Du mythe de la maîtrise de soi, à celui du bien-être et de la réussite individuelle

Sur Vox, le journaliste Brian Resnick revient sur le mythe, oh combien persistant, de la maîtrise de soi. Pourtant, rappelle-t-il, pour les psychologues il est clairement établi que notre volonté n’est pas suffisante pour atteindre les objectifs que l’on se fixe. Cela ne nous empêche pas, depuis Adam et Eve, de baigner dans la culpabilisation de l’échec moral que produit la tentation qui surpasse la volonté.

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Nombre d’études montre que résister à la tentation est la plupart du temps un échec total voire au mieux apporte quelques rares gains à court terme. Pour Resnick, il serait temps d’accepter que la volonté brute ne fonctionne pas, ce qui nous permettrait de moins culpabiliser quand nous succombons à la tentation et d’aider vraiment les gens à atteindre leurs objectifs. En fait, les gens qui arrivent à bien se contrôler sont d’abord des gens qui sont moins tentés. Une étude de 2011 a montré que les gens qui parvenaient le mieux à se contrôler étaient ceux qui avaient le moins à utiliser cette maîtrise de soi.

Le contrôle de soi n’est pas une question de volonté individuelle

Les psychologues Marina Milyavskaya (@marinamilyav) du Laboratoire de la poursuite de ses objectifs et de l’auto-contrôle de l’université Carleton à Ottawa et Michael Inzlicht du Laboratoire des neurosciences sociales de l’université de Toronto ont récemment confirmé et développé cette idée. Dans leur étude à paraître dans la revue Social Psychological and Personality Science, ils ont montré que les étudiants qui avaient exercé la plus grande maîtrise de soi n’avaient pas réussi à atteindre leurs objectifs et étaient les plus épuisés mentalement. Ce sont les étudiants qui ont connu le moins de tentations qui ont été les plus efficaces. En fait, expliquent les psychologues, les gens qui parviennent le mieux à se contrôler sont ceux qui prennent du plaisir à se contrôler, comme à manger sainement ou à faire du sport. Les activités que vous appréciez sont plus susceptibles d’être répétées que celles que vous détestez. En fait, les gens qui savent bien se maîtriser ont de meilleures habitudes : ils se nourrissent convenablement, font du sport, dorment comme il faut… « Les gens qui maîtrisent bien le contrôle de soi… semblent structurer leur vie de manière à éviter d’avoir à prendre des décisions difficiles » : ils structurent leur vie autour de « bonnes » habitudes et de routines qui les rendent plus faciles à accomplir. Ainsi, pour ne pas avoir de problème de réveil, tout l’enjeu n’est pas de se battre avec son réveil, mais par exemple de l’éloigner de soi pour être obligé de se lever pour l’éteindre, c’est-à-dire d’éloigner l’enjeu de volonté en améliorant la planification.

C’est ce que montraient déjà les travaux de Walter Mischel et son fameux test du Marshmallow qui pointait le fait que le secret de la maîtrise de soi n’était pas dans la volonté, mais dans la distraction, c’est-à-dire dans la capacité à modifier sa perception. En fait, soulignent les chercheurs, certaines personnes sont moins tentées que d’autres et les raisons à cela puisent à la fois dans la loterie génétique et dans l’apprentissage social. Pour le psychologue du Laboratoire de neurosciences sociales et affectives de l’université de l’Oregon, Elliot Berkman, les personnes qui grandissent dans la pauvreté sont plus susceptibles de se concentrer sur les récompenses immédiates que les récompenses à long terme, mais cela ne signifie pas pour autant qu’ils ont moins de capacité à s’auto-contrôler.

« Le contrôle de soi n’est pas un muscle moral spécial », explique le psychologue Brian Galla. C’est une décision comme une autre, et pour l’améliorer, nous devons améliorer l’environnement, c’est-à-dire par exemple se donner les compétences nécessaires pour se détourner du Marshmallow tentateur. Ces recherches sur le contrôle de soi démontrent que manger une tranche de gâteau supplémentaire n’est pas un échec moral. C’est juste ce qui doit se passer quand quelqu’un se retrouve devant un gâteau. Tout l’enjeu consiste plutôt à apprendre à éviter le gâteau !

Dans son laboratoire, le neuroscientiste Elliot Berkman travaille à ce qu’il appelle la « stimulation de la motivation ». L’idée est d’aider les gens à mieux décrire leurs objectifs (comme la perte de poids) avec leurs valeurs, pour les aider à retrouver du plaisir à se contrôler. D’autres travaillent à « empaqueter la tentation », c’est-à-dire à rendre les activités plus agréables en leur ajoutant un élément amusant, comme de jouer en se démenant sur un tapis de course. De nouvelles perspectives qui demandent encore à être mesurées et convenablement appréciées par la recherche.

