API Days : responsable, l’informatique ?

Cette année la conférence APIDays qui se tenait fin janvier à Paris avait choisi une thématique ambitieuse : le développement durable. Force est de constater qu’il n’en aura pas été beaucoup question, autrement que sous la forme un peu facile d’appels à l’action, tant le sujet semble loin d’être effectif dans les interfaces de programmation. L’efficience énergétique des systèmes est certainement beaucoup moins audible que les opportunités d’affaires que les API, ces systèmes d’échanges de données, permettent de développer. Au final, les ateliers pour rendre les API conformes au Règlement général sur la protection des données (RGPD) étaient bien plus nourris que les conférences sur l’amélioration de l’efficacité énergétique des systèmes d’échange de données. A croire que la question écologique ne semble pas encore à très audible dans le numérique.

Comme le soulignait Patrice Slupowski (@slupowski) responsable de l’innovation numérique d’Orange, l’enjeu reste d’abord de construire les outils pour faciliter les échanges, expliquait-il en évoquant les nombreuses initiatives d’Orange à l’égard des développeurs, comme les « Trust Badge » (des badges lisibles visant à clarifier les droits liés aux données), le DataShare (le répertoire des ressources ouvertes disponibles chez l’opérateur), ou encore Mobile Connect, un système d’authentification distribué… Même son de cloche chez IBM, où Alan Glickenhouse (@arglick, responsable de l’unité d’affaires API était plus disert pour expliquer comment les API permettent d’accélérer la mise sur le marché des projets… qu’à améliorer l’efficience énergétique des outils d’échanges d’information entre systèmes.

Le sympathique évangéliste en chef des interfaces de programmation, Mike Amundsen (@mamund), directeur de API Academy, responsable de l’architecture des API chez CA Technologies et auteur de très nombreux livres sur la question, avait beau s’escrimer sur la scène des APIdays, dans une présentation un peu onirique, ses constats avaient de la peine à dépasser les évidences. Les références à John Elkington (@volansjohn), pionnier de la responsabilité sociale des entreprises (RSE), qui invite à évaluer la performance des entreprises d’un point de vue économique, social et environnemental à celles du pionnier du développement logiciel durable, Kevin Tate auteur de Développpement logiciel durable, semblaient évoquées comme des perspectives à prendre en compte à l’avenir, malgré leurs anciennetés. Plus tard, lors d’une table ronde, il se voulait plus velléitaire : « Nous sommes capables de connaître l’impact environnemental de chaque produit, de chaque service. Mais il nous faut le mesurer et le rendre visible ! » Pour Eric Hoesnyi de Streamdata.io, rien n’empêche les interfaces d’échanges de données que sont les API de préciser leurs modalités en terme énergétique par exemple. Les protocoles sont encore balbutiants, mais on peut techniquement imaginer des API qui évaluent leur coût environnemental. Certes, concède ce dernier, la RSE appliquée à la technologie nécessite encore beaucoup d’efforts. Force est pourtant de constater que ces questions sont souvent laissées de côté. Pour créer de l’attention sur ses sujets, il faut les faire remonter dans les cahiers des charges comme dans les argumentaires. La question écologique de l’écosystème numérique ne se résoudra pas spontanément, comme par magie, sans faire remonter cette préoccupation au coeur des systèmes techniques.

Améliorer les indicateurs pour mettre la question écologique à l’agenda du numérique

C’est lors d’une autre table ronde consacrée à l’obsolescence programmée que les questions les plus pratiques ont finalement été abordées.

Laetitia Vasseur (@laetitiavsr), présidente et cofondatrice de Halte à l’obsolescence programmée (HOP, @halteop) a d’abord rappelé ce qu’on entend par obsolescence programmée, à savoir une stratégie pour raccourcir la durée de vie d’un produit. Cette obsolescence peut prendre plusieurs formes : technique (comme les appareils qui ne permettent pas de changer de batterie facilement), esthétique (lié aux effets de mode) et logicielle (à l’image des mises à jour qui ralentissent le fonctionnement des appareils). Si le problème n’est pas nouveau, il va à l’encontre de la durabilité et de la réparabilité des produits qu’on est en droit d’en attendre.


Image : Flore Berlingen de ZeroWaste France, Laetitia Vasseur et Frédéric Bordage sur la scène des APIDays, photographiés par Stephane Kersulec.

