Fuck Work !… Et puis ?

Fuck Work de l’historien James Livingston (@annihilista) est un livre agaçant (on vous en avait parlé en 2016 déjà, lors de sa parution en anglais).

James Livingston aimerait nous convaincre que le travail ne sert à rien. Pour cela, il multiplie les arguments et croise les constats pour nous mettre devant nos propres contradictions. Oui, le plein emploi est mort et ceux qui le prônent encore se trompent (à moins de casser les machines, une option que l’épuisement des ressources et la déshumanisation technologique pourraient rendre possible). Oui, nous sommes déjà dans un monde où l’assistance a largement remplacé le revenu lié à l’emploi, notamment pour ceux dont les revenus de l’emploi sont les plus faibles ou ceux qui en sont dépourvus (qui nous a permis de nous extraire de l’extrême pauvreté, comme le souligne Stephen Pinker dans La part d’ange en nous, mais pas beaucoup plus, notamment en France pour certains types de famille). Oui, le travail ne produit plus la mobilité sociale (pour autant qu’il ait vraiment produit un jour une quelconque méritocratie). Mais est-il pour autant inutile ?

Si on peut le rejoindre dans sa dénonciation des excès de l’éthique protestante, cet idéal de l’autoréalisation de soi par le travail, qui nous conduit à travailler plus, à travailler trop et à penser que travailler dur c’est vivre à la dure… pourtant, nous ne savons pas nous en passer. Sans même le coupler au revenu, le travail peut-il être inutile ?

Découpler le revenu du travail comme nous y invite Livingston en promoteur du revenu universel est-il la solution à nos problèmes ? D’abord, on peut se demander si ce découplage n’est pas déjà en cours : notamment pour les plus pauvres comme pour les plus riches d’entre nous. Entre l’assistance qui est déjà heureusement très active et le fait que la rémunération soit (presque) inversement proportionnelle à l’utilité sociale (et que le lien entre productivité et salaire soit rompu), ou que le capital soit depuis longtemps infiniment plus rémunérateur que le travail, force est de constater que le lien entre travail et revenu est de plus en plus ténu. Pour autant, est ce que cela nous rend plus heureux ? Peut-être est-ce le cas pour les rentiers, pas sûr que ce le soit pour ceux qui bénéficient le plus de prestations sociales. Ce qui est sûr, c’est que ce découplage n’a cessé de renforcer les inégalités comme le pointait très bien Thomas Piketty dans Le capital au XXIe siècle.

Le problème est que Livingston pour nous convaincre de la nécessité d’un revenu universel réalise un argumentaire simpliste. Il papillonne, gesticule, saute d’une idée l’autre pour tenter de nous persuader, parfois avec fulgurance, souvent avec lourdeur, voire avec une grande mauvaise foi. La grande question qui l’anime est de savoir si le travail est une nécessité. Il cherche à nous convaincre du contraire, sans y parvenir. Le travail demeure l’un des moyens que nous utilisons pour défier la mort, pour compléter le(s) sens que nous donnons à notre existence. Pour lui, l’abolir devrait nous permettre de gagner un surcroît de sens, mais c’est là une affirmation sans démonstration. L’abolir ne réglera pas pour autant notre productivisme délétère qui ruine notre planète, puisque les machines continueront d’accomplir l’extractivisme pour nous, ni les inégalités, puisqu’elles relèvent de plus en plus de l’inégalité de la distribution et de la production du capital que du travail. Si le travail tient pour beaucoup d’une romance que nous nous contons à nous-mêmes, il produit toujours quelque chose en nous : de la discipline de soi, du respect de soi et des autres. Il permet à chacun d’apporter sa contribution au monde, d’exprimer sa capacité à agir aussi minime soit-elle. Il participe de notre univers moral et social, donne un sens à notre existence, comme le pointait Paul Jorion dans sa critique du livre. En fait, comme le souligne James Livingston à la fin de Fuck Work, en demandant à des dizaines de gens pourquoi ils travaillent, tous répondent, quel que soit le métier qu’ils accomplissent (prostituées, caissières, femmes de ménages…), que le travail est une raison de vivre, une « destination émotionnelle », un sens. Personne ne répond qu’il travaille pour l’argent (reste à savoir si le travail donne du sens à nos existences ou si nous donnons du sens à nos activités pour le justifier). Le travail vise d’autres fins. Ce n’est pas pour autant qu’on pourra le remplacer par l’amour comme il l’esquisse rapidement et avec beaucoup de naïveté et de prêchi-prêcha (certainement parce que le travail procède d’une autre forme de réalisation de soi et de sens que l’amour). Livingston conclut d’ailleurs un peu penaud qu’on ne peut pas guérir l’humanité de la maladie du travail.

