L’illusion du futur (est) absolu(e)

Le passé et le futur sont comme les deux pôles d’un aimant où chacun de nous est parcouru par la mise en tension de l’avenir qui appuie sur l’accélérateur du progrès tandis que le souvenir du passé freine les débauches technologiques, nous rappelant aux paradis (soi-disant) perdus. Mise en perspective de notre rapport au temps, au passé, au futur sous l’angle du design fiction, pour tenter de mieux cerner d’où nous parlons. Par Marie-Sarah Adenis.

L’illusion du futur (est) absolu(e)

Design fiction, des infections aux diffractions des imaginaires

Il y a ce dessin bien connu en Physique pour illustrer la relativité restreinte. Des cônes de lumière permettent de “distinguer un événement passé, un événement futur et un événement inaccessible (dans le passé ou le futur)”.

Habile archer, homme de l’arkhè

Les historiens, les archéologues et les paléontologues scrutent le passé absolu en descendant dans les ténèbres de la mémoire du monde. Leur tournant le dos, oracles et algorithmes traquent le futur absolu dans l’alignement des étoiles ou des chiffres. Mais ce dos à dos n’est peut-être qu’un face à face car les uns et les autres travaillent souvent en miroir (depuis “l’hypersurface du présent”). Car il existe un passage secret entre le passé et le futur et le sablier s’y déforme comme sous l’effet de vases communicants. Quoi qu’il en soit, chacun cherche à se rapprocher de ce fil du temps absolu, qui perfore les cônes de haut en bas et donne une colonne vertébrale à l’ensemble, sa pointe acérée orientant la flèche du temps vers le futur et lui interdisant de faire demi-tour. L’homme des origines, de l’archaïque, de l’arkhè est aussi l’archer qui vise le futur de son arc bandé, parfois les yeux bandés. Si l’être humain ne peut se soustraire aux lois de la Physique et ne peut donc pas involuer le temps, il a depuis quelques millénaires développé maintes stratégies pour ne pas se soumettre entièrement aux lois de la Nature, et peut, sinon rebrousser chemin, au moins dévier la trajectoire du futur absolu. Vers quel avenir pointe-t-elle ? Chacun voudrait le dire, le savoir. Pour tordre le cou à la flèche du temps et l’obliger à s’incliner ne serait-ce que légèrement, il faut ruser.

Couper le futur en quatre

Comment s’y prendre pour opérer ces déviations ? Le design fiction donne à y penser en décochant ses flèches sur la cible des possibles, et marque des points selon qu’il vise les plausibles, les probables ou les préférables. Comme on coupe les cheveux en quatre, Norman Henchey propose de découper le futur en 4 : possible, plausible, probable, préférable, spectre maintes fois illustré par les pratiquants du design fiction :

Les exhalaisons du futur, à pleins poumons

Mais revenons aux cônes de lumière. Comment résister à l’invitation qui est faite à l’observateur de rejoindre la plateforme d’atterrissage de l’hypersurface du présent. “L’observateur” peut parcourir cette hypersurface de long en large, s’ouvrir au brouillard et autres exhalaisons du futur et du passé dont il peut s’emplir les poumons. Il pourra ainsi pénétrer l’illusion du temps que l’éloignement du présent épaissit et dont les parois s’évasent à l’infini. Pour être plus juste, la courbure des cônes devrait troquer sa rectitude contre une cambrure exponentielle, car plus on s’éloigne du présent, plus grande est l’incertitude (ce qui est représenté dans l’illustration suivante).

Our modified futures cone, Ziauddin Sardar (2016)

Presse à diamant, Presse du présent

Les deux cônes inversés taillent le présent en diamant, le futur et le passé pesant de tout leur poids sur le présent, le comprimant jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’un infime instant, à peine perçu, comme ces roches dont on veut mesurer la dureté. Car le diamant est utilisé dans les cellules à enclume de diamant pour connaître la composition des roches du noyau terrestre, tout comme le passé et le futur permettent de sonder notre présent pour en révéler non pas des compositions physicochimiques mais des dispositions automatiques, des comportements normatifs ainsi que des croyances (tous impulsés par le faisceau incident, représenté ci-dessous). Et c’est dans le présent qu’opère le design fiction, par la création d’un récit sur le futur ou le passé qui déstabilise notre présent et nous incite à développer d’autres horizons en passant par le débat et le raisonnement critique (faisceau diffracté, représenté ci-dessous)

C’est un autre faisceau, celui des nerfs, qui est diffracté en passant par le chiasma optique dans le système visuel. Et pour diffracter le faisceau du futur absolu, il faut assurément en passer par le débat contradictoire, qui lui aussi gagne à passer par Chiasma.

Des cônes pas

Le cône du bas (celui du passé) est souvent absent des représentations car l’obsession est au futur. Pourtant, il est fondamental car c’est lui qui permet d’assoir le cône du haut (celui du futur). Tenir sur la pointe, c’est prendre le risque de se casser la figure. Sauf si l’on s’imagine que la vitesse suffit à maintenir la toupie du temps en équilibre. C’est pourquoi ceux qui s’engouffrent dans le futur sans faire la part belle au passé semblent en perpétuelle accélération. Inspirés par le futur, aspirés, puis portés disparus. Car le vortex du futur dégage des vapeurs d’éther. Après quoi les hommes qui ressurgissent des brumes du futur sentent le souffre et menacent le présent avec des bribes de futur comme on taraude les fidèles d’une paroisse qui finissent par se soumettre à ces injections au futur, paralysés qu’ils sont devant ces prophéties.

