué à améliorer le modèle originel. Si c’est une chose de faire une main robotique, s’en est une autre de s’adapter aux handicaps de chacun – comme nous l’expliquait déjà Jonathan Kuniholm sur la scène de Lift en 2011… Joel a utilisé le scan en 3D et l’impression 3D pour créer des « chaussettes » permettant aux prothèses de s’adapter parfaitement aux handicaps de chacun.

Pour l’instant Open Bionics en est toujours au prototypage. Il a travaillé avec une trentaine de personnes amputées pour mieux concevoir sa main, se rendant compte de l’importance de la légèreté et de son look. Beaucoup d’usagers ont souhaité par exemple qu’elle soit dotée d’une lampe, à la fois pour donner au handicap une image valorisante, pareille à un super héros, mais aussi pour transformer le handicap en avantage. La main doit-elle être dotée d’un micro pour téléphoner ou communiquer ? Une main robotique doit-elle être plus qu’une main ? C’est ce que rapportent en tout cas ceux qui vivent avec une main en moins. Plus qu’une pince ou qu’une prothèse de plastique sans fonction, une main robotique doit pouvoir être capable de faire des choses qu’on ne peut pas faire avec une main humaine. « Ils veulent des fonctions supplémentaires. Ils veulent pouvoir la personnaliser », comme Grace qui a souhaité la couvrir de cristaux pour la rendre plus belle.

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Image : un prototype d’Open Bionics imprimé en 3D et doté d’une lumière dans sa paume.

Le poids est également une contrainte forte. Les utilisateurs veulent une prothèse légère surtout pour pouvoir la porter tout le temps. Joel a travaillé beaucoup avec Nicolas Huchet sur BionicoHand… pour créer une main robotique imprimée en 3D en une fois et développer des capteurs électromyographiques pour la commander.

A entendre les questions qui agitent l’assistance à la fin de la présentation, le modèle économique de l’open source semble encore poser des questions aux gens de la robotique. Le fait que Open Bionics rende ses prototypes accessibles et ses plans téléchargeables gratuitement pose encore à beaucoup de chercheurs et industriels un problème inédit. Pourtant, à terme, Open Bionics proposera certainement un produit et un service personnalisable payant, alors que ceux qui utiliseront ses plans devront tout construire par eux-mêmes. Deux propositions qui ne s’adressent pas aux mêmes publics. A croire que le monde de la robotique n’est pas encore très familier des questions de segmentation des publics.

Faudra-t-il standardiser le monde pour les robots ?

Daniel Theobald de Vecna développe surtout des robots pour la logistique et la santé : notamment des chariots à pharmacie robotisés pour les hôpitaux par exemple afin que le personnel médical passe plus de temps avec les patients qu’à pousser des chariots sur 10 km de couloirs d’hôpitaux chaque jour, à l’image de celui-ci installé dans un hôpital de Beauvais et présenté au JT de TF1. Dans son domaine, il est surtout confronté à des réticences des professionnels. « L’acceptation des utilisateurs finaux est ce qu’il y a de plus important. » Or, les barrières à l’adoption des robots sont encore importantes. Pour beaucoup de professionnels, les robots sont jugés trop coûteux, les gens craignent qu’ils affectent le moral de ceux qui vont devoir travailler avec eux. Le problème de la maintenance et des compétences pour les utiliser est également souvent avancé. Mais plus encore, l’idée de les mettre en place dans des environnements existants, dans des hôpitaux parfois anciens, pas toujours adaptés, circulant à côté du public pose également beaucoup de questions. Les robots doivent pouvoir s’adapter aux infrastructures existantes…

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Image : Un robot chariot à pharmacie de Vecna.

Mais force est de constater que ce n’est pas si simple, se plaint Daniel Theobald. L’industrie a besoin de standards, comme l’informatique a eu besoin de standards pour développer son marché. « On a besoin que les robots des uns sachent travailler avec les robots et applications des autres et inversement. On a besoin de suivre le même chemin que l’industrie des ordinateurs pour nous développer. La compétition est une vision à court terme et à courte vue. Si l’avenir de l’industrie est la robotique, alors des standards doivent voir le jour pour permettre son déploiement et rendre les échanges plus faciles. On grandira plus vite tous ensemble en partageant des standards sans réinventer la roue. (…) Les revenus à se partager grandiront d’autant si nous travaillons tous ensemble », souligne Daniel Theobald.

Mais les standards qu’appelle Vecna de ses voeux ne sont pas que des standards pour le monde de la robotique, ce sont aussi des standards pour que les robots puissent fonctionner dans le monde réel. La plupart des ascenseurs ne permettent pas d’être appelés facilement par des robots par une commande radio ou via l’internet. Et quand c’est le cas, rarement, les fabricants ne proposent pas tous les mêmes types de commandes. Cela signifie qu’il faut souvent développer des solutions spécifiques qui font perdre du temps et de l’argent à tout le monde. Les fabricants d’ascenseurs devraient proposer des services web ou radio standards. Les fabricants de portes également… Faire naviguer un robot dans un hôpital ou dans bien des espaces publics est encore compliqué.

Les robots opèrent dans des espaces dynamiques dont ils doivent également comprendre le fonctionnement. Ils doivent comprendre que des espaces puissent être fermés ou indisponibles. Ils doivent comprendre que d’autres déplacements sont prioritaires, qu’il y a des pics de déplacements… Ils doivent comprendre les urgences, être capables de s’adapter. Ils doivent aussi être capables de faire la différence entre un humain et un objet dans l’environnement où ils évoluent. « Il faut prendre en compte non seulement le robot, mais l’environnement où il s’insère, les gens avec lesquels il doit travailler ». Pour cela, il est nécessaire de diminuer l’appréhension et augmenter l’utilisation. Pour cela, il faut coller au plus proche des besoins. L’automatisation nécessite de dépasser la prise en compte de l’environnement pour faire sens de ce que le robot perçoit. Pour Theobald, les roboticiens sont déconnectés des réalités. « Oui, les robots sont cools. Mais cela ne suffira pas à permettre de les insérer dans le monde réel ! »

Hubert Guillaud

Retour sur Innorobo 2015 :

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