La Question Interstellaire (1/2) : une perspective écologique

On a déjà parlé de Rachel Armstrong (@liviingarchitect) dans les colonnes d’InternetActu.net. Cette architecte est en effet connue pour ses travaux futuristes, souvent à la limite du « design fiction » et s’inspirant largement de la biologie de synthèse comme Future Venice ou l’Hylozoic Ground.

Les enjeux de l’exploration interstellaire

Elle a récemment dirigé un ouvrage collectif chez Springer, Star Ark : A Living, Self-Sustaining Spaceship, dont elle a rédigée la première partie (divers auteurs se succédant dans la seconde), consacrée à l’avenir du voyage interstellaire, pas moins ! Parallèlement, Rachel Armstrong a lancé le projet Persephone, qui cherche à créer un environnement viable pour un tel futur vaisseau. Persephone est une partie du projet Icarus, qui se consacre justement à l’exploration des étoiles…

Star Ark: A Living, Self-Sustaining SpaceshipMais bon, retourner sur la lune, coloniser Mars, exploiter des astéroïdes ou même créer des cités spatiales en haute orbite, c’est déjà quasi utopique, alors se passionner pour le voyage interstellaire, c’est franchement, euh, un peu cinglé non ?

Pour mémoire, rappelons qu’à moins d’une découverte nous permettant de court-circuiter la limite imposée par la vitesse de la lumière (comme « l’hyperespace » des auteurs de science-fiction ou l’utilisation de « trous de ver » autorisant un raccourci entre deux points très distants de notre univers, comme dans le film Interstellar) un tel vaisseau spatial mettrait des centaines d’années à atteindre son objectif. Au point probablement que les passagers embarqués au départ seront probablement décédés à l’arrivée, laissant la place à la ou les générations suivantes. Comment un tel exploit serait-il possible, et d’ailleurs pour quoi faire ?

Mais pour Rachel Armstrong et ses coauteurs, l’intérêt d’un tel projet tient moins à sa réalisation à moyen ou long terme que la manière dont son existence même nous amène à réinterroger nos modes de pensée et de fabrication. C’est ce qu’Armstrong nomme la « Question Interstellaire ».

Il s’agit moins de réfléchir à de bonnes fusées ou au meilleur carburant que se demander comment créer de toutes pièces un environnement durable pour une population humaine, capable de résister aux aléas du voyage, et, même peut être plus encore, capable d’évoluer vers des états inédits et plus complexes qu’au départ.

Au centre de la création d’un tel vaisseau se trouve donc la problématique écologique. « Une perspective écologique ne permet plus de simplifier ce défi sous la forme d’une danse de survie mutuelle entre l’homme et la machine. Au lieu de cela, les problèmes en jeu doivent d’abord être abordés à travers une lecture du cosmos en tant qu’écosystème ainsi qu’à travers des perspectives multiples et enchevêtrées, ce qui inclut la science, la technologie, les arts et les humanités ».

De fait, imaginer le voyage interstellaire nous conduit à une série de problématiques qu’on ne retrouve pas dans les projets classiques de colonisation de notre système solaire, tels que ceux que nous avons déjà évoqués dans nos colonnes. Créer des cités spatiales en haute orbite, s’installer sur la Lune ou sur Mars, suggère un accès à de très nombreuses ressources disponibles sur la Terre, les planètes ou les astéroïdes. Un vaisseau traversant les étoiles ne disposera de rien de tel. Jamais le mot « durable » n’aura été employé autant à propos.

Les nouvelles formes de laboratoires


Aujourd’hui, les grandes entreprises de la Silicon Valley s’intéressent de près à la colonisation de l’espace proche. Mais inutile de compter sur un Musk ou un Larry Page pour lancer un projet de la taille d’une arche interstellaire. Pas la peine non plus de compter sur les grandes Nations qui se sont lancées dans la course à l’espace au moment de la guerre froide.

Pour Armstrong, la clé pourrait se trouver dans la montée des « nouvelles formes de laboratoires » présents notamment au sein des différentes organisations de sciences citoyennes, makers, biohackers, designers, etc. Ces groupes créent en effet des « prototypes » susceptibles d’inspirer diverses réflexions sur la Question Interstellaire : « Bien que les développements de ces «prototypes» ne soient pas réellement des vaisseaux spatiaux, leur existence présente de l’importance pour la question du vaisseau spatial (…). Les plates-formes de makers préconisent l’émergence de nouveaux types de laboratoires et la création d’une gamme d’approches qui ne sont pas typiques des analyses de recherche classiques, mais génèrent des informations pertinentes grâce à des recherches menées par des praticiens. En effet, certains groupes testent des idées, par exemple dans nos foyers et nos villes, dans le but d’améliorer l’environnement urbain, ce qui peut éventuellement aider à satisfaire les besoins des futurs colons. »

