Qu’est-il arrivé aux solidarités ?

Où sont passées les protections sociales et les institutions qui les défendent ? Dans un monde « sans alternative », les protections sociales semblent partout reculer, comme l’illustre la lutte contre la loi travail. « Qu’est-il arrivé aux solidarités traditionnelles ? », interrogeait Arthur de Grave (@arthdeg), rédacteur en chef de Ouishare Magazine, lors d’une session du Ouishare Festival, qui se tenait mi-mai 2016 au Cabaret Sauvage à Paris.

Pour Laetitia Vitaud (@vitolae), de Switch Collective, une startup qui propose des bilans de compétence nouvelle génération comme l’expliquait un article de 20minutes, les solidarités se sont créées pour répondre aux défis de la production de masse, en défendant la protection sociale via des syndicats d’autant plus puissants qu’ils étaient le reflet de très grandes entreprises et de métiers très organisés. Des institutions publiques, puissantes, ont accompagné et promu des réponses aux risques de masse nés de la société industrielle. Mais, ces institutions n’ont pas évolué avec la fin des industries et le développement d’une société de services. Elles ne se sont pas reconfigurées pour répondre aux nouvelles aspirations sociales, économiques et politiques. Quelque chose n’a pas été inventé, implémenté… Les institutions anciennes se désagrègent peu à peu, à l’image des syndicats, sans être remplacées par de nouvelles. Les nouveaux risques d’une société de service, d’une société connectée, en réseau, ne sont désormais pas couverts.

CiuuCv_WEAA9BII
Image : de droite à gauche, Fabrice Epelboin, Saru Jayamaran, Matthieu Leventis, Laetitia Vitaud et Arthur de Grave au Ouishare Festival, photographiés par WantMoreWork.

Le philosophe marxiste Franco Berardi l’explique assez bien d’ailleurs dans son dernier livre Tueries : alors que les ouvriers de l’industrie souffraient de la séparation entre leur activité productive et leur vie mentale, ils pouvaient néanmoins s’adonner à des formes solidaires en dehors de leurs journées de travail qui leur permettaient de se mobiliser aussi dans le cadre de leur travail. Dans une société de services, les travailleurs du savoir, qui s’identifient à leur travail, vivent les conflits sociaux et le mécontentement comme des échecs personnels qui ruinent l’estime de soi et les empêchent de construire des formes collectives en dehors des limites de leur seul travail. La fragmentation du travail et la compétition ont fini d’achever la solidarité comme un recours ou une alternative. Ils en ont patiemment été dépossédés !

Dans un billet publié sur Médium, Laetitia Vitaud détaille un peu plus son propos. Si le salariat demeure la norme, à l’heure du chômage de masse, celui-ci entame une lente et longue baisse… Les contrats à durée déterminée prennent le pas sur les CDI. Or, les protections sociales n’ont pas évolué pour couvrir cette évolution, pas plus qu’elles n’ont pris en charge de nouveaux risques auxquels sont confrontés les nouveaux types de travailleurs, comme les autoentrepreneurs, les free-lances, les « slashers »…

Pour Matthieu Leventis (@matthieuls), cofondateur de Mangrove, une entreprise qui promeut de nouvelles façons de travailler, et de Airdoc, il faut également entendre qu’il y a une forte aspiration à travailler autrement. « Le sens des solidarités s’est perdu avec le sens du travail ». Les indépendants sont à la recherche de sens dans leur travail et ce sens passe aussi par une nouvelle façon de travailler, de nouvelles manières de s’organiser, bien plus horizontales, collaboratives, même si les formes de ces collectifs se cherchent encore beaucoup.

Pour Saru Jayamaran (@sarujayaraman), directrice d’un programme du Centre de recherche sur le travail de Berkeley, cofondatrice d’une nouvelle forme de syndicalisme aux Etats-Unis, avec ROC Union, un syndicat dédié aux métiers de la restauration… Il ne faut pas balayer trop vite l’histoire syndicale. Les formes de solidarités collectives ont une longue histoire. Elles ont toujours eu à répondre à de nouveaux défis et elles répondront à ceux d’aujourd’hui. ROC Union est un syndicat nouveau, lancé il y a seulement 8 ans pour répondre aux défis que rencontre le monde de la restauration aux Etats-Unis. Un Américain sur deux a travaillé dans un restaurant dans sa vie et un Américain qui travaille sur 3 est un travailleur pauvre. Sans lien direct de l’un à l’autre, le secteur de la restauration aux Etats-Unis est l’un des pires qui soi… Nombre de ceux qui y travaillent ne gagnent que les pourboires qu’ils reçoivent. C’est un secteur où le salaire minimum n’existe pas. En moyenne, ceux qui ne vivent que des pourboires dans ce secteur gagnent 2,2 dollars de l’heure ! Face à des conditions de plus en plus dégradées, peu d’Américains souhaitent travailler dans la restauration et les propriétaires de restaurants ont beaucoup de peine à recruter. Pour de plus en plus de personnes, les pratiques en cours dans ce milieu connaissent un fort rejet et nombreux sont ceux qui parlent de formes de travail proches de l’esclavage. C’est ce à quoi a tenté de répondre ROC united… par des actions locales restaurant par restaurant, afin d’imposer des normes sociales plus équitables, prenant au sérieux la relation employé-employeur… En imposant un salaire minimum et en refusant la rémunération basée sur le seul pourboire, Roc a montré aux salariés qu’ils pouvaient changer leurs conditions de travail et à leurs employeurs qu’ils avaient à gagner à respecter leurs employés pour améliorer le service aux clients et limiter le fort turn-over du secteur…

