En quête de l’extase (2/3) : des commandos à la musique techno

Stealing Fire, le livre de Steven Kotler et Jamie Wheal (voire la première partie de ce dossier) présente moult exemples de techniques d’altération de la conscience – notamment bien sûr les méthodes classiques, comme la méditation ou les hallucinogènes y sont abondamment traités. Mais on se contentera dans les lignes qui suivent de ne donner que quelques exemples issus de domaines plus inattendus et plus « modernes ».

En quête du « flow collectif »


Dès le début de leur ouvrage, les deux auteurs nous présentent un cas où un certain type d’altération de la conscience est activement poursuivie par une profession inattendue : les commandos, ou plus exactement les SEALs (acronyme de Sea Air Land), unités d’élite de l’armée américaine. Ces gars sont, pour citer Men in Black, les « meilleurs des meilleurs des meilleurs ». Et naturellement, ils sont surentraînés. Pourtant, cela ne suffit pas, car en réalité ce qui compte le plus n’est pas la capacité physique ou le courage, mais la faculté mystérieuse d’entrer dans « la zone », c’est-à-dire de provoquer un changement de l’état de conscience qui permet à une équipe de fonctionner comme un organisme unique, à la manière d’une fourmilière.

Comme l’a expliqué le commandant Rich Davis (c’est un pseudonyme) aux auteurs, lors d’une opération commando, il y a une série de règles à respecter : les membres du groupe doivent être parfaitement synchronisés. Si l’un regarde à droite, l’autre doit jeter un coup d’oeil à gauche. Mais surtout, l’action ne cesse de faire apparaître spontanément des leaders.

« La personne qui sait quoi faire sur le moment devient le leader. (…) Mais dans un environnement de combat, lorsque des actions de moins d’une seconde font toute la différence, il n’y a pas de temps pour se poser des questions. Quand quelqu’un se positionne pour être le nouveau leader, tout le monde, immédiatement, automatiquement, se déplace avec lui. C’est la seule façon de vaincre. »

Pour Wheal et Kotler, c’est là qu’entrent en jeu les capacités propres aux états modifiés de conscience : en effet, en laissant la part belle à l’inconscient, expliquent-ils, on est capable de recevoir une plus grande quantité d’informations.
« En laissant la responsabilité au subconscient et avec les neurochimiques en jeu, les SEALs peuvent lire très rapidement des micro-expressions faciales dans des pièces sombres. »

On devrait penser qu’une telle faculté serait donc le pont central de la formation des SEALs : mais hélas nous disent les auteurs, pour l’instant, on ne sait pas comment enseigner ce genre de choses. On se contente en fait de sélectionner les soldats qui sont capables d’entrer dans cet état de « flow ». Ce qui entraîne un énorme déchet, de nombreux candidats qui pourraient se révéler tout à fait valables se retrouvent éliminés lors du processus.

Un défaut que les militaires semblent décidés à supprimer, en mettant en place un « Mind Gym », qui semble être une sorte de laboratoire dédié à la « gymnastique du cerveau », qui semble tester un large ensemble de dispositifs électroniques proches de ceux du Quantified Self (casques EEG, outils de mesure de la fréquence cardiaque, etc.). Lors d’une visite, les auteurs remarquèrent également la présence de caissons d’isolation, ces systèmes de privation sensorielle dans lesquels on flotte dans l’obscurité sur une eau très salée (afin de ne pas risquer de couler).

Pour quels résultats ? Les auteurs ne nous disent pas si le Mind Gym réussit à enseigner cette « conscience collective », mais en tout cas il semble avoir eu du succès dans un autre domaine : l’apprentissage accéléré. Ces technologies, notamment en conjonction avec l’usage du caisson d’isolation, auraient permis de réduire considérablement le temps d’apprentissage des langues étrangères, le faisant passer de six mois à six semaines ! Un avantage considérable, rappellent Wheal et Kotler, pour des équipes qui passent le plus clair de leur temps dans des contrées lointaines.

En lisant ce passage, je n’ai pu m’empêcher de me rappeler cette news de 2008, concernant la création de « jumelles » augmentées d’un électroencéphalogramme pour permettre de mieux saisir les signaux de l’inconscient. Rien ne semble avoir indiqué que ce produit ait été diffusé et commercialisé, mais cela montre en tout cas que l’intérêt de l’armée pour les potentialités de l’inconscient n’est pas neuf.