Le bien-être et la réussite individuelle non plus !

9782373090062Ces recherches font écho à l’excellent petit livre des philosophes Carl Cederström et André Spicer, Le syndrome du bien-être publié début 2016 aux éditions de l’Echappée. De même que la maîtrise de soi est trop souvent transformée en idéologie, en idéal de la liberté individuelle qui nous permettrait de faire des choix libres dénués de toute contrainte, le bien-être a également été transformé en idéologie, soutiennent-ils, dépréciant les individus incapables de prendre soin d’eux, parce que supposés être faibles, paresseux ou dépourvus de volonté. Désormais, être en forme, se sentir bien dans sa peau est synonyme de productivité. Le bien-être est devenu un impératif moral : nous avons désormais l’obligation morale d’être heureux et en bonne santé ! Or, comme ils montrent dans leur court essai « le syndrome du bien-être résulte pour une grande part de la croyance selon laquelle nous sommes des individus autonomes, forts et résolus, qui devons nous efforcer de nous perfectionner sans relâche. Or c’est précisément le fait d’entretenir cette croyance qui entraîne l’émergence de sentiments de culpabilité et d’angoisse. »

Pour eux, le repli sur soi et le surinvestissement du corps sont un recours pour ne plus avoir à se préoccuper du monde qui nous entoure. Le bonheur, comme la maîtrise de soi, relèvent de notre choix, de notre responsabilité. Désormais, rappellent-ils, le stress, même au travail, est devenu un fardeau d’ordre personnel, que les employés sont invités à gérer par des techniques personnelles, comme la méditation, le coaching ou le yoga. « Les causes structurelles de l’insécurité économique » reposent désormais sur l’individu. L’instabilité, la fluidité, le changement permanent, magnifiés par l’innovation, qui accentuent la précarisation de l’emploi et la fragilisation des rapports humains, reflètent nos réalités individuelles plus que collectives. Comme le dit la philosophe Chantal Mouffe : la politique se déploie désormais dans le registre de la moralité.

Pourtant, là encore, Cederström et Spicer montrent longuement que les bienfaits des programmes de santé et de bien-être sont largement surévalués. La plupart des gens qui font un régime en perdent les avantages rapidement. Faire de l’exercice devient un travail nécessaire pour répondre aux normes édictées par les entreprises. Or, comme le souligne le sociologue Zygmunt Bauman, dans La vie liquide, le travail sur soi est sans fin. La lutte pour le bien-être est une contrainte qui se change vite en addiction. A l’image de l’entretien de son employabilité, la lutte pour entretenir sa condition physique devient « une source particulièrement prolifique d’anxiété perpétuelle » qui nécessite une attention de tous les instants. L’automanagement n’est plus un fardeau, mais la source d’une émancipation personnelle, pour se réaliser soi-même… Qu’importe si elle consiste à entrer en guerre contre soi-même, à infantiliser les gens, à développer l’anxiété sans parvenir à vraiment éradiquer les comportements qui causent problème, à renforcer l’échec et la culpabilité…

Le mythe de la responsabilité individuelle

Pire, soulignent les deux chercheurs, « pour supporter le poids de nos échecs face à notre incapacité à répondre aux attentes du bien-être, il apparaît plus facile de rejeter la faute sur autrui », comme stigmatiser ceux qui ne font preuve d’aucune volonté : les pauvres, les gros, etc.

L’absence de maîtrise de soi se transforme alors en jugement moral, qui relèvent avant tout d’antagonismes de classe. Le bonheur, l’attitude positive… conduisent à l’estime de soi et à la réussite. La réussite, comme le clame le crédo du mythe méritocratique que dénonçait par exemple la sociologue Chantal Jaquet dans Les Transclasses ou la non-reproduction, devient alors également une question de choix. Et l’idéologie managériale devient alors le moyen de « brouiller les fondements légitimes du conflit entre travail et capital, en mettant davantage l’accent sur les causes psychologiques que sur les causes sociales ». Le management devient l’idéologie qui promeut la responsabilité individuelle au détriment de toute responsabilité collective, sociale, de classe ou hiérarchique.

