Arrêtez de faire de la prospective, faites de l’histoire !

Edwin Mootoosamy (@moodeo), cofondateur de l’agence Stroïka, fait son burn-out du futur. Et nous rappelle ce que nous dit l’overdose d’un futur sans perspective ou d’une prospective sans mémoire. Une tribune qui pique !

Ah, ces ateliers de prospective, où l’on brosse un futur désirable ou détestable à grand renfort de post-its ! Ces conférences génériques sur le futur de ceci ou cela, sur la ville de demain, le futur de travail, ou encore la mobilité de nos enfants ! Jusqu’à l’overdose. Mais penser le futur de cette façon ne nous éloigne-t-il pas de notre présent ? Et même : penser le futur a-t-il une quelconque valeur prédictive ? Il est permis d’en douter.

“Je préfère un futur imprévisible à un futur imposteur.” — Maurice Schumann

Un futur sans ambition

Dans la grande majorité des cas, nos apprentis prophètes se condamnent à représenter le futur comme une forme de présent continué. L’idéologie libérale a accompli son travail de sape systématique, en réduisant l’horizon des possibles imaginables. There is no alternative : ce mantra a fini par acquérir une valeur universelle. Il se conjugue à tous les temps. Il n’est pas difficile de prévoir le point d’arrivée d’une ligne droite. L’exercice du pouvoir se réduit alors à une simple administration des choses, oeuvre de gestionnaires qui doivent assurer la continuité du présent.


Illustration : Pepperclip.

Nous construisons, comme des somnambules, sans vraiment y penser, un système sans ambition, sans surprise, sans nouveauté.

Dans ce contexte, paradoxalement, regarder vers l’avenir nous paralyse, ici et maintenant. Nous sommes confrontés à cette injonction permanente au mouvement qu’imposent les enjeux de notre temps — le réchauffement climatique, l’accroissement des inégalités — mais nous demeurons tétanisés face à l’ampleur de ces derniers. Autant demander à un joggeur du dimanche de se mesurer à Usain Bolt, comme ça, du jour au lendemain. Inutile de se voiler la face : si notre futur ne peut se s’imaginer que comme un présent continué, il ne peut qu’être bien sombre.

La prospective : science ou divination ?

Parmi toutes les façons de penser le futur — la science fiction, l’art ou la data science, par exemple —, la prospective, avec son apparence de science, tient aujourd’hui le haut du pavé. Le problème, c’est que la prospective, du fait de sa méthodologie, consacre définitivement cette représentation linéaire de l’histoire à venir, ce trait d’union obtus entre présent et futur. Même lorsque le prospectiviste s’efforce d’introduire de la rupture, de la discontinuité, il ne peut qu’identifier péniblement des signaux marginaux et les accentuer à l’extrême. Or, quelle certitude que ces signaux faibles soient véritablement les moteurs de l’histoire à venir ? Aucune, à l’exception de l’intensité de la foi qu’on veut bien leur consacrer. Et c’est ainsi que certains se retrouvent à écrire des pavés rébarbatifs sur une “troisième révolution industrielle”, où l’imprimante 3D est mise au rang d’appareil productif universel…

C’est qu’il faut une sacrée dose d’humilité pour dire, comme Socrate, que “tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien”. Et cette humilité est le préalable de toute recherche de la vérité. Or, le problème avec les experts prospectivistes, dit Nassim Taleb dans Le Cygne Noir, c’est qu’ils “ne savent pas ce qu’ils ne savent pas”.

Le problème, c’est que l’exercice de la prédiction est à peu près impossible. Basta.

Nous vivons dans un environnement complexe, où les inter et rétro-actions sont omniprésentes : prévoir, prédire, s’apparente à un exercice de spéculation sur des variables infinies.

Prédire, c’est tenter de faire advenir. La prospective n’est alors rien d’autre qu’un outil pour faire advenir une forme de continuité et faire perdurer un système inchangé en donnant l’illusion de la mobilité, d’un futur en marche, alors qu’il est le garant de la sclérose. Faut-il pour autant jeter l’exercice de se projeter dans le futur avec l’eau du bain ? Non, à condition de lui redonner la place qui est la sienne, celle qui se situe entre la créativité, la spéculation et le travail normatif d’une pensée hypothétique.

Pour ce faire, reconnaissons d’abord que la prospective est donc peut-être moins une démarche scientifique que politique. Et ensuite, faisons de l’histoire.

Itinéraire de Delphes à TEDX

Ce rôle normatif des oracles a pris différentes formes au cours de l’histoire : de l’oracle de Delphes, en passant par certains écrits religieux — l’apocalypse de Jean par exemple — jusqu’aux prospectivistes d’aujourd’hui. Ces derniers participent activement à la construction d’un cadre discursif dans lequel la société est promise à se mouvoir. Ils vont répondre au besoin des élites de consolider la légitimité de leur domination présente dans l’avenir. Dans le même temps, ils vont rassurer, calmer les angoisses d’un peuple qui doit déléguer sa capacité à se gouverner lui-même. La machinerie fonctionne : depuis la monarchie jusqu’à notre démocratie représentative moderne, nous retrouvons la même délégation du pouvoir par le peuple à une élite.

Notre époque est orpheline de la vision partagée qu’était le progrès. Celle-ci donnait un sens au développement de l’humanité qui allait vers son émancipation. Il s’agissait également d’un horizon de convergence, de disparition progressive des distinctions sociales. Cela laisse de la place, peut-être trop, à différents oracles qui vont tenter de reconstruire cet horizon commun et profiter de la désorientation ambiante.

