De la littérature à la TV, aller et retour…

Dans son livre Pour comprendre les médias, Marshall McLuhan remarquait que très souvent, les premières manifestations d’un nouveau média étaient des reproductions du contenu réalisé avec un média plus ancien : ainsi le cinéma a-t-il commencé comme du théâtre filmé, avant d’établir ses propres règles ; la radio a d’abord été utilisée pour retransmettre des concerts… Mais aujourd’hui, la prolifération des moyens de communication peut établir des relations dans les deux sens. Il arrive qu’un média ancien s’inspire des méthodes et techniques d’un autre plus récent.

De fait, nous affirment Wired (voir également un second article sur le sujet) et NPR, la notion de « série » et les expérimentations télévisuelles en la matière, commencent à atteindre le monde de l’édition traditionnelle.

Vers le « binge reading »

En général, un show TV peut être sériel, feuilletonnant, ou les deux. Dans le cas d’une narration sérielle, chaque épisode est séparé des autres, le point commun restant les aventures d’un ou des personnages centraux : Starsky et Hutch ou Star Trek sont essentiellement sérielles. Le feuilleton, au contraire, suit les aventures des héros d’un épisode sur l’autre. Game of Thrones, ou le récent Stranger Things, sont des feuilletons. Enfin, aujourd’hui, de nombreux shows TV combinent feuilleton et série : c’est le cas par exemple de Buffy contre les vampires, ou de X-Files.

Bien avant la télévision, la littérature avait déjà exploré mode sériel et feuilletonesque. Du Club des 5 à Bob Morane et Harry Potter, la littérature, surtout pour jeunes, regorge de séries. Quant au feuilleton, il a bien sûr ses lettres de noblesse, puisque ce genre d’écriture fut exploré dès le XIXe siècle par de grands noms comme Alexandre Dumas ou Charles Dickens.

Aujourd’hui la SF et la Fantasy voient se multiplier les sagas construites sur un mode sériel ou feuilletonnant, du Seigneur des anneaux à Game of Thrones, en passant par les 9 princes d’Ambre

Cependant, nous ne sommes plus au XIXe siècle : les journaux ne publient plus de feuilletons littéraires. Du coup, les épisodes d’une « saga » peuvent être publiés à raison d’un volume par an ou plus lentement encore : largement le temps d’oublier où en étaient les personnages !

Les choses se compliquent encore lorsque la même histoire se déroule sur deux médias. Ce qui se passe en ce moment avec Game Of Thrones, le rythme de la série TV s’étant révélé plus rapide que celui de parution des livres.

Et ce, alors même que le rythme de diffusion hebdomadaire des séries TV apparaît aux spectateurs comme beaucoup trop lent : la pratique de « binge watching » s’est généralisée, et on aime bien aujourd’hui « s’enfourner » tous les épisodes d’une série en l’espace d’une ou deux soirées. Une chose que Netflix à bien compris, puisque diffusant d’un coup tous les épisodes d’une saison donnée.

southernreachWired et NPR nous racontent les expérimentations de l’éditeur FSG (Farrar Straus and Giroux), qui a tenté de s’adapter à ce nouveau rythme exigé par de plus en plus de lecteurs. En 2014, il a ainsi publié la trilogie de Jeff Vandermeer, Southern Reach, en l’espace de 8 mois. Pour ce faire, Vandermeer écrivit rapidement les deux suites au premier volume et s’en alla effectuer un tour promotionnel afin faire connaître la saga le plus largement possible. Résultat, nous explique Wired, les volumes deux et trois se retrouvèrent dans la liste des best-sellers du New-York Times et chaque nouvelle sortie a fait bondir les ventes des épisodes précédents.

FSG a réitéré l’expérience avec The Tale of Shikanoko, de Lian Hearn, une « saga » dont les quatre parties ont toutes été publiées en six mois. Comme l’a expliqué Sean McDonald, l’un des éditeurs de FSG, au site NPR, une telle pratique se rapproche de la programmation de la saison d’une série TV.

Un nouveau métier : le showrunner littéraire

Mais si FSG s’inspire de la télévision et singulièrement de Netflix pour encourager la lecture rapide d’histoires sur plusieurs volumes, le « binge reading », cette maison d’édition reste dans le cadre classique de la littérature. Serial Box va plus loin en adoptant complètement le mode de diffusion télévisuel.

Cet éditeur d’ebooks se cale sur le modèle de la série TV. Ainsi, plus d’auteur unique mais un « showrunner » chapeautant un pool d’écrivains chacun en charge d’un épisode qui va être publié à raison d’une fois par semaine. Et enfin, au lieu d’un livre, une « Saison » de 16 ou 17 épisodes. « Traditionnellement , il faut 24 à 36 mois pour passer de l’écriture d’un livre à la publication. Avec une équipe on peut passer de l’idée d’une série à sa publication en six mois », a expliqué à Wired Molly Barton, co-fondatrice de Serial Box (et ancienne directrice du numérique chez Penguin).

