Homo Deus : la technologie, cette religion performative !

Sapiens (voir également « D’Homo Sapiens au transhumain : qu’est-ce qu’être humains ? »), le précédent livre de l’historien Yuval Harari (Wikipédia, @harari_yuval), cette grande fresque de l’humanité a permis à des millions de lecteurs de se sentir intelligents, de comprendre notre aventure humaine sur plus de 300 000 ans, de s’ouvrir à une autre échelle de temps pour éprouver notre humanité, comme l’avaient fait avant lui, dans des styles différents, des historiens comme Arnold Toynbee ou Jared Diamond par exemple. En magicien de la vulgarisation, Harari nous avait fait comprendre que ce qui nous a distingué des singes, c’est notre capacité à raconter des histoires (comme les religions, les États, l’argent ou la loi) nous permettant de coopérer à vaste échelle, ce que les groupes de singes sont encore incapables. Chaque lecteur s’est régalé de cette vision holistique, de ses formules saisissantes, des points de vue décalés, des exemples truculents et toujours pertinents qu’use l’historien. Que ses fans se rassurent, ils retrouveront tout cela dans son nouvel ouvrage, Homo Deus. Yuval est toujours un formidable conteur, passionnant de bout en bout !

Pourtant, en utilisant les mêmes ficelles, cette suite est beaucoup moins réussie. D’abord, parce que si Sapiens se terminait sobrement, prophétisant la possible fin de l’humanité, cette suite prend un tout autre chemin : celui d’envisager notre propre dépassement en tant qu’espèce. Reprenant une vulgate commune, Harari estime que la technologie va nous permettre de nous affranchir de toutes nos limites, oubliant peut-être trop rapidement que notre domination du monde ne repose pas sûr le dépassement de nos seules limites, mais aussi sur le dépassement des limites de notre environnement tout entier. En extrapolant des tendances à la manière d’un Hari Seldon, célèbre psychohistorien de science-fiction capable de prédire l’avenir de l’humanité sur des milliers d’années, Harari signe un essai de science-fiction où il pousse ses propres biais jusqu’à leur caricature. En appliquant son stimulant schéma d’explication du monde à l’avenir, Harari en éprouve les limites, celles d’un gênant réductionnisme, souvent très schématique et parfaitement libéral.

L’hubris de la techno, par nature, consiste à dépasser toutes les limites. Surtout les plus fondamentales, celles du temps, de la vie, de l’espace et de la matière. Pourtant, avons-nous vraiment dépassé l’une d’entre elles comme nous le racontent les prophètes des technosciences ? Si nous avons repoussé la mort, nous n’avons pas dépassé la durée de vie naturelle de notre espèce et pour l’instant, malgré des décennies d’annonces, rien ne nous assure que nous y parviendrons vraiment. Nous sommes certes allés dans l’espace, mais nous sommes parfaitement incapables d’envisager les seuls voyages importants, les voyages interstellaires, permettant de nous conduire sur d’autres mondes habitables à des milliers d’années de notre planète. Nous ne savons toujours pas créer de la matière depuis des éléments fondamentaux. Et nous n’avons découvert aucune prise sur le temps.

Ces échecs n’empêchent pas Yuval Harari de faire sien le prophétisme technologique, qui ne cesse d’annoncer ces réalisations à venir, soulignant combien l’imaginaire transhumaniste nous éblouit. Après l’avoir rejeté, nous voulons désormais dépasser notre condition pour réaliser nos rêves. Le récit qui nous projette dans un dépassement de nous-mêmes en tant qu’espèce semble si puissant qu’il permet de croire qu’on sera capable de le réaliser. Ce serait peut-être possible, si nous n’avions pas déclenché un compte à rebours qui éloigne l’objectif à mesure qu’on cherche à s’en rapprocher.

Comme le dit Yuval Harari, nos constructions conceptuelles contemporaines sont encore plus puissantes que les religions et c’est pour cela qu’elles les détrônent. La technologie notamment va plus loin encore. C’est une religion performative, qui tente d’accomplir ce qu’elle annonce. En cela elle est toute puissante. Le risque est d’oublier que malgré sa puissance, la technologie est aussi et avant tout un moteur de notre imaginaire, une représentation, une manière de nous convaincre de notre puissance sans limites. La réalité montre plutôt que nos rêves vont être très difficiles à réaliser. La limite intrinsèque des ressources naturelles de la planète ou le défi climatique viennent réclamer leur dû. Nous allons avoir du mal à abandonner notre condition d’autant plus quand ce que nous avons saccagé se rappelle à nous. Non seulement nous avons été incapables de penser notre environnement jusqu’à le détruire, mais nous avons été aussi incapables de nous penser en tant qu’espèce, de dépasser nos récits coopératifs pour prendre en compte le temps, la matière, l’espace et la vie.

En soulignant combien dieu est un récit dépassé, régénérer cette perspective en faisant de l’homme un dieu, comme nous y invite Homo Deus, n’est-il pas une perspective vouée à l’échec ? Si dieu n’existe pas, comment l’homme pourrait-il en devenir un ?, pourrait-on répondre à Harari.

Comme bien des technoprophètes, Harari fait de la science une fiction. Son défaut si commun est une sur-rationalisation, sans voir combien cette logique de l’efficience parfaite, absolue, produit pourtant des absurdités… Chez Harari, la notion de progrès semble n’avoir connu aucune critique : il est toujours infini. En projetant des régularités passées sur l’avenir, il déduit des progrès linéaires de la science des percées à venir exponentielles. C’est ainsi que de constats justes on dresse des perspectives fausses. À nouveau, la disparition des ressources, la grande extinction, le réchauffement climatique qui pourraient conduire à la disparition même de la vie sur Terre, semblent des perspectives peu importantes pour les dieux que nous sommes appelés à devenir. Reste que ces considérations-là pourraient bien pourtant nous empêcher d’atteindre un quelconque Olympe.

Au final, Harari brode son récit d’un avenir qui ne fait rêver personne, sans poser vraiment la question de la finalité : voulons-nous vraiment vivre 1000 ans ? Voulons-nous vraiment quitter notre condition – ce qui implique notamment de ne plus faire des enfants comme nous les faisons puisque ce n’est pas la manière la plus optimale ? Voulons-nous vraiment la société inégalitaire et de contrôle total que cela implique ? Comment être heureux si nous nous coupons de la seule chose qui finalement nous rend heureux : « les sensations agréables » ?

Comme le dit Harari, la plus grande découverte scientifique a été celle de l’ignorance, car elle nous a permis de partir à la recherche de la connaissance. Il est peut-être temps de se souvenir de ses vertus, plutôt que de chercher à nous faire croire que tout est résolu ou que tout va l’être.

Hubert Guillaud

Cette critique de l’ouvrage de Yuval Harari est extraite d’Idées, une nouvelle revue lancée par Lemieux éditeur dont le premier numéro vient de paraître (Emmanuel Lemieux avait lancé L’annuel des idées puis la revue Le Panorama des idées auxquels InternetActu.net avait également contribué). Cette revue livrera tous les deux mois un aperçu des meilleures publications dans le domaine des essais et des critiques argumentées pour aider chacun à naviguer dans le foisonnant paysage des publications du monde des idées. C’est au format poche et c’est à 8 euros. Et vous pouvez même vous abonner.

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