Un autre point intéressant est la sélection spontanée de leaders, qui ne peut que faire penser à la recherche de Byron Reeves sur le système de leadership tournant dans Word of Warcraft

D’autres équipes cherchent d’ailleurs activement le moyen de « sélectionner » un leader, encore dans l’armée, mais également au sein d’autres organisations comme l’entreprise ou le milieu éducatif. Les deux auteurs citent ainsi le travail de Chris Berka, fondatrice de l’Advanced Brain Monitoring, une compagnie spécialisée dans la neurotechnologie. Celle-ci a oeuvré avec la marine américaine pour l’aider à repérer les éléments qui parmi leurs équipes étaient particulièrement capables de travailler de manière coopérative à la résolution de problèmes. Elle affirme, par la seule consultation des fichiers biométriques des différents marins, avoir été en mesure de prédire le fonctionnement futur des équipes et lesquelles seraient en mesure de fonctionner « dans la zone ».

Elle a également travaillé avec une école de commerce, l’ESADE, pour repérer parmi les étudiants ceux qui pourraient par la suite devenir des leaders potentiels. Là encore, elle aurait pu prévoir leur futur comportement, à la simple lecture des données physiologiques, bien mieux qu’en analysant leur comportement ou leur discours. Ces leaders naturels « n’étaient pas seulement capables de mieux réguler leurs propres systèmes nerveux que la plupart ; ils étaient également en mesure de réguler celui d’autrui ».

Les sports extrêmes pour tous ?

On l’a vu, Wheal et Kotler sont avant tout des spécialistes du « flow », un état psychologique souvent expérimenté par des athlètes de haut niveau. Parmi les sports, il en est au moins un qui semble partager les caractéristiques STER des états de conscience modifiés : le vol en deltaplane, ULM ou en « wingsuit », une très légère combinaison utilisée en chute libre.

L’un des interlocuteurs de Wheal et Kotler, Dean Potter, leur déclara ainsi : « je connais mes options. Je peux m’asseoir sur un coussin et méditer pendant deux heures et peut-être avoir un aperçu de quelque chose d’intéressant, qui durera peut-être deux secondes, mais si j’enfile une wingsuit et que je saute d’une falaise, c’est instantané ! Whaou ! J’y suis. Je suis dans un univers alternatif pendant plusieurs heures. » Une expérience extatique, pour sûr, mais carrément dangereuse. Dean Potter est depuis décédé dans un accident de vol.

Peut-on connaître cet effet extraordinaire sans avoir à risquer sa vie ? Un adepte du vol, Alan Metni s’est attaché à démocratiser l’expérience. Il a créé des simulateurs de chute libre permettant à chacun de faire l’expérience du vol en toute sécurité. Se retrouve-t-on pour autant dans cet « univers alternatif » recherché par Dean Potter ? On peut se demander si le risque n’est pas une composante essentielle de l’état mental obtenu. D’ailleurs, dans leur livre, Wheal et Kotler reconnaissent que :

« Les psychédéliques inondent les sens avec les données, projetant tant d’informations par seconde que l’attention à quoi que ce soit d’autre devient impossible. Et pour les athlètes et aventuriers qui recherchent le flow, le risque remplit cette même fonction. « Quand un homme sait qu’il doit être pendu le matin », a remarqué Samuel Johnson, « il concentre son esprit merveilleusement ». »

Musique, image, technologie


Il existe une autre méthode pour modifier ses états de conscience : peut-être la plus ancienne, antérieure sans doute aux drogues, à la méditation et aux rituels religieux. La musique est intrinsèquement liée à la transe depuis les débuts de l’hominisation. Comme le remarquent Wheal et Kotler : «  lorsqu’on écoute de la musique, les ondes cérébrales passent de la fréquence élevée du bêta aux fréquences plus basses, méditatives (et induisant la transe) de l’alpha et du thêta ».

Et dans ce domaine la technologie a bien sûr son mot à dire. Ce ne sont pas les adeptes de la musique psychédélique des années 60 qui nous contrediront. Le plus fameux des groupes d’acid-rock, le Grateful Dead, était connu pour son Mur de Son, un matos d’amplification impressionnant mis au point par le légendaire Stan Owsley III, accessoirement l’un des plus célèbres pourvoyeurs de LSD de la Bay Area pendant la déferlante hippie. Et lorsque Stewart Brand lança le premier trips festival en 1966, qui préfigura les manifestations rock de Monterey et Woodstock, son ambition n’était rien moins que produire « de manière naturelle » les effets de la drogue.

