Comment l’internet change-t-il notre regard sur la créativité ?

Kenneth Goldsmith (@kg_ubu, Wikipédia) est un personnage assez inclassable. Artiste, poète, professeur, figure de la création contemporaine, il échappe sans cesse aux cases dans lesquelles on tente de le faire entrer. Fondateur d’UbuWeb (@ubuweb), qui depuis 1996 collecte des expériences artistiques d’avant-garde sous forme de sons, de textes, de films… il est assurément un passeur. Sa grande connaissance de l’art moderne et notamment des expériences à la frontière de l’art et de la littérature le transforme en une inépuisable source de références de là où agit et s’inscrit la création contemporaine. Mais il n’est pas qu’un passeur. Il est également l’un de ceux qui interroge, par ses propres oeuvres, plutôt conceptuelles, la façon dont se croise l’art, la littérature et le numérique.

Les étonnantes éditions Jean Boîte (@jeanboiteedition) avaient déjà publié de lui Théorie, un ensemble de 500 textes sur les enjeux de la création littéraire contemporaine dans un monde bouleversé par le numérique, publié sous la forme d’une ramette de papier. Ils publient ce mois la traduction par François Bon de L’écriture sans écriture, du langage à l’âge numérique, traduction de Uncreative Writing : managing language in the digital age, un livre publié à l’origine en 2011, qui s’appuie notamment sur les cours que Kenneth Goldsmith donne à l’université de Pennsylvanie. Un décalage temporel qui explique que certains exemples qui nourrissent le livre soient parfois un peu datés, notamment face aux possibilités que le numérique a accomplies depuis – rien néanmoins qui ne nuise à la pertinence de ses références, au contraire.

L’écriture sans écriture : le numérique, une écriture non créative

Même s’il puise sa matière dans l’histoire des arts graphiques et de la littérature conceptuelle, le propos principal de Kenneth Goldsmith va pourtant bien au-delà. Il nous explique le nouveau rapport que l’écriture et la lecture entretiennent avec le numérique. Pour Goldsmith le numérique fait basculer la création littéraire dans des formes nouvelles, une écriture « non créative », une écriture sans écriture où le code, lui-même, transforme notre rapport à l’écrit.

« Si la peinture a réagi à la photographie en devenant abstraite, il semble improbable que l’écriture ne fasse pas de même par sa relation à Internet. Il semble que la réponse de l’écriture – se faisant plus l’héritière de la photographie que de la peinture – pourrait être de devenir mimétique, de se contenter de reproduire, y puisant surtout des méthodes de distribution, en proposant de nouveaux moyens de réception et de lectorat. Les mots pourraient très bien n’être pas écrits seulement pour être lus, mais pour être partagés, déplacés parfois par les humains, plus souvent par des machines, nous fournissant une occasion extraordinaire de reconsidérer ce qu’est l’écriture, et définir des rôles nouveaux pour l’écrivain. »

En observant le code qui sous-tend le langage numérique, Goldsmith nous invite à regarder le matériau de base qui sous-tend les médias électroniques, à analyser ce langage, cette nouvelle pâte à modeler. Le code permet d’observer combien le langage est désormais soumis à une grille, à une architecture qui permet d’amplifier les détournements et reconfigurations. Il dresse ainsi un intéressant parallèle entre les expérimentations de Caroline Bergvall et ses 48 variations de Dante (qui recense les 48 traductions existantes de l’incipit de L’enfer de Dante) aux expérimentations de George Perec dans L’infraordinaire (où il faisait la liste de ce qu’il avait mangé en 1974), à celles du catalogue de Claude Closky (qui liste ses possessions sous forme de leur mode d’emploi et du discours promotionnel qui les accompagne). Il tisse des parallèles entre le code sans sens que produit l’ouverture d’une image dans un éditeur de texte et les interjections que l’on trouve dans les Cantos d’Ezra Pound ou les poèmes numéraux de Neil Mills ou les purs poèmes de Shigeru Matsui ou encore le travail du photographe Matt Siber qui extrait le langage de ses images pour les placer en regard de celles-ci et nous permettre de saisir combien ce langage est lié à une grille de la ville, à une architecture. Il s’amuse à nous montrer que ce que nous énonçons comme rouge est traduit par nos machines sous forme de code et que contrairement à ce qu’on pense, celui-ci n’est pas unique, qu’il dépend de votre écran et de ses paramètres, et qu’une même couleur, même codée, demeure engluée dans le langage, dans le contexte de notre réception comme de sa production. Pour Kenneth Goldsmith, l’écriture d’aujourd’hui doit prendre en compte ces états fluides et changeants que le web démultiplie.

