L’art de la mémoire : de la technique mnémonique à la création du fantastique ?

On a déjà parlé plusieurs fois de l’art de la mémoire dans nos colonnes : ne s’agit-il pas de la première technique d’amélioration mentale ? Officiellement, l’art de la mémoire est né au sein de la civilisation gréco-romaine. Mais cette vision est peut-être bien trop eurocentrique… Dans un article fascinant pour la revue Aeon, Lynne Kelly (blog, @lynne_kelly) nous présente quelques techniques « d’art de la mémoire » utilisées par les populations de chasseurs-cueilleurs du monde entier. Cet article reprend bon nombre d’idées qu’elle expose dans son récent et passionnant ouvrage, The Memory Code.

L’incroyable mémoire des Anciens

Ce qui caractérise un grand nombre de civilisations traditionnelles, explique-t-elle, est la prodigieuse mémoire possédée par leurs Anciens. Ainsi, nous rappelle-t-elle, les Navajos sont-ils capables de se remémorer jusqu’à 700 insectes avec leur aspect, habitat, leur comportement… et les Mangyans des Philippines seraient en mesure de reconnaître 1625 plantes différentes, dont certaines inconnues de la science occidentale.

Et bien entendu, leurs connaissances vont bien au-delà des insectes ou des plantes. Les Anciens de ces peuples seraient capables d’accomplir les mêmes exploits de mémoire dans tous les domaines de leur environnement…

Mais l’art de la mémoire des peuples premiers est assez différent – et plus complexe – que celui des orateurs de l’Antiquité ou des penseurs de la Renaissance. D’abord, il est multimédia : il implique chant, danses et histoires mythiques variées. Ensuite, le « palais de mémoire » n’est autre que l’environnement dans lequel vivent ces populations. C’est en se déplaçant au sein de leur milieu naturel que les « anciens » de ces tribus sont capables de réactiver leurs connaissances liées à des lieux précis. C’est ainsi que procèdent les aborigènes avec leurs « pistes de chant ».

« Une piste de chants, nous dit Kelly, est une séquence d’emplacements, pouvant, par exemple, inclure les roches qui fournissent les meilleurs matériaux pour les outils, ou un arbre important ou un trou d’eau. Ces pistes sont beaucoup plus qu’une aide à la navigation. À chaque emplacement, un chant, une histoire, une danse ou une cérémonie sont exécutés, et seront toujours associés à cet emplacement particulier, physiquement et en mémoire. Une piste de chants constitue donc une table des matières pour l’ensemble d’un système de connaissances, qui peut être consultée en mémoire et physiquement. »

Certaines de ces pistes de chant peuvent couvrir des distances de plus de 800 kilomètres…

Il existe, grosso modo deux espèces de « palais de mémoire ». Les grands, qui reposent sur des lieux, et des « micro-espaces », de petits objets qui reproduisent de manière miniaturisée les plus grands palais… En Afrique, on trouve le lukasa, une planchette de bois incrustée de petits objets, auxquels l’utilisateur associe diverses informations, comme souvent les noms des grands rois et dynasties. Selon Kelly, « Des chercheurs ont affirmé que les « hommes de mémoire » de la société Mbudye passaient des années à apprendre un vaste corpus d’histoires, de danses et de chansons associées aux perles et coquillages attachés à un morceau de bois sculpté ».

Un tel savoir n’était pas seulement utile, il était politique, nous explique Lynne Kelly dans son livre. Dans les petits groupes de chasseurs-cueilleurs, la distinction par la richesse ou le leadership par la force physique n’existent pas. Tous les membres de la tribu sont à peu près à égalité. Les seuls à détenir une vraie forme de pouvoir, ce sont les Anciens qui par leurs chants, leurs mythes connaissent les méthodes de survie du groupe. C’est d’ailleurs le titre de sa thèse : When Knowledge Was Power (Quand la connaissance était le pouvoir).