Voici comment se déroule le processus. On engage d’abord le showrunner qui écrit le premier chapitre et ce qu’on appelle la « bible » (qui contient un descriptif des personnages et des grands arcs dramatiques, et un pitch pour chaque épisode), puis on convoque un atelier avec trois ou quatre auteurs (en général des romanciers, mais cela peut aussi être des scénaristes de série TV). Pendant trois jours, ce groupe travaille sur l’intrigue et de développement des personnages. A la fin de l’atelier, chacun part avec pour mission d’écrire quelques épisodes. Puis au fur et à mesure de la mise en place, les différents auteurs collaborent sur Slack.

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Cette division du travail nuit-elle à l’homogénéité de l’œuvre ? Pas forcément, explique Barton. « Si vous êtres fan d’une série TV, et qu’un auteur est invité à écrire un épisode, vous pouvez sentir sa patte, mais les personnages continuent à rester les mêmes. Un chapitre peut sembler différent d’un autre, imaginé par un auteur différent, mais les personnages sont créés de manière collaborative.  » De fait, c’est ainsi que sont conçues les séries aujourd’hui, et il arrive même parfois que des « célébrités » participent à la création d’un ou plusieurs épisodes (pour exemple, William Gibson, qui a écrit un épisode de X-files, ou Neil Gaiman, auteur de deux scénarios du Docteur Who).

Du reste, depuis une dizaine d’années, ce mode d’écriture propre aux séries a acquis ses lettres de noblesse. On ne dénie plus aujourd’hui le statut d’auteur à des showrunners comme Russell T. Davis, J.J. Abrams ou Josh Whedon. L’introduction de ce mode de création au sein de la littérature ne doit donc pas être forcément interprétée comme une dégradation de la création littéraire. A noter que si FSG se rapproche de Netflix en encourageant le « binge reading », Serial Box reste plus proche de la diffusion télévisuelle classique avec son rythme hebdomadaire. Un autre point sur lequel l’édition selon Serial Box se rapproche des séries TV contemporaines : la prise en compte des désirs des fans. « Nous regardons comment les lecteurs et les auditeurs réagissent aux premiers épisodes, ce qui affecte la façon dont nous finissons la saison » a expliqué Barton à Wired.

Lorsqu’on va sur le site de Serial Box, on remarque encore quelques détails intéressants : ainsi, les séries bénéficient d’une bande-annonce, pour le coup en vidéo, comme tout show TV qui se respecte. Autre côté intéressant, le blog nous donne un aperçu des mécanismes internes de la création, chaque auteur étant invité à écrire ses impressions sur l’épisode dont il est chargé…

Saga littéraire et jeu en ligne

Si FSG et surtout Serial Box s’inspirent de la télévision pour renouveler l’édition romanesque, on peut observer d’autres transferts intéressants entre les différents médias et leur mode de narration. Dans un entretien de 2013 avec R.U Sirius, Douglas Rushkoff discutait de son nouveau concept, le présentisme, qui définit notre incapacité à envisager un futur, et nous situer exclusivement dans un présent de plus en plus complexe (une idée qu’il explore dans son livre The Present Shock, dont le titre contraste avec celui du célèbre ouvrage d’Alvin Toffler, le Choc du Futur).

L’une des caractéristiques du « présentisme » serait, selon lui, l’effondrement de la narration, « ce qui se produit lorsque nous n’avons plus le temps de raconter une histoire ». Il remarquait la ressemblance de structure entre la série Game of Thrones et l’univers du jeu en ligne :

Auparavant, ce genre de spectacle aurait pu être considéré comme étant mal écrit. Le récit ne semble pas vraiment se diriger vers une crise ou un apogée, il n’a pas de vrai protagoniste, et il est structuré moins comme une émission de télévision ou un film que comme un soap opera (…). Mais il possède les qualités d’un jeu de rôles fantastique ou d’un monde multi-utilisateur en ligne. Même le générique de début transmet ce style présentiste : nous nous déplaçons sur une carte, comme si nous explorions différents mondes sur un plateau de jeu.

A noter, comme je l’ai signalé, que l’interview date de 2013, soit pendant le déroulement de la troisième saison de Game of Thrones. Or, si les saisons 4 et 5 ont plus ou moins donné raison à Rushkoff en multipliant les errances des personnages et les théâtres de l’action, la saison 6 a opéré un resserrement brutal de l’intrigue autour de quelques axes majeurs, revenant ainsi au mode narratif propre à la série classique. Ce qui est intéressant en soi, car cela montre qu’un média ne peut complètement adopter un type d’écriture propre à un autre. Tôt ou tard, une série TV doit se terminer et à cause de cela, il n’est pas possible de la structurer intégralement comme un jeu en ligne, qui effectivement ne connaît pas de dénouement.

En tout cas, soyons sûrs qu’on n’a pas fini d’observer des allers et retours entre anciens et nouveaux médias. Et certains se révèlent assez surprenants. Pour preuve cet article de la Technology Review qui nous apprend que les usagers de casques de réalité virtuelle délaissent les mondes en 3D et utilisent leurs nouveaux périphériques pour… regarder des films et des séries télé !

Rémi Sussan

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