Ce qui change pour Goldsmith, c’est que le code en transformant tout en langage, élargit le potentiel du langage lui-même. Le code permet d’amplifier les détournements. Et les langages qu’il produit permettent une reconfiguration permanente, à la fois éphémère, fluide, transportable… indépendante de la forme. Dans le flux infini des contenus, l’écriture sans écriture permet de créer sans fin de nouvelles significations en reconfigurant – sans fin et en boucle – le langage et son code.

Avec le web, le lecteur n’est plus un récepteur passif, il est l’un des moteurs d’une reconfiguration permanente des mots et du code. Dans cette balade psychogéographique du web que Goldsmith propose, nous appréhendons les glissements permanents d’une réalité impossible à attraper. Le web, par nature, permet de déformer et manipuler en continu les mots. Nous sommes entrés dans l’âge du remix permanent, où tout est composition, à l’image de la Une du New York Times, qui est une composition provenant de nombreux serveurs, fournissant des contenus toujours changeants, différents pour chaque lecteur.

A l’heure de la réplication infinie, l’originalité et l’authenticité n’existent plus

Kenneth Goldsmith renvoie ces nouvelles formes de création à nombre de courants artistiques d’avant-garde. Aux situationnistes, à la poésie concrète, comme à l’oeuvre d’Andy Warhol, ce « génie non original », « capable de créer un corpus d’oeuvres d’une profonde originalité, en isolant, recadrant, recyclant, régurgitant et reproduisant sans fin des idées et des images qui n’étaient pas les siennes et qui, à mesure qu’il en avait fini avec elles, étaient devenues complètement warholiennes. En s’appropriant la manipulation de l’information, Andy Warhol a compris qu’il pouvait maîtriser la culture. (…) Ces gestes en « re » – comme rebloguer ou retweeter – sont devenus des rites culturels indépendants (…) ». Pour Goldsmith la création est passée du créateur au médiateur. Comme l’a montré Warhol avec prescience, gérer la masse d’information qui nous traverse a pris une dimension littéraire… et en même temps est devenue parfaitement ordinaire.

Le livre de Kerouac et celui de Morris, sa recopieGoldsmith porte aux pinacles le rôle de la copie et du remix, à l’image du projet de l’écrivain conceptuel Simon Morris de recopier Sur la route de Kerouac, comme si ce simple geste permettait de se le réapproprier plus que la lecture. Derrière le geste de l’artiste, Goldsmith pointe le rôle de chacun d’entre nous, devenu à la fois lecteur et auteur en produisant des sélections et des arbitrages dans l’information que nous parcourons, à l’image du fil Facebook de chacun. Nous sommes dans le read/write web, ce web qui se lit et s’écrit, dans lequel nous lisons et écrivons, travaillant à filtrer et remixer nous-mêmes, à copier, sélectionner, recombiner, manipuler sans cesse l’information. La proposition de Goldsmith consiste justement à s’amuser de cela. Il nous invite à copier pour copier, à transcrire, pour montrer comment chaque transcription nécessite en fait des interprétations permanentes, des choix constants. À l’heure du web social, chacun d’entre nous est devenu un auteur.

« Dans le monde numérique contemporain, le langage est devenu un espace provisoire, passager et déprécié, simple matériau pour être déblayé, reformaté, stocké, et repris dans n’importe quelle forme adaptée, avant qu’on s’en débarrasse aussi vite. Parce que les mots d’aujourd’hui ne coûtent rien et sont produits à l’infini, ils ne sont que déchets, représentant peu, signifiant encore moins. La perte de boussole par la réplication ou le spam est la norme. Les notions d’authentique ou d’original sont de plus en plus intraçables. » Ce que nous ne pouvons télécharger n’existe pas. « La régurgitation est le nouveau mode non créatif, au lieu de créer, nous honorons et chérissons, embrassons la manipulation et la réutilisation ».