La connaissance des chants était un savoir ésotérique, transmis à peu d’individus, explique-t-elle. La raison en est double. Tout d’abord, cela permet bien sûr de conserver le pouvoir entre quelques mains, mais surtout, les histoires ne peuvent subir aucune déformation ou perdre des informations qui pourraient s’avérer vitales. Il et amusant de constater que la fameuse société de la connaissance, envisagée par certains comme un objectif de notre civilisation technique, aurait déjà existé dans un lointain passé !

Le monde dans son jardin

Les performances des Anciens nous paraissent incroyables. Lynne Kelly a voulu passer à la pratique. Ce qu’elle raconte dans son livre The Memory Code.

Elle a utilisé comme théâtre de ses pistes de chants sa propre maison, son jardin et l’environnement immédiat. Elle y a stocké diverses formes d’information, par exemple la liste des pays, classés par ordre de population. Les 120 premiers pays sont « placés » dans sa maison et son jardin ; les autres sur la route qu’elle prend quotidiennement pour se rendre à la boulangerie. Elle a également fabriqué des « micro-espaces de mémoire », un à la semblance d’un lukasa, d’autres étant des jeux de cartes ou de tarots.

Au final, elle a été convaincue par l’efficacité de ces pratiques. Elle n’était pas satisfaite des ouvrages contemporains de mnémotechniques, qui vous apprennent comment mémoriser les décimales de pi, ou l’ordre des cartes dans un jeu… Elle cherchait quelque chose de plus fondamental, des « méthodes pour mémoriser l’information qui me donneraient, écrit-elle dans The Memory Code, la capacité d’avoir une plus large représentation du monde qui m’entoure…Je voulais mémoriser des connaissances d’une manière qui améliorerait la vie quotidienne ».

Un souhait que la mise en pratique des ces techniques « archaïques » lui a permis de réaliser :
« Les diverses techniques s’intègrent et se mélangent entre elles, et se nourrissent mutuellement, créant un moyen incroyable de mémoriser pratiquement n’importe quoi. Ma pensée devient plus dépendante des images et des émotions et moins des mots. » Lynne Kelly précise aussi à plusieurs reprises qu’un tel mode de connaissance, non linéaire, est très difficile à décrire aux esprits contemporains, ce qui explique que les représentants de ces peuples chasseurs-cueilleurs aient eu du mal à présenter leur méthode aux visiteurs occidentaux, qui souvent ne saisissaient pas le caractère hautement utile et pragmatique de ces chants, danses, ou cérémonies.

La génération du fantastique

C’est une pratique qui était déjà décrite par les artistes mémoriels de l’Antiquité et de la Renaissance : pour frapper l’esprit, les images mentales utilisées pour se souvenir gagnent à être grotesques, inquiétantes, érotiques, etc. C’est pourquoi l’art de la mémoire est associé à la culture de l’imagination. La production d’univers surréalistes est la conséquence directe de cette pratique. La chose a déjà été remarquée par la grande spécialiste du sujet, Frances Yates, et surtout par l’historien des religions Ioan Couliano, auteur de Eros et magie à la Renaissance, qui établit directement un lien entre les techniques mnémotechniques et les croyances magiques et alchimiques.

Cette intrusion du fantastique, du mythologique, Lynne Kelly a pu aussi le constater. Elle a par exemple essayé de retenir les noms de l’ensemble des oiseaux vivant dans sa région. Pour ce faire, elle a créé des images et des pistes de chants, dans lesquelles lesdits oiseaux prenaient souvent des formes humanoïdes possédant certaines caractéristiques propres aux animaux qu’ils étaient censés représenter.

« J’ai découvert que les personnages de mes histoires, bien que possédant des noms d’oiseaux, restaient très humains et très peu aviaires, tant que je n’avais pas observé des spécimens en liberté. Puis les personnages commencèrent à devenir en partie oiseaux, en partie humains, comme c’est souvent le cas avec les personnages des histoires indigènes. Le Chevalier stagnatile se remarque par de longues jambes, c’est pourquoi Marsha (jeu de mots sur le nom anglais de l’oiseau, « marsh sandpiper », ndt) est devenue une superbe fille aux longues jambes ».