Le futur nécessite une révolution du passé

Ne tenir compte que du présent pour faire face au futur, c’est donc croire que l’on peut tenir en équilibre sur la pointe, faire fi de la mémoire, des temps révolus alors qu’ils sont en constante révolution autour de leur axe et continuent, dans leur inertie, à influencer les événements à venir. Les spéculations sur l’avenir ont aussi leurs pendants dans les fictions que nous fabriquons quant à notre passé. Le passé est en effet presque autant sujet au fantasme et à l’invention que l’est le futur. Notre mémoire presque aussi vacillante à enregistrer la réalité que notre imagination à penser l’avenir. Ainsi, le cône du passé est lui aussi transpercé d’une multitude de petits cônes qui investissent le passé d’éléments contradictoires, reconstruits, interprétés. À l’image de notre mémoire sélective, de l’immense variabilité de nos expériences et de notre capacité à construire du sens, à le secréter, individuellement et collectivement.

Le passé et le futur sont comme les deux pôles d’un aimant où chacun de nous est parcouru par la mise en tension de l’avenir qui appuie sur l’accélérateur du progrès tandis que le souvenir du passé freine les débauches technologiques, nous rappelant aux paradis (soi-disant) perdus. Schizophrénie que David Benqué a si bien retranscrite (schéma ci-dessous).

Et puis le passé est aussi un champ d’exploration pour le design fiction. Sinon, où pourrait-on situer le travail de Marguerite Humeau qui propose, entre autres, une reconstitution de la voix de Cléopâtre ? Ou bien cette uchronie à laquelle elle nous invite dans son projet FOXP2 où elle retire un élément du puzzle du passé pour regarder comment la pyramide s’effiloche et à quoi ressemblerait le présent s’il en avait été autrement du passé ?

L’absolu mirage

Enfin on en vient au cône du futur, objet de toutes les convoitises qui centrifuge les regards, tourne sur lui même comme une toupie, à nous rendre fous, et ouvre son vaste récipient sur nos peurs et nos fantasmes. Le futur absolu qui trône en son coeur n’a aucun intérêt. Si nous le connaissions, nous ne pourrions de toute façon rien y faire. Car le futur absolu l’est par définition. Plus intéressantes que le mirage hypnotisant du futur absolu : les petites bribes de futur qui gravitent autour de cet absolu et murmurent des bouts de mondes qui nous parviennent, auxquels il faut prêter l’oreille, qu’il nous faut retranscrire, auxquels il faudra donner corps, dans un scénario, un récit, le plus réaliste possible. Alors, nous pourrons revenir dans le présent et nous demander si nous voulons de cette trajectoire ou non, et comment, éventuellement, réorienter le cône des possibles vers des futurs féconds, voluptueux, qu’il nous presse de vivre.

Le talon d’Achille du futur

Les infections et diffractions du passé expliquent certainement beaucoup des infections et diffractions du futur puisque les unes et les autres prennent vie dans les forges de notre esprit. Nous en sommes les hôtes, les captifs mais aussi les créateurs. Nous avons en nous et l’archer et l’homme de l’arkhè. Nous sommes le siège de ce dialogue avec lequel il faut naviguer à vue. Et pour ne pas donner des coups d’épée dans l’eau, il faut savoir ce que l’on vise. Pour le design fiction, c’est souvent le talon d’Achille du futur qui est en ligne de mire. L’endroit qui précisément n’est pas invulnérable. Il est donc un art du tir à l’arc qui s’ingénie à décocher ses flèches en périphérie des projecteurs pour infecter et diffracter nos imaginaires. Et contrairement à la flèche qui tua Achille, les flèches du design fiction ne sont pas empoisonnées. Mais elles peuvent être infectieuses. Car design fiction prononcé un peu maladroitement fait entendre “désinfection” mais aussi “des infections”. Et n’est-ce pas cela qui est au coeur de toutes ces pratiques, cette volonté d’infecter et de désinfecter les imaginaires collectifs pour diffracter et élargir le faisceau incident du temps ?

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Ce double cône a en plus l’élégance hasardeuse de faire entrevoir le sablier, outil de décompte du temps que l’on peut, contrairement à notre réalité, retourner lorsque le temps est écoulé.

Marie-Sarah Adenis

Marie-Sarah Adenis (@MariesarahA) scientifique, entrepreneure et designer, explore les usages et les imaginaires liés aux biotechnologies à travers des projets de design fiction.

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1 commentaire

  1. En évoquant cette tribune avec son auteur d’ailleurs, je faisais la réflexion que des 4 futurs de Norman Henchey (possible, plausible, probable, préférable), il en manquait un : celui qu’on nous vend comme certain, qu’on nous assène, qu’on nous assure qu’il arrivera. Le futur Mainstream (qui vient souvent avec son corollaire, son Frankenstein) : par exemple celui de la Singularité, de l’hypercroissance technologique avec son pendant décroissantiste, l’effondrement. Et effectivement la vision ou l’interprétation qu’on a du passé éclaire pour beaucoup la projection qu’on fait du futur. C’est ce que montre pour moi le cône en miroir qu’esquisse Marie-Sarah Adenis.

    Cette réflexion fait également écho aux billets que publie en ce moment Philippe Silberzahn sur son blog, suite à la publication de son livre « Bienvenue en incertitude ». Notamment deux billets critiques sur la prospective par les scénarios et les signaux faibles… Et à plein d’autres, comme bien évidemment les propos de Nicolas Nova

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