Le problème, me semble-t-il, repose sur le caractère binaire de la manière dont il pose le problème. L’enjeu n’est pas tant qu’il n’y ait plus aucun travail pour chacun, que de trouver les modalités de mieux le partager et de mieux répartir sa valeur économique. Le travail, même minime (alors que oui, nous sommes devenus bien trop productifs pour notre planète) permet à chacun d’apporter sa contribution au monde. Certes, nous sommes dans une contradiction : le travail est porteur d’un sens à l’heure où la technique et les inégalités économiques le rendent de moins en moins partagé et nécessaire. Mais n’est-ce pas aussi lié au fait que Livingston ne parle que d’emploi, jamais d’activités, comme nous y invitait Patrice Flichy ?

Sur le fond, Livingston pose des questions qui ne laissent pas indifférents, mais n’y apporte aucune réponse nouvelle. Il a beau répéter Fuck Work en boucle, ça fait un slogan, pas une réponse. En appeler à un revenu universel, à l’heure où les allocations de toutes sortes sont plutôt en péril et à l’heure où le capital ne cesse de s’expatrier, me paraît proposer une solution guère opérante, qui pourrait être remplacée par bien d’autres solutions, comme la gratuité à l’indispensable que propose Paul Jorion (@pauljorion) dans la préface à l’édition française de Fuck Work (et dans l’un de ses derniers livres, Vers un nouveau monde). Oui, le travail aujourd’hui mène de plus souvent et trop souvent à la pauvreté. Mais son absence mène à encore plus de pauvreté, pas seulement de revenus, mais plus encore de sens. L’enjeu qui demeure, me semble-t-il, n’est pas tant de ne plus travailler que de partager l’activité et de mieux partager la richesse. Et je demeure convaincu que ce n’est pas en abandonnant le sens du travail et de l’activité que nous pourrons travailler justement à réaliser cet objectif. En tout cas, ce ne sont pas les machines qui réaliseront cet objectif à notre place !

Hubert Guillaud

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4 commentaires

  1. Vous faites un amalgame entre activité et travail (ou plutôt emploi).
    La fin de l’emploi ne signifie pas la fin des activités, mais la fin des activités forcées.
    Tout vos argument sur les bienfait du travail, viennent des bienfaits d’avoir une activité, non pas d’avoir un emploi.

    1. @sly : vous avez raison. Dans son livre, Linvingston ne parle que de travail, ce qui me semble-t-il est un tort. Mais si les philosophes distinguent très bien les 3, les sociologues, comme le montre très bien Patrice Flichy dans son dernier livre, sont plus circonspects. Je ne suis pas sûr, comme vous le distinguez vous-même, que bien des activités ne soient pas « forcées », contraintes, par l’adversité ou les circonstances. L’emploi apporte aussi deux choses que les activités ne procurent pas toujours : un statut et de l’argent. Et ces deux choses ne sont pas négligeables dans cette équation compliquée.

  2. Sur KissMyFrogs, Jean-Laurent Cassely rappelle un mouvement de fond (qui va de pair, me semble-t-il avec la rupture entre productivité et salaire que nous pointions ici), à savoir la baisse du niveau de gamme des emplois dans nos sociétés et le développement des emplois de services. Nombre de métiers demeurent à faible productivité et sont par nature difficilement automatisables ou optimisables par la technique. En fait, la technologie créé bien plus d’emplois peu qualifiés de services que des emplois sophistiqués. La montée en gamme du travail est une erreur d’interprétation : la robotisation heureuse qui promet que les machines vont faire les tâches ingrates semble de moins en moins réelle. « Le numérique ne présente pas aujourd’hui les caractéristiques d’une révolution industrielle dans la mesure où il ne crée aucune dynamique du marché du travail favorable à la croissance. Au lieu de créer de nombreux emplois nouveaux, il contribue à la polarisation du marché du travail entre emplois très qualifiés et emplois peu qualifiés. »

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