Depuis cette période les liens entre musique, technologie et extase ne se sont pas distendus. Ils sont au coeur de la vague des raves des années 90. Wheal et Kotler rappellent qu’en 2014, la moitié des places de concert vendues étaient dédiées à la techno.

Depuis les light shows des sixties, la performance musicale est souvent accompagnée d’images ou d’animations. Au DJ correspond le VJ. Kotler et Wheal ne pouvaient manquer de consacrer une partie de leur ouvrage aux nouveaux alchimistes du son et de l’image.

Au premier rang, l’ingénieur du son Tony Andrews, créateur de la société Funktion-One. Le magazine Rolling Stone a placé Andrews à la 46e place dans son top 50 des personnes les plus importantes dans le domaine de la techno, nous apprenant que « Funktion-One est le système de haut-parleurs le plus apprécié par tous les promoteurs de dance-music au monde ».

Andrews, nous apprennent les auteurs, a toujours été en quête du « moment sonore », le moment, dit-il, où « vous vous impliquez vraiment dans la musique. [Quand] vous vous rendez compte soudain que vous avez été plus ou moins transporté en un autre lieu… Lorsque vous vous trouvez en train d’en découvrir des aspects de vous-même que vous ne pensiez pas exister ».

Côté image, les auteurs nous parlent longuement du « shaman numérique » Android Jones, connu pour ses gigantesques projections vidéo sur des bâtiments comme l’Empire State Building ou même la basilique Saint-Pierre au Vatican, et dont l’imagerie visionnaire s’inspire volontiers des traditions mystiques du monde entier, ce qui lui valu d’être considéré par certains comme un agent des terrifiants illuminati !

Vidéo : Dharma Dragon de Android Jones au Boom Festival en 2012.

Peut-on aller plus loin que ces spectacles multimédias post-psychédéliques et combiner ces arts avec les outils nec plus ultra de neurotechnologie, comme les EEG, les moniteurs cardiaques et d’autres méthodes encore plus expérimentales, comme la VR, la stimulation magnétique ou électrique transcranienne ? C’est le projet de Mikey Siegel, qui a créé une compagnie spécialement dédiée au sujet : Consciousness Hacking. Siegel affirme qu’en combinant technologie audio, visuelle et EEG, il a réussi à synchroniser les rythmes cardiaques et cérébraux de tout un groupe, les faisant ainsi entrer dans une expérience de « flow collectif » finalement assez proche de celui recherché par les SEALS.

Vers l’ingénierie de l’illumination ?


Wheal et Kotler ne pouvaient manquer de souhaiter, dans le cadre de leur flow genome project, d’établir à leur tour un tel système d’ « ingénierie de l’illumination », pour employer leur expression. Ils ont déjà créé un « flow dojo », qui, s’y l’on se réfère à la vidéo ci-dessous, cherche surtout à reproduire le flow par une série d’activités physiques.

Vidéo : The Flow Dojo : World's First Flow Research & Training Center.

Ils travaillent aujourd’hui à aller plus loin : « En combinant le design sonore de Tony Andrew, l’imagerie numérique d’Android Jones et la technologie cérébrale de Mikey Siegel, pourrions-nous construire un environnement interactif et novateur ? Dans l’affirmative, nous pourrions guider les utilisateurs vers des états de conscience plus élevés, et les chercheurs pourraient capter des données précieuses en cours de route. »

Les deux auteurs ont apparemment déjà une version de ce système, qu’ils ont fait tester à David Brin de Google, lui-même grand amateur de sports extrêmes et adepte de la méditation… et il a apparemment apprécié l’expérience : « je veux quelque chose comme ça dans mon jardin », a-t-il déclaré.

Que penser de cette quête des états limites au sein de cette population ultra connectée ? Wheal et Kotler sont des insiders, ils font partie de ce mouvement, et leur livre est un témoignage important sur les idées et pratiques en cours dans ces milieux. Certains n’hésiteront pas à se moquer de ce qui peut n’apparaître que comme une de ces modes californiennes destinées à rassurer une élite soucieuse de donner un sens à ses actions et dépasser la simple quête du profit. Ou de manière plus sinistre, comme un nouveau moyen de créer des marchés et de booster la productivité. S’il y a certainement des aspects qui vont dans ce sens, se limiter à ce genre de réflexion risquerait de nous faire passer à côté de quelque chose de plus important : on a sans doute là affaire à un signal (de moins en moins) faible, qui mérite une analyse plus poussée et sans doute moins spontanément cynique, sans cependant négliger les multiples interrogations qui se posent.

Rémi Sussan

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