Du progrès technique pour le progrès technique

Couverture du livre d'Alain Gras, Fragilité de la puissanceJ’avais l’impression – un peu paresseuse et facile, je le reconnais volontiers – que la critique technologique s’était un peu éteinte avec l’essor d’internet au tournant des années 2000, jusqu’à ce que le designer Yoan Ollivier me conseille de lire l’essai du sociologue et anthropologue des techniques Alain Gras, Fragilité de la puissance, publié en 2003. Vu l’appareil de notes et de références, force est de constater qu’il n’en était rien.

Malgré les années, la critique d’Alain Gras demeure pourtant éminemment pertinente. Pour lui, souligne-t-il avec insistance dans ce livre, le machinisme n’était pas inscrit dans la révolution industrielle. L’automate mu par un moteur n’est pas le descendant naturel de la longue lignée des outils humains. Au contraire, le moteur thermique marque même une discontinuité avec la machine ancienne, qui ne cherchait qu’à démultiplier la puissance vivante et naturelle (c’est-à-dire la force de l’homme, des animaux, du vent ou de l’eau…). En posant la question de savoir si la machine est bien le fruit d’une nécessité historique, il rappelle que l’instauration de l’ordre machinique industriel qu’introduit l’engin motorisé – et son corollaire, l’identification du moteur au progrès – n’allait pas de soi. Au contraire, le démarrage de la civilisation thermo-industrielle est assez tardif et ne correspond pas du tout à la première révolution industrielle. Pas plus que la 2CV ne descend du char à bœufs, les machines à moteur ne descendent des outils que par construction rétrospective. Elles ont été un moyen d’assurer la puissance de certains, de procéder à une « accélération » industrielle fondée sur la rupture du lien social que produit par nature le moteur, puisqu’il vise justement à se séparer du vivant, à disjoindre la production du vivant. Il rappelle également combien le réseau d’information s’articule au développement des transports et donc au moteur et combien le mythe du progrès s’appuie sur le camouflage des conditions de production de la puissance par la délocalisation de ses nuisances (notamment bien sûr la pollution et l’extraction des ressources). Il rappelle que si le monde réel n’a pas d’autre projet que la vie pour la vie, le monde technique, lui, à un futur, un projet. « La mégamachine enferme le progrès dans la croissance », en nous rendant toujours plus dépendants de l’énergie et du pouvoir de la technoscience. Nous sommes dans l’illusion d’une vision déterministe de la technique.


Image : Dans son livre, L’homme et la matière, l’archéologue et ethnologue André Leroi-Gourhan souligne avec cette planche que le passage du silex au couteau serait une évolution quasi naturelle. Comme si le couteau existait déjà dans le silex de l’Homo habilis. Pour Alain Gras, cette présentation est une mise en scène qui vise à nous faire croire à une évolution, bien que celle-ci ne s’explique ni par l’usage (le silex ne servait pas seulement à couper), ni par la logique des formes (rien n’explique le manche par exemple). Pour Alain Gras « La fin supposée pèse sur l’histoire de l’objet depuis l’origine. Nous trouvons là le principe actif de la philosophie continuiste de l’Histoire, principe qui induit un effet pervers systématique dans la considération de l’évolution technologique ».

Pourtant, bien des bifurcations auraient pu nous conduire sur un chemin différent, rappelle le sociologue. Il remonte à Galilée pour montrer que la science a cassé le rapport entre morale et connaissance, en permettant de construire un monde a-moral, une science sans conscience, un monde objectivable qui permet l’optimisation pour l’optimisation par l’invention de la mécanique. Le rationalisme scientifique s’est alors imposé, tout puissant. Le travail sans l’homme est devenu le projet implicite de notre civilisation. Le progrès a été enfermé dans la machine, alors que la machine, par rapport à l’outil, a une durée de vie bien plus faible. En anthropologue des techniques, il rappelle pourtant que bien des innovations techniques ont été inventées sans être utilisées. Que bien des bifurcations auraient pu nous conduire ailleurs que là où nous sommes. Les Amérindiens par exemple connaissaient la roue, mais n’ont pas voulu l’utiliser. « On ne choisit pas une technique parce qu’elle est plus efficace, mais c’est parce qu’on la choisit qu’elle devient plus efficace ».

Le progrès technique s’appuie sur une notion jamais explicitée, mais omniprésente : l’efficacité. Ainsi, la vitesse des transports semble être devenue la seule mesure de leur efficacité, leur seule raison d’être, oubliant que l’efficacité de la vitesse renvoie à des questions d’utilité, qui, elles, s’évaluent toujours à partir d’un système de valeurs. Ainsi, derrière l’extrême vitesse que propose Hyperloop, le projet d’Elon Musk, il est nécessaire de décoder les valeurs auxquelles renvoient le projet.

Au final, Alain Gras nous adresse une question claire sur l’apport de la technique pour la technique : « De quoi l’efficacité est-elle la valeur ? » Répondre à cette question montre très vite que cette société de l’efficacité qui nous est proposée par la technologie ne porte en elle aucune valeur d’humanisme. Cela n’empêche pas la propagande croissantiste du progrès, malgré sa grande simplicité, d’être et de demeurer efficace. Cela explique certainement pourquoi elle fonctionne aussi bien. Le progrès nous offre une « direction », un « sens », « un objectif »… Un sens bien différent de la vie elle-même, dont la momentanéité ne nous propose que de contempler le monde le temps que nous le traversons. Le progrès technique nous a pris au piège de notre imaginaire surpuissant en nous proposant un but à l’existence. Force est de constater que ce but est surpuissant, même s’il n’est pas certain qu’il nous mène quelque part.

Si l’on peut regretter que le sociologue ne nous montre pas mieux comment d’autres parcours auraient été possibles, son essai reste particulièrement pertinent et stimulant pour nous aider à construire et comprendre les limites de la technique. Comme il le disait dans une remarquable synthèse sur Sciences Critiques, nous devons nous évader de la prison imaginaire que la technologie façonne. Un programme qui demeure effectivement stimulant, au moins parce qu’il nous propose de remettre la technologie à sa place et d’en questionner donc les limites et les valeurs.

Hubert Guillaud

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3 commentaires

  1. Dans la « Vie des douze Césars » de Suétone il est fait mention de la réponse d’Auguste à la proposition d’un ingénieur ayant inventé un moyen technique de transporter à peu de frais des colonnes. Cette activité était importante à Rome et requérait de nombreux ouvriers. » Que deviendrait le petit peuple de Rome » répondit-il à l’ingénieur. Et de lui offrir une grosse somme en échange de ne plus jamais parler de ce projet au risque en outre d’y perdre la vie. Auguste était conscient du risque de s’engager dans une voie dont il n’avait pas les moyens de maitriser les conséquences. Avant de faire démarrer une voiture il est élémentaire de savoir comment l’arrêter, sinon on est inconscient. Nous sommes des inconscients.

    1. « Un mécanicien promettait de transporter à peu de frais au Capitole des colonnes immenses. Il lui offrit une forte somme pour son devis ; mais il ne le mit pas à exécution : » Permettez-moi, lui dit-il, de nourrir le pauvre peuple. »

      Suétone,
      Vies des douze Césars
      , Vespasien,XVIII

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