« Au final, affirme-t-elle, mes histoires devinrent de plus en plus mythologiques, mais l’information dont j’ai besoin est toujours restée disponible… Parfois elles pénètrent dans mes rêves. Tout cela est arrivé naturellement. Je ne l’ai pas planifié. Mes histoires se sont mises spontanément à rappeler les nombreux récits indigènes que j’avais lus ».

La production d’images étranges peut également être générée par la superposition, au sein d’un même espace de mémoire, de plusieurs catégories de connaissances diverses. C’est d’ailleurs une question qu’on se pose spontanément, lorsqu’on entend parler d’art de la mémoire. Peut-on utiliser un même palais plusieurs fois ? Ne risque-t-on pas de s’emmêler les pinceaux ? Autrement dit, lorsque Lynne Kelly utilise sa maison et son jardin pour « enregistrer » les pays par ordre de population, peut-elle utiliser ces emplacements à d’autres fins ou ces lieux sont-ils « grillés » ? En fait, elle l’a fait et non, cela ne l’a pas embrouillé. Cela a même renforcé la force des images. Dans un de ses « micro-espaces de mémoire » elle a stocké sur un même jeu de cartes les « Ancêtres » (c’est-à-dire des personnages célèbres de l’histoire) et divers sites archéologiques. Ainsi, une même carte en est venue à représenter à la fois Sigmund Freud et la grotte de Lascaux. Ce qui a fait naître dans l’esprit de Lynne Kelly l’image d’un Freud psychanalysant les artistes anonymes de Lascaux. « Je ne confonds jamais les images de Lascaux et celles d’Altamira, explique-t-elle, car seul l’art pariétal de Lascaux a pour guide Sigmund Freud ».

Si cet aspect « fantastique » de l’art de la mémoire a souvent été souligné, Lynne Kelly est peut-être celle qui en fait le compte-rendu le plus précis, le plus convaincant. Et ce d’autant plus que Kelly (contrairement à une Frances Yates ou un Ioan Couliano) ne se passionne guère pour les aspects « religieux » ou mystiques de ce genre de pratique ! C’est une pure pragmatique, qui s’interdit, dans son livre comme dans sa thèse de faire référence à des concepts comme le chamanisme, ou à des éléments de croyances religieuses ; elle est intéressée avant tout par la manière de stocker et communiquer des informations indispensables à la survie. Et pourtant, dans sa pratique, sans qu’elle l’ait cherché, des éléments de fantastique, de mythologique, se produisent spontanément, et une nouvelle approche cognitive du monde se déploie.

La grande hypothèse de Lynne Kelly, qui dépasse largement le cadre de cet article, serait que ces « palais de mémoire » seraient à l’origine d’un bon nombre de monuments du lointain passé, comme les grands complexes mégalithiques des pays celtiques, les statues de l’île de Pâques ou les lignes de la Nazca. Ces structures qu’on a trop souvent l’habitude de désigner simplement comme des « lieux sacrés » sans chercher d’explication supplémentaire, auraient été construites par des peuples en voie de sédentarisation, quittant le mode de vie nomade chasseur-cueilleur pour celui des agriculteurs et des éleveurs. Ces gens auraient alors codé dans ces structures monumentales le savoir qui autrefois était associé à des points précis de leur territoire de chasse et de migration, afin d’assurer sa pérennité.

Je n’ai pas les compétences pour avoir un avis sur cette hypothèse. Mais de toute façon, simplement par la présentation des techniques anciennes de mémoire et la mise en valeur d’un autre mode d’acquisition des connaissances, plus émotionnel, imaginatif et moins verbal, The Memory Code m’apparaît comme un nouveau classique sur ce sujet, à mettre aux côtés du fameux livre de Frances Yates sur l’Art de la mémoire, qu’il complète admirablement.

Rémi Sussan

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2 commentaires

  1. Merci de nous avoir fait découvrir ce livre.
    Il ne faut pas oublier non plus le classique moins connu mais également très décentré par rapport à l’occident « l’art de la chimère ».
    Ce bouquin écrit par l’anthropologue du Quai Branly Carlo Severi est vraiment un must read pour qui veut comprendre comment les peuples premiers gérent la mémorisation et donc la complexité

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