Frédéric Bordage, fondateur de GreenIT (@greenit), rappelle quelques chiffres. On estime que le numérique représente 2 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Il participe très activement à l’épuisement des matières premières non renouvelables : il faut 32kg de matières premières pour faire une simple puce. Chaque Français produit 20 kilos de déchets électroniques par an… Derrière, ces chiffres – et Frédéric Bordage pourrait en citer beaucoup d’autres – il faut surtout entendre que le problème est avant tout lié à la fabrication matérielle, plus que dans l’utilisation (sauf pour la consommation électrique, bien sûr). La fabrication d’un ordinateur portable émet 100 fois plus de gaz à effet de serre que la phase d’utilisation, explique le spécialiste qui plaide pour l’allongement de la durée de vie de nos équipements électroniques (et ce alors qu’elle a plutôt tendance à raccourcir : la durée de vie d’un ordinateur est passée de 10 ans à moins de 3 ans en 30 ans). HOP plaide également pour l’allongement de la durée de vie de nos équipements, d’autant plus nécessaire à l’heure de l’obsolescence accélérée. L’enjeu, dans les deux plaintes qu’a lancé l’association – l’une contre les fabricants d’imprimantes, étayée par un rapport nourri, l’autre contre Apple qui avait reconnu avoir bridé les performances de ses anciens smartphones afin que leurs batteries usées ne se vident trop rapidement -, c’est de pousser le secteur à mettre l’écologie à son agenda. « L’innovation aujourd’hui doit être dans la durabilité. Le contraire n’est pas soutenable ! » Dans le cas d’Apple, le ralentissement des performances des téléphones a un impact : celui de vous pousser à changer de téléphone, du fait que son ralentissement le rend moins utilisable. En fait, « l’utilisateur est pris en étau » et l’enseigne décide pour lui de ce qu’il doit privilégier entre performance et longévité. Pour Frédéric Bordage, nous sommes pris dans les rets des obésiciels, ces couches logicielles qui ralentissent les appareils au fil des mises à jour. Comme le pointe la loi de Wirth, le logiciel ralentit plus vite que le matériel. « Il faut 115 fois plus d’octets pour délivrer un même contenu en ligne aujourd’hui qu’il y a 20 ans ! » L’utilisateur est pris en otage par les mises à jour, entre protection et utilisabilité, estime-t-il en invitant à ce que les mises à jour de sécurité soient distinctes des autres. Et c’est sans compter sur le développement de l’incompatibilité des formats qui rend les anciennes versions inaccessibles. Avec le collectif « conception numérique responsable », Frédéric Bordage a développé une méthodologie d’éco-conception pour créer des services plus responsables permettant de réduire considérablement l’empreinte technique des services (voir le dossier sur l’éco-conception logicielle de Greenit, ainsi que le livre sur les 115 bonnes pratiques d’éco-conception web).

Pour Laetitia Vasseur, les utilisateurs ont besoin d’indicateurs plus pertinents pour faire leurs choix et les industriels doivent se saisir de la question de la réparabilité et de l’efficacité énergétique des produits qu’ils proposent. Ils doivent nous montrer par exemple que les commandes électroniques des machines à laver ou que leur connectivité permettent vraiment d’avoir des gains en matière d’énergie, explique-t-elle en militant pour que les machines affichent le cycle total de tous leurs lavages, c’est-à-dire leur durée de vie. HOP souhaite développer une plateforme pour évaluer la durabilité des produits : leur robustesse, la disponibilité de pièces détachées, l’apport de leur connectivité… Pour Frédéric Bordage, la disponibilité d’API ouvertes et de logiciels open sources pour allonger la durée de vie des produits sont des facteurs essentiels pour assurer la maintenance et la réparabilité des objets connectés afin de lutter contre l’obsolescence accélérée. Il faut également lutter contre des pratiques marketing peu responsables, comme celle qui consiste de rendre la batterie des téléphones inamovibles pour empêcher son remplacement : « Faiphone a montré qu’il était possible de produire un téléphone plus responsable ».

Sous la pression des consommateurs, le sujet bouge, estime Laetitia Vasseur. La consultation sur la proposition de feuille de route de l’économie solidaire, la loi sur la disponibilité des pièces détachées, le rapport européen pour une durée de vie plus longue des produits… sont autant d’éléments qui montrent que la question gagne en importance. Aux Etats-Unis, une règlementation s’assure que les fabricants n’utilisent pas de minerais provenants de zones de conflits, pointe Frédéric Bordage. La filière du diamant travaille à mettre en place un système de traçabilité… montre-t-il en invitant les fabricants d’appareils électroniques à être exemplaires. « C’est nous, utilisateurs, qui avons le pouvoir. C’est à nous, consommateurs de prendre nos responsabilités ». Allonger la durée de vies des produits, favoriser la réparabilité (comme le proposent iFixit ou SosAV) ou le réemploi (comme le propose BackMarket par exemple) sont des comportements essentiels. « C’est aussi à nous de prendre garde à nos usages ! »

Pour une autre innovation !

« Nous ne sommes ni dans une société dématérialisée ni dans une société postindustrielle, mais dans une société hypermatérielle et hyperindustrielle. Le problème est que cela ne se voit pas. La fabrication matérielle est délocalisée en Asie et les énormes centres de données que nous sollicitons sans arrêt sont invisibles, disséminés derrière nos usages quotidiens. Or l’impact écologique de l’écosystème numérique a un coût, qui est de plus en plus visible et qui progresse de plus en plus vite », rappelle l’ingénieur Philippe Bihouix, auteur de L’âge des low tech (voir notre article : « Vers l’effondrement : aurons-nous encore un futur ? »).

Il est difficile de connaître la facture écologique exacte du numérique. Si la consommation énergétique se voit le mieux, c’est loin d’être le seul impact de notre système technique. De nombreuses études et de multiples rapports ont tenté d’évaluer les choses, mais il est très difficile de ramener nos pratiques à des actes unitaires, d’autant que ceux-ci sont d’une grande diversité. Cela n’empêche pas d’être conscient de quelques ordres de grandeur. On estime par exemple que la consommation énergétique des serveurs et équipements informatiques dans le monde totalise environ 10 % de l’électricité mondiale et que cette consommation progresse plus vite que le trafic aérien qui pourtant progresse vite. Si la consommation énergétique est ce qui se voit le mieux, nos appareils consomment également beaucoup de ressources, et notamment de métaux rares issus d’une extraction minière extrêmement polluante, non renouvelable, qu’on n’économise pas et qu’on ne recycle pas. La principale caractéristique de l’utilisation des métaux rares est de reposer sur des alliages en des quantités infimes qui rendent leur recyclage très compliqué. Aujourd’hui, ces métaux rares sont utilisés pour améliorer la conductivité des écrans tactiles, pour créer des batteries toujours plus performantes ou pour construire des aimants toujours plus miniatures et puissants qui sont les moteurs de nos appareils électroniques.


Image : Philippe Bihouix sur la scène des APIdays, photographié par OuiShare France.

Pourtant, estime Philippe Bihouix, on pourrait améliorer les choses. En diminuant les fonctionnalités de nos terminaux par exemple (a-t-on vraiment besoin de gyroscopes dans tous nos appareils mobiles ?). En améliorant la durée de vie de ces appareils, en luttant contre l’obsolescence marketing. L’éco-conception est certes un levier, mais l’abaissement des coûts de stockage et le recours au temps réel permanent n’aident pas à avoir des réflexes de sobriété. En fait, on ne se dirige pas vraiment vers l’amélioration énergétique, constate Bihouix. Si l’écosystème numérique ne cesse de faire des progrès unitaires spectaculaires en terme de consommation énergétique, l’effet rebond est hallucinant : des 8 zettaoctets de données stockés dans le cloud (soit 2000 Go par internaute), on devrait passer à 20 d’ici quelques années. Malgré les progrès en responsabilité de conception et d’architecture des technologies, la facture du numérique ne cesse d’exploser.

L’internet plus vert qu’on nous promet repose sur un solutionnisme assez naïf. L’intelligence – de la smart car, de la smart home, de la smart city… – promettant d’abaisser nos consommations souffre de deux écueils principaux pour réaliser sa promesse d’optimisation : la complexité et le temps. Transformer 30 millions de bâtiments en bâtiments intelligents prend du temps. Faire advenir la voiture autonome (qui aura une durée de vie plus courte que celles qui ne le sont pas du fait de son équipement électronique) nécessite de faire disparaître toutes celles qui ne le sont pas. « Dans le monde physique de l’énergie, il n’y a pas de loi de Moore ! »

L’autre contrainte est bien sûr, encore et encore, l’effet rebond. « Intel estime qu’une voiture autonome qui roulerait durant 1h30 produirait 4000 Gigas de données. Si on multiplie ce chiffre par 1 million de voitures autonomes, cela produirait l’équivalent du trafic internet actuel. Or, il y a plus d’un milliard de voitures en circulation ! » Ce que nous dit l’effet rebond, c’est qu’on ne maîtrise pas du tout l’évolution de la demande. On ne distingue pas assez l’efficacité qui permet effectivement de générer des gains d’énergie unitaire importants de la démultiplication des volumes liée aux modifications de comportements.