Pour Laetitia Vitaud, l’absence de solidarité dans les entreprises d’aujourd’hui pousse les gens à se tourner vers des organisations comme Switch Collective. De plus en plus de gens cherchent une réponse à leur quête de sens dans de nouvelles formes de travail, qui vont de l’entrepreneuriat, à l’indépendance ou aux formes plus coopératives (voir notre article « Quelle est la meilleure réponse à l’ubérisation ? Les collectifs !). Mais quitter son travail pour se lancer dans ces formes d’aventures nécessite de prendre des risques nouveaux sur sa santé, son logement… L’habitat notamment est un gros problème. Face aux innombrables garanties demandées pour louer ou acheter un bien, on constate que se loger n’est pas tant corrélé aux revenus (certains indépendants en ont suffisamment pour se loger), qu’à leur régularité. Nous avons besoin de nouvelles institutions, de nouvelles formes de solidarité pour lutter contre cela, à l’image de ce que propose WeMind, un collectif de freelance qui apporte une mutuelle santé adaptée et qui envisage de développer un comité d’entreprise et une solution pour les aider à accéder au logement. Les mêmes questions se posent bien sûr autour de la question de la formation qui dépend trop de la volonté des entreprises que de la liberté des salariés à pouvoir changer de métier ou évoluer. Pour Laetitia Vitaud, de plus en plus de startups font ce que les institutions publiques ne font plus. C’est-à-dire que la question du sociale se recompose sous l’effet de la perturbation que produit le numérique.

Pour l’entrepreneur et hacktiviste Fabrice Epelboin (@epelboin), fondateur de Yogosha, une entreprise qui propose à d’autres de faire la chasse à leurs bugs informatiques, face à l’effondrement de l’Etat providence, la seule solution est celle de la transparence radicale, explique celui qui a participé à apporter des outils numériques aux printemps arabes (voir notre article : « Refaire société : comment s’engager aujourd’hui ? »). Saru Jayamaran n’est pas d’accord. Pour elle, l’Etat providence n’a pas disparu. On peut et il faut travailler à sa restauration. Il faut prendre l’inspiration dans l’énergie des nouvelles communautés et rebâtir les anciennes solidarités. On a besoin de politique pour bâtir nos libertés… Et si des salariés, mais aussi des employeurs, rejoignent ROC Union, c’est parce que les uns comme les autres ont besoin de politiques et de coconstruire ces politiques. Pour Saru Jayamaran : on ne gagnera rien en faisant lutter les travailleurs les uns contre les autres. Il faut construire des alternatives. ROC va imposer un revenu minimum dans la restauration aux Etats-Unis. Travailler à un nouveau modèle où employeurs et travailleurs travaillent ensemble plutôt que les uns contre les autres est prometteur. Ça change et les choses et ça va continuer à les changer !

Dans une autre table ronde animée par le prospectiviste Dylan Hendricks (@dylanhendricks) de l’Institut pour le futur, Sarita Gupta (@saritasgupta) responsable du syndicat américain Jobs with Justice et de l’initiative Caring across generations tenait des propos très proches de ceux de Saru Jayamaran.

Ci6dFjwXEAA45Wd
Image : de gauche à droite : Dylan Hendricks, Sarita Gupta et Vincent Huguet, sur la scène du Cabaret Sauvage, photographiés par Imandeep Kaur.

Face au développement du temps partiel et d’une économie de l’offre à la carte incarnée par les grandes plateformes de l’économie collaborative, nous avons besoin d’adapter le contrat social à ces nouveaux types de contrats de travail… Dans ce cadre, Jobs with Justice, commet des actions en justice pour faire avancer le respect du salaire minimum dans de nombreuses professions : que ce soi dans les métiers du soin aux enfants ou aux personnes âgées, de la restauration, de l’agriculture ou de la construction. JWJ travaille à faire naître des communautés pour défendre les droits de ceux qui font le même travail, localement ou au niveau de chaque Etat américain. Pour Sarita Gupta, l’enjeu est de travailler à un niveau très local et par branches.

Pour Vincent Huguet (@vhuguet) de Hopwork, une plateforme qui met en relation les freelances et les entreprises tout en apportant des services aux deux pour améliorer leurs relations. Forte de 22 000 travailleurs indépendants, Hopwork apporte aux freelances qui s’inscrivent sur sa plateforme des réponses à leur problème, via des assurances spécifiques, en cas d’accident ou de problèmes de santé ou de difficultés de paiements… Hopwork a également lancé, à la demande de sa communauté, des rencontres par ville, les Hopdrinks, permettant aux free-lances souvent isolés de se regrouper, de partager leurs expériences, leurs sentiments, leurs échecs et leurs succès. Toutes les plateformes qui vont accompagner le développement des nouvelles formes d’emploi ne proposeront pas les mêmes services. Certaines seront très instrumentales, d’autres plus équitables.

Pour Sarita Gupta, l’enjeu des plateformes numériques est de s’assurer qu’elles ne créent pas seulement des bénéfices commerciaux pour leurs membres, mais aussi des bénéfices sociaux. Pour le dire autrement, elles ne doivent pas chercher à individualiser ceux qui les utilisent, mais peut-être avant tout réintroduire de la cohésion sociale et veiller à l’impact social des systèmes qu’elles mettent en place.

Hubert Guillaud

À lire aussi sur internetactu.net

2 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *