La logique normative de la critique des écrans

Dans le nouveau magazine du sociologue Nathan Jurgenson (@nathanjurgenson), Real Life (@_realifemag), lancé avant l’été, la sociologue Jenny Davis (@Jenny_L_Davis) de l’université James Madison, revient sur la critique récurrente de notre aliénation par les écrans. La ligne dominante de la critique à l’encontre des technologies se focalise sur le fait que les téléphones et les médias sociaux éroderaient la connexion « réelle », présentielle, les rapports entre « vrais » humains. En fait, souligne la chercheuse, la critique des écrans porte moins sur les écrans que sur une logique normative des rapports humains. Elle est avant tout une critique morale, comme l’avait très bien explique Nathan Jurgenson lui-même. Pourtant, la recherche montre que ces critiques sont souvent sans grands fondements, explique-t-elle en pointant vers quelques études : la parenté semble plus maintenue qu’évincée par la connectivité, les médias numériques semblent plutôt renforcer l’empathie que le contraire, et le travail semble plus défini par l’appartenance à un projet que par le partage d’un même bureau. Les données (voir cette étude (.pdf) et les analyses du Pew Research Center) montrent que la communication médiatisée par l’électronique augmente plus qu’elle ne remplace les interactions en face à face.

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Pour Jenny Davis, les critiques à l’encontre des écrans semblent plutôt tenir d’un présupposé idéologique. « Ils supposent une nature humaine universelle, incarnée par un utilisateur de la technologie normatif : celui pour lequel l’interaction face à face est à la fois possible et optimale et dont les connexions sociales et locales sont toujours favorables et positives. (…) Quand les critiques déplorent la montée des écrans et la chute supposée du lien social, ils ignorent avant tout la diversité humaine. » Et la sociologue de souligner : mais pour qui les interactions sociales face à face sont-elles idéales et dans quelles conditions ? Oubliant tous ceux pour qui l’interaction face à face a tendance à être un obstacle et tous ceux qui bénéficient socialement de l’usage des médias numériques.

Dans une étude sur les forums d’échange autour de la maladie d’Alzheimer, le sociologue Jason Rodriguez a montré comment ceux-ci ont permis aux participants de maintenir et préserver un lien social ainsi qu’un sentiment de soi. La communication asynchrone permettant aux aidants et aux malades d’avoir un engagement social plus accessible qu’en communication IRL. « Les patients atteints d’Alzheimer ne sont pas les seuls à trouver la communication via les écrans habilitants là où la communication en face à face devenait rédhibitoire. » Les personnes ayant un handicap physique, les malades, ceux ayant des identités « contestées »… tous ont pu dynamiser leur vie sociale via les médias numériques.

Comme le disait la sociologue Zeynep Tufekçi en 2012, cela concerne tous « les gens qui ne dominent pas les conversations », tous ceux qui sont différents des gens qui sont autour d’eux. Le modèle normatif de cette critique oublie tous ceux qui ont un corps ou un esprit différent. Ou ceux qui sont socialement différents. Or, nous sommes loin d’être uniformes, rappelle la sociologue. Les écrans offrent une chance de remettre en question la « pathologisation » des autres. Le regard normatif des déconnexionnistes critique la capacitation, l’autonomisation que permet la technologie…

Pour Jenny Davis, en permettant de se sortir de l’isolement que provoque une identité ou une préférence sexuelle différente, des croyances religieuses ou politiques distinctives ou des zones d’intérêts spécifiques, les écrans offrent aux gens des moyens de se mettre en relation avec des gens qui leur ressemblent, de collaborer, de développer des actions collectives pour favoriser le changement social. Peut-être n’est-il pas si étonnant finalement, si on voit de plus en plus de gens faire leur coming out sur les réseaux. Malgré les débordements de haine qu’ils peuvent y rencontrer, internet leur permet d’avoir plus de contrôle sur eux-mêmes et sur les réseaux. Pour « ceux pour qui la vie quotidienne normale est inconfortable ou dangereuse, une zone de confort culturelle [où l’on retrouve des gens proches de soi, NDT] peut-être un besoin urgent, plus que la marque d’une propension narcissique ou égocentrique. » La posture morale des déconnexionnistes qui avance pour tous ce qui est bien et bon pour la vie sociale et personnelle, oublie la diversité de la condition humaine. « Si seuls ceux qui peuvent discuter en face à face sont qualifiés pour avoir de vraies conversations, alors il est possible qu’un jour ils ne trouvent plus personne à qui parler », conclut ironiquement Jenny Davis.

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