L’idée est intéressante. J’avoue que je ne savais pas moi-même trop quoi penser des recherches d’Armstrong sur Venise et le « sol hylozoïque ». Mais si on les considère comme les petites pièces d’un puzzle qui mettra peut être plusieurs siècles à se réaliser, cela prend sens. Et c’est vrai aussi des autres travaux des « makers » et biohackers. Si l’espoir que la culture maker allait donner naissance très vite, à une nouvelle forme de société industrielle tend aujourd’hui à s’étioler, la Question Interstellaire permettrait de la placer dans un cadre, de donner sens à une multitude d’expérimentations dont on ne voit pas aujourd’hui quel est l’aboutissement pratique précis. Cela donne peut être un début de réponse à la question de la panne actuelle des imaginaires : peut-être ne peut-on penser l’innovation, même à court terme, qu’en se plaçant dans une perspective impliquant un très lointain futur. C’est une idée que Rachel Armstrong nomme le « Black Sky Thinking » (« pensée du ciel noir ») et qu’elle décrit ainsi : « Le Black Sky Thinking consiste à se projeter au-delà des cadres actuels et des projections prédéterminées, dans le terrain de l’inconnu. Mais plus que cela, cela consiste à ramener cet inconnu dans le présent d’une manière qui possède des effets immédiats et engage autrui, en gardant toujours à l’esprit que l’avenir est désordonné, non-linéaire et non-déterministe ».

Conquérir les étoiles… en restant sur Terre


Manuel d'instruction pour le Vaisseau spatial TerreDe cela on peut déduire que la Question Interstellaire peut commencer à se poser sur notre bonne vieille Terre, en repensant des choses comme l’urbanisme ou l’agriculture. En fait l’idée de l’arche des étoiles d’Armstrong et ses collègues est tout à fait dans la droite ligne du fameux texte écrit par Buckminster Fuller en 1968, le Manuel d’instruction pour le Vaisseau spatial Terre. En fait, il s’agit de prendre Fuller au mot : comment construire un vaisseau artificiel qui soit comme une reproduction, en plus petit, de ce vaisseau spatial Terre ? Et ce n’est même pas la peine de lancer ce « vaisseau » dans l’espace ; ce n’est pas l’urgence. Comme elle l’explique dans une interview avec Giulio Prisco publiée sur le blog de ce dernier : « Ce n’est pas quelque chose qui arrivera avant très très longtemps. Mais nous pouvons influencer le futur ici et maintenant. Par exemple, nous pouvons concevoir nos villes comme des vaisseaux spatiaux – en d’autres termes, apprendre comment les gouverner, les maintenir et les construire pour qu’elles soient équitables et respectueuses de l’environnement. Pensez au vaisseau spatial Terre de Buckminster Fuller et imaginez-le à l’échelle, d’une ville, d’un quartier, d’un bâtiment. » Et ailleurs, dans le même entretien, elle affirme : « nous avons besoin d’une biosphère III – et, de préférence, une dans chaque cité. »

L’Ecocène


Un autre aspect intéressant de la réflexion de Rachel Armstrong est le remplacement du concept d’Anthropocène par celui d’Ecocène. L’anthropocène, selon elle, est un enfant de l’ère industrielle.

« En extrapolant à partir des événements passés, l’Anthropocène nous confronte à des scénarios futurs, qui tous prédisent notre extinction inévitable. Peu importe comment se déroule l’Anthropocène, nous finissons toujours perdants… Si nous héritons d’un «bon» Anthropocène, nous finissons remplacés par des machines hyper-intelligentes, comme le prédisent des commentateurs tels que Ray Kurzweil dans The Singularity is Near (2005). De fait, Bill Joy de Sun Microsystems, Elon Musk et le scientifique Stephen Hawking expriment leur inquiétude quant aux risques existentiels d’une gestion planétaire menée par des technologies dynamiques et intelligentes, et même quant à l’avenir de la race humaine. Et si nous avons un «mauvais» Anthropocène, alors la sixième grande extinction se produira, comme l’ont prévenu Edward O. Wilson et ses collègues. »

Projet Persephone
Image : Ce à quoi pourrait ressembler le vaisseau Persephone, via Dezeen.

L’Ecocène, par contraste, ne postule pas la domination de l’homme sur son environnement naturel, mais au contraire la prise en compte de l’inséparabilité de l’humain et de son milieu. De fait, les projets d’écosystèmes et de structures spatiales élaborées ces dernières années reposaient ouvertement sur des concepts hérités des l’Anthropocène. Les cylindres de O’Neill, par exemple, sont des environnements fermés parfois agrémentés d’espaces verts de type « jardins », c’est-à-dire domestiqués et au comportement parfaitement prévisible. Au contraire, des projets comme Persephone connaitront un destin bien plus incertain…

La construction d’un vaisseau interstellaire ne doit pas prendre appui sur les réalisations de l’ère industrielle, insiste Armstrong : ce ne sera pas un produit de l’Anthropocène. Il nous faut « rejouer l’histoire de la civilisation », nous explique-t-elle, remonter vers un passé plus lointain. C’est ce qu’elle essaie de faire avec son projet Persephone, qui, écrit-elle, nous ramène à l’époque « où les gens se sont pour la première fois rendu compte que le sol sur lequel ils se tenaient renfermait des richesses ».

Reste donc à comprendre en quoi consiste ce projet Perséphone et voir quelles sont les autres initiatives susceptibles dès aujourd’hui de favoriser cette construction du vaisseau interstellaire…

Rémi Sussan

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