Derrière son approche par l’art, Goldsmith nous parle de nos propres pratiques. Nous sommes devenus ceux qui font tourner nos machines. Notre écriture les nourrit et nous nourrit en retour. Ce que souligne très bien la psychologue Susan Blackmore quand elle évoque les trois âges de l’information : après l’âge du gène, premier réplicateur biologique, nous sommes entrés dans l’âge du mème, réplicateur culturel. Nous entrons dans l’âge du « temes » (ce mème technologique), c’est-à-dire l’âge du réplicateur mécanisé. « Pensez seulement à la façon dont vous « lisez » le web : vous l’échantillonnez, l’analysez, le classez en fichiers à transférer, à installer dans le flux, à tweeter ou à retweeter. Soit beaucoup plus que simplement « lire ». Théorisé depuis longtemps, le nivellement des rôles qui fait du lecteur l’écrivain et réciproquement, s’est finalement accompli. »

En s’intéressant aux pratiques artistiques d’avant-garde, Goldsmith observe en fait les pratiques de chacun. En regardant comment nous lisons et écrivons, il souligne que nous sommes devenus à notre tour, chacun, ces écrivains sans génie, ces « génies non originaux », ces récepteurs/remixeurs, les objets de réception et de diffusion. Comme il le signait en introduction à son cours, la question de la créativité, à l’heure du partage du fichier, du sampling et du remix, n’est plus une question. Les pratiques du numérique permettent de construire de nouvelles esthétiques et une nouvelle culture. C’est à elles qu’il nous invite à s’intéresser. Par le détour des pratiques artistiques, il nous invite à regarder les pratiques de chacun, à prendre au sérieux le contexte numérique et la manière dont il reconfigure notre rapport aux textes, aux contenus… qui ont pris avec le numérique des formes qu’ils n’avaient pas jusqu’alors. En observant les pratiques avant-gardistes des premiers recycleurs et remixeurs du langage, il nous invite à considérer la richesse du copier/coller, de ces détournements, de cette interpénétration entre le lire et l’écrire, entre l’écrivain et le lecteur – et inversement. Nous sommes tous devenus des experts clandestins du plagiat, de la recontextualisation, de l’échantillonnage. Pour Goldsmith, ces pratiques n’éradiquent pas l’expression de soi : au contraire ! Même en copiant quelque chose, « c’est nous-mêmes que nous exprimons de façons différentes », comme nous le faisons dans nos fils Facebook qui ne sont souvent que copie de choses vues ou lues ailleurs. Nos réarrangements disent pourtant qui nous sommes. Facebook et d’autres l’ont bien compris, puisqu’ils s’en servent pour nous profiler, pour dire qui nous sommes. Facebook valorise ces choix comme s’ils étaient nous-mêmes, alors que jusqu’à présent, ces plagiats et copies ne semblaient devoir ne rien signifier. Devenir des « non-auteurs » a pris une signification et une valeur. Dans un monde d’écriture sans écriture, nous sommes tous devenus les producteurs de nous-mêmes.

Pas étonnant donc que François Bon (@fbon) se soit fait le traducteur de Goldsmith, qu’il enrichit de nombreuses notes, comme pour entrer en discussion avec lui. On se souvient notamment de Après le livre, qui était déjà une mise en discussion de ces nouvelles pratiques, un regard pour tenter de faire se rejoindre le lire et l’écrire, depuis là où le numérique nous a conduits. Comme il le faisait dans un autre livre publié en 2016 Wasting time on the internet (Perdre son temps sur l’internet), Goldsmith nous invite à nous intéresser à ce qu’internet permet, transforme, plutôt qu’à ce qu’il empêche. Ce n’est pas une proposition sans intérêt.

Hubert Guillaud

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1 commentaire

  1. Bonjour. Les découvertes de Kenneth Goldsmith sont intéressantes, mais un peu évidentes. Depuis plus de 10 ans, Internet est un lieu de création artistique reconnu grâce à la forme du « même », dont le principe est justement la réplication : demotivationals, Know Your Meme, les gifs animés (issus de séries ou films) qui tournent en boucle, etc., tout n’est que réplication et infimes variations autour d’une même image, d’une même phrase.

    L’idée plutôt est que l’écriture telle que nous l’entendons habituellement, avec des lettres, des mots et des phrases, prend ici forme avec des images, des vidéos, ce qui donne une « écriture » tout à fait différente de nos préjugés.

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