Addiction et compulsion, les deux piliers de l’attention

Pour l’essayiste et journaliste scientifique Sharon Begley (@sxbegle), les deux troubles psychologiques que sont la dépendance et la compulsion semblent des notions interchangeables. Pourtant si l’addiction naît du plaisir, la compulsion, elle, est l’enfant de l’anxiété explique-t-elle dans une tribune pour le Wall Street Journal.

Or, les comportements compulsifs, marque d’anxiété, seraient en train de supplanter les comportements addictifs dont les symptômes favorisent la dépression. Les étudiants américains souffriraient plus d’anxiété que de dépression et selon l’Institut américain de santé mentale, il en serait de même pour les adultes américains. Pourtant, les comportements addictifs ou compulsifs sont encore trop souvent confondus. Or, si ces dépendances comportementales répétitives servent l’une comme l’autre à atténuer nos angoisses, elles semblent avoir des origines différentes. Alors que l’alcoolique cherche à retrouver un sentiment de bien-être, le radin, lui, cherche à atténuer son aversion à la perte.

La compulsion, ce pharmakon

Nos compulsions naissent d’une perception anormalement élevée pour les décisions difficiles ou erronées. Le comportement compulsif naît dans l’intention de diminuer un sentiment accablant d’anxiété, explique le directeur de la Fondation international des troubles obsessionnels compulsifs. Un comportement compulsif est donc une forme d’auto-réassurance qui nous fournit une illusion de contrôle. Pour Sharon Begley qui publie un livre sur le sujet, c’est assurément là aussi une réponse face à un monde qui refuse de répondre à nos ordres. A défaut de pouvoir contrôler le monde, nous contrôlons ce sur quoi nous avons du pouvoir, que ce soit nos téléphones ou le rangement obsessionnel de notre intérieur. « Nous nous accrochons à des comportements compulsifs comme à une bouée de sauvetage, car c’est en s’engageant avec eux que nous pouvons épuiser suffisamment d’anxiété pour fonctionner. Les comportements compulsifs sont l’équivalent psychologique de la direction lors un dérapage : quelque chose de contre-intuitif, initialement effrayant, mais finalement efficace (au moins pour la plupart d’entre nous). »

Le comportement compulsif est à la fois un baume et une malédiction, une excentricité et un soulagement, explique Begley. Un pharmakon dirait le philosophe Bernard Stiegler. Un acte compulsif atténue brièvement l’anxiété, mais l’expérience même du soulagement la renforce, explique Nicholas Carr (@roughtype). Elle finit par être plus réelle, plus pressante, nécessitant toujours plus de soulagement. L’anxiété et la compulsion s’autorenforcent l’une l’autre.

Si les compulsions peuvent être sévères et débilitantes, elles prennent le plus souvent des formes douces. Elles altèrent nos pensées et comportements parfois de façon profonde, sans pour autant nous rendre dysfonctionnels en société. En tempérant notre anxiété, elles protègent nos fonctionnalités sociales. En fait, estime Sharon Begley, si nous vivons dans un âge d’anxiété, il n’est alors pas surprenant que ce soit également un âge compulsif. La principale compulsion à laquelle nous nous soumettons tous et de plus en plus c’est bien sûr la vérification incessante de nos téléphones… La peur de manquer quelque chose nous remplit d’anxiété. Et le téléphone, avec ses mises à jour perpétuelles, ses messages incessants, génère l’anxiété qui nous anime. « C’est une machine presque parfaitement conçue pour transformer son propriétaire en personne compulsive ». Pour Nicholas Carr : le smartphone est le parfait bien de consommation de l’âge de l’anxiété.

Les comportements compulsifs sont au coeur du capitalisme de surveillance

Carr tisse le lien entre les propos de Begley et ceux de la spécialiste en management, Shoshana Zuboff (@shoshanazuboff). Pour cette dernière, le capitalisme a changé de forme avec l’internet. La concurrence traditionnelle basée sur les produits est remplacée par une concurrence basée sur les données. Dans ce « capitalisme de surveillance » comme elle l’appelle, « les bénéfices découlent de la surveillance unilatérale et de la modification du comportement humain ». Les entreprises rassemblent les données personnelles et les informations comportementales des utilisateurs pour les vendre aux publicitaires, dans une boucle de rétroaction qui s’entretient elle-même, expliquait-elle dans Harvard Magazine. « Les valeurs de protection de la vie privée dans ce contexte deviennent des externalités, comme la pollution ou le changement climatique, dont les capitalistes de la surveillance ne sont pas responsables ». « Dans le capitalisme de surveillance, nos droits nous sont pris sans que nous le sachions, sans que nous le comprenions ou sans notre consentement et utilisés pour créer des produits conçus pour prédire notre comportement. » Nos vies sont exposées à d’autres sans notre consentement. Et en perdant nos droits à décider, nous perdons notre vie privée et notre autonomie. Mais ces droits ne s’évanouissent pas, souligne Zuboff. Nous les perdons au profit d’un autre. Des entreprises amassent nos droits à décider. Elles concentrent un pouvoir politique que nous n’avons pas autorisé et ce d’autant que nous ne les avons pas élu pour cela. Le capitalisme de la surveillance n’est pas réservé aux publicitaires, rappelle la chercheuse, pas plus que le taylorisme s’est arrêté au monde automobile. Cela concerne nombre d’autres secteurs comme le commerce, la santé, l’assurance. Pour la chercheuse, tout l’enjeu est désormais de réguler ce nouveau capitalisme via des principes pro-sociaux et pro-démocratiques, comme nous l’avons fait du taylorisme.

Pour Nicholas Carr, il nous faut comprendre ce qui motive le consommateur dans ce nouveau capitalisme. Car si le concept de Zuboff explique très bien ce qui motive les entreprises à collecter des données, il ignore ce qui motive les usagers. C’est bien ce cycle d’anxiété et de comportements compulsifs qui motive l’usager : pas seulement la crainte de manquer, mais aussi la crainte de perdre son statut ou de ne pas connaître ce qu’autres connaissent… Cette anxiété stimule le comportement compulsif qui génère toujours plus données alimentant à son tour, dans une boucle de rétroaction sans fin, ce nouveau capitalisme.

Ce nouveau modèle économique est désormais alimenté et soutenu par le design lui-même, renvoyant ici au développement de la captologie (voir nos articles sur le « design de la vulnérabilité »). Facebook n’embauche pas des psychologues et un laboratoire de recherche comportemental pour rien, souligne Carr. L’entreprise qui l’emportera désormais sera celle la mieux à même de maximiser l’anxiété du consommateur, de générer un comportement compulsif qui génère à des données permettant de manipuler davantage la psychologie du consommateur. Une boucle qui n’a plus rien de vertueux. Un ouroboros qui ne semble rien d’autre qu’une pulsion de mort.

Hubert Guillaud

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