Au final l’individualisme finit de nous expliquer que nous sommes responsables de nous. « Perdre notre emploi n’est pas le résultat de la crise économique ; c’est la conséquence de notre pessimisme. » La responsabilité individuelle légitime les injustices, la pauvreté et les divisions de classe. Les pauvres ne sont pas en proie à des inégalités structurelles : ils manquent juste de bonne volonté pour sortir de leurs conditions !

Au final, montrent les 2 philosophes, cet impératif au bien-être, au bonheur, à la maîtrise de soi produit l’effet inverse de celui recherché : nous n’y rencontrons que la vacuité de notre propre désir. La maximisation de notre propre bien-être nous détourne de ce qui seul peut l’assurer : celui des autres !

La culture du contrôle de soi, de la mesure, de l’amélioration personnelle, ne nous permet finalement que d’être mieux adaptés aux lois économiques du marché et à la compétition. Le politique s’inscrit dans l’intime. Notre existence devient notre entreprise. Notre corps devient notre capital, mais il ne nous appartient plus, car il est dirigé par des principes qui nous échappent, comme en a fait l’expérience Chris Dancy, l’homme qui mesurait tout de lui-même. Nous cherchons à améliorer notre productivité et notre performance sans plus rien produire et performer. La mesure de notre bien-être, de notre maîtrise est la nouvelle norme qui nous conduit à une terrible uniformité. Nos existences doivent se conformer aux exigences du système, même si cela tue notre propre existence en nous faisant remiser tout ce à quoi nous pouvons aspirer.

Comme concluent les 2 philosophes : « plus nous démultiplions nos efforts pour améliorer notre bien-être, plus nous nous sentons frustrés et étrangers à nous-mêmes ». Plus nous nous replions sur nous-mêmes, plus nous devenons responsables de nos choix de vie, plus nous sommes rongés par la culpabilité. « Reconnaître nos limites et notre finitude nous permettrait de prendre conscience que nous ne pourrons jamais être parfaits et tout contrôler. »

Plus que de chercher à améliorer notre propre maîtrise, nous devrions surtout travailler à améliorer notre maîtrise collective et mieux comprendre comment agir collectivement sur le monde plus que sur nous-mêmes. Dépasser les limites de l’incapacitation de soi que nous renvoient les échecs de la moralisation de l’individuation.

Hubert Guillaud

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3 commentaires

  1. Dans Libération, le sociologue Alain Ehrenberg explique que les problèmes de santé mentale sont devenus des questions sociales. Les pathologies sont désormais « des raisons d’agir sur des relations sociales perturbées ».  » l’extension de la souffrance psychique est l’expression des changements dans nos manières d’agir en société qui se sont progressivement instituées à partir du tournant des années 70 : valorisation forte de la liberté de choix, de l’initiative individuelle, de l’innovation et de la créativité, de la transformation de soi, etc. tous ces idéaux placent l’accent sur la capacité à agir de l’individu. Nous entrons dans un individualisme de capacité imprégné par les valeurs et les normes de l’autonomie. Les questions de santé mentale sont devenues, au-delà des pathologies psychiatriques, des soucis transversaux à toute la société parce que ces idéaux mettent en relief une dimension émotionnelle qui était marginale auparavant. » Nous sommes entrés dans l’ère des « pathologies de la liberté » explique-t-il. Bel écho à nos propos !

  2. Excellent article: le constat est bien fait et vital, en effet! La période actuelle est fascinante: avec sa boulimie solutionniste, elle met au banc d’essai pratiquement toutes les théories, indifféremment des plus anciennes aux plus modernes. L’individualisme qui engendre les excès décrits ici ne sort pas de nulle part: il prolonge la philosophie, la psychologie, l’économie des XIXième et XXième siècles. On ne s’en tirera donc pas en le récusant au titre de mode néo-libérale moderniste – c’est beaucoup plus profond. Parmi les ré-évaluations déchirantes, il y a le stoïcisme qui est souvent cité à la base de toutes les doctrines de self-control. La distinction cruciale entre « ce qui dépend de nous » et ce qui n’en dépend pas. Entre l’individualisme moderne qui nous fout tout sur le dos et la biologie qui fait de nous des pantins (sans parler du retour du religieux), le meilleur moyen terme me semble l’évolutionnisme. Et là, ça barde pour le stoïcisme car en gros, même notre simple survie ne dépend pas du tout seulement de nous: il est donc vital que nous fassions dépendre de nous ce qui n’en dépend normalement pas! Depuis X millions d’années, on peut supposer que ceux qui ont survécu ont acquis un certain savoir faire de cet ordre. En gros, nous sommes par construction des tyrans de la nature.

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