Nous sommes envahis par les outils numériques parce qu’ils sont pratiques et qu’ils produisent de la productivité, rappelle Philippe Bihouix. Mais, notre système fiscal date du XIXe siècle, à un moment où les ressources étaient peu chères contrairement au travail humain. Aujourd’hui, d’un point de vue environnemental, l’énergie et les ressources sont devenues coûteuses et ce d’autant plus qu’il faut aller les extraire toujours plus profondément à un coût énergétique toujours plus élevé. A l’inverse, le travail est devenu plus abondant. Or, on continue à remplacer l’humain par la machine !

Changer de modèle nécessite une révolution culturelle. Nous pourrions faire un peu plus d’effort pour l’envisager. Comme il le détaille dans une interview réalisée par le magasine Ouishare, « Si l’on se mettait à taxer le carbone, les énergies et les ressources, le calcul économique des entreprises serait tout autre et cela deviendrait “mécaniquement” moins intéressant de remplacer le travail humain par de l’énergie et des machines ».

Nous n’allons pas heurter demain, brutalement, un mur de ressources, estime l’ingénieur. Nos technologies ne cessent de progresser, nous permettant d’extraire et d’exploiter des minerais de moins en moins concentrés, mais aux dépens de dégâts environnementaux de plus en plus lourds. Le risque auquel nous faisons face n’est pas seulement celui de l’effondrement des ressources, il est bien plus systémique. Nous avons un devoir moral face à l’avenir…

Comme il le soulignait il y a peu de temps dans une tribune très synthétique de ses propositions, « l’innovation doit d’abord être facteur de sobriété ou de frugalité ». Elle doit également « permettre ensuite de recycler au mieux les ressources et augmenter la durée de vie de nos objets, les repenser en profondeur, les concevoir simples, robustes et conviviaux, réparables et réutilisables, standardisés, modulaires, à base de matériaux simples, faciles à démanteler, n’utiliser qu’avec parcimonie les ressources rares et irremplaçables, limiter le contenu électronique ». Elle doit enfin « réinventer nos modes de production, remettre en question la course à la productivité et aux effets d’échelle dans les giga-usines, revoir la place de l’humain, le degré de mécanisation et de robotisation parfois injustifié, notre manière d’arbitrer entre main-d’œuvre et ressources. »

Nous ne ferons pas l’économie de repenser notre rapport à l’innovation, d’en établir des limites, aussi désagréables soient-elles.

Hubert Guillaud

À lire aussi sur internetactu.net

0 commentaires

  1. Merci pour votre article.
    Le theme était bien le développement durable et soutenable du numérique (Sustainable Software) sous 4 aspects :

    – technique (faire du logiciel qui marche dans la durée)
    – économique (faire du logiciel avec des modèles économiques et juridiques durables)
    – social (faire du numérique en considérant son impact soutenable sur l’homme et la société)
    – écologique (penser le numérique pour durer et non jeter ou remplacer)

    L’écologie est selon moi l’enjeu global, représenté à la conférence par Laetita Vasseur, Frederic Bordage et Philippe Bihouix mais il faut aussi parler des enjeux locaux dans l’espace (économie) et dans le temps (technique, social) du passage au tout numérique. Pour rendre la société de l’homo numericus durable et soutenable sous tous ses aspects.

  2. Merci pour cette excellente synthèse.

    Quelques compléments.

    Concernant les « limites (…) désagréables », ce n’est pas ce que je constate sur le terrain.

    Notre démarche de conception responsable de service numérique et la low-tech sont souvent présentées comme une régression alors qu’elles améliorent le service rendu aux utilisateurs.

    Pour ne citer qu’un exemple, la sobriété permet souvent de diviser par un facteur 2 à 10 le temps d’affichage d’une page web et même jusqu’à un facteur 700 la bande passante consommée, ce qui peut avoir un intérêt sur un forfait 4G et pour lutter contre la fracture numérique.

    Si on les écoute vraiment, les utilisateurs veulent en priorité des services simples, efficaces, peu onéreux, qui respectent leur vie privée. Il m’est par exemple arrivé de proposer à des clients de remplacer un site web par un simple SMS car c’est ce qu’attendent les utilisateurs.

    Concernant les APIs, c’est un vaste sujet. Pour ne citer qu’un exemple, j’ai été confronté dans une banque de détail à un problème majeur. Les APIs qui exposaient le système bancaire sous la forme d’objets métiers n’avaient pas été définies avec les équipes qui utilisaient ces APIs, ce qui nécessitait de nombreux allers-retours parfaitement évitables et coûteux à la fois pour l’environnement et pour les clients. C’est souvent la dimension métier qui constitue le principal levier.