Rouvrir nos imaginaires

Qu’une société se dote d’oracles et de devins en tous genres n’est en soi pas un problème. Le problème, en revanche, c’est notre manière de faire de la prospective, qui délimite les horizons possibles et finit par enfermer le futur. Le futur devrait être un terrain d’expérimentations, le lieu de réalisations d’alternatives, un foyer de contre-cultures, pas une banale et tiède continuation du système actuel. Pire : on ridiculise volontiers les alternatives, on exclut de la table des négociations au nom de la sauvegarde de l’intégrité du “cercle de la raison”. Sous couvert de “pragmatisme”, on fait du TINA – “There is no alternative” – de Thatcher la seule et unique ligne de conduite de notre présent et de notre futur.

Face à ce présent continué qui essaie de se faire passer pour l’avenir, il nous faut agir. Construire des discours capables de porter de nouveaux imaginaires, de désencastrer le futur, et de libérer nos capacités d’actions. L’hégémonie du TINA a aplati nos lectures du futur : il s’agit de leur redonner de la densité.

Il est temps d’arrêter de faire de la prospective pour commencer à faire de l’histoire.

Dé-prospectiver et ré-historiciser le futur du travail

Prenons un cas concret : la question du travail, ces derniers temps, semble constituer un terreau fertile pour le discours prospectivo-bullshit.

On nous rebat ainsi les oreilles d’un monde du travail dominé par une force de travail freelance, et ce dès demain. Déjà, il est fort difficile de juger de l’ampleur du phénomène à l’heure actuelle, aussi me garderai-je bien de me prononcer quant à ses développements futurs. Mais la vraie question n’est pas : est-ce que ça va arriver ou non ? La bonne question, c’est plutôt : une telle situation serait-elle absolument inédite ? Ou encore : quelles traces cette situation peut-elle laisser ?

Une seule discipline nous autorise à aborder la question sous cet angle : l’histoire. Elle peut nous apprendre que le recours massif à une force de travail “distribuée” n’est pas forcément synonyme de nouveauté. Elle nous poussera par exemple à nous pencher sur le cas de l’Italie du nord entre 1800 et 1880. Elle nous apprendra qu’en parallèle d’une phase de pré-industrialisation somme toute proche du cas britannique, a eu lieu une proto-industrialisation tout à fait originale.

A cette période, suite à une hausse de la démographie, les héritages se sont retrouvés éclatés, et les exploitations familiales — morcelées. Pour pallier cette contraction relative des ressources, des manufactures domestiques se multiplient au sein des exploitations. En découle la structuration d’un réseau d’approvisionnement et de distribution original.

On peut facilement tirer un parallèle avec la situation de nos freelances : la disparition de l’espace de travail géré par l’employeur, l’indépendance hiérarchique couplée à une dépendance économique, la difficulté de penser une forme de représentation collective, les frontières poreuses entre la sphère individuelle et la sphère professionnelle, l’existence d’un travail pluriel ou encore l’auto-organisation.

La distribution du travail ou son organisation plus horizontale ne serait ainsi en rien un signe de modernité. En revanche, nous pouvons mobiliser ce cas historique au bénéfice d’une analyse plus fine des évolutions présentes :

  • Distinguer à ce qui est fondamentalement nouveau dans la situation actuelle. Non pas que l’histoire se répète immuablement, bien au contraire, mais c’est en se posant cette question que l’on fera apparaître les spécificités d’un contexte et d’une période donnés.
  • Exhumer les traces que laissent des pratiques originales comme celles-ci. Dans notre exemple, l’accumulation d’expérience, la distribution originale du capital fut le terreau d’un environnement socio-économique particulier que l’on observe encore aujourd’hui en Italie du nord : une industrie familiale, spécialisée et distribuée sur le territoire.

Là où il y avait la prospective, il faut reconsidérer l’histoire

Nous avons appris l’histoire sur des frises, avec une lecture linéaire alors que celle-ci est faite d’expérimentations, de spécificités, de discontinuités. Il s’agit de penser les régimes d’historicité : la façon dont passé, présent et futur s’articulent les uns avec les autres. L’histoire n’est pas rationnelle, elle n’est pas pragmatique, elle n’a pas de sens. En appréhendant cette profondeur de l’histoire, on libère nos capacités d’action dans le présent.

Là où il y avait la prospective, il faut considérer l’histoire

Là où il y avait la continuité, il faut considérer la discontinuité.

Là où il y avait la science, il faut considérer la politique.

Densifier nos lectures de l’histoire, c’est sortir de la tyrannie du présent pour mieux ouvrir notre futur.

Edwin Mootoosamy

Edwin Mootoosamy (@moodeo) est cofondateur de Ouishare et de l’agence Stroïka, sur le site de laquelle cette tribune a été originellement publiée.

Pour aller plus loin :
— BASCHET Jérôme, Défaire la tyrannie du présent : temporalités émergentes et futurs inédits, Découverte, 2018.
— HARTOG François, Régimes d’historicité. Présentisme et expérience du temps, Seuil, 2003.
— KOSELLECK Reinhart, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historique, Relié, 1990.

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3 commentaires

  1. Edwin Mootoosamy affirme que « l’exercice de la prédiction est à peu près impossible. Basta »

    Néanmoins, certaines tentatives de prévision (et non de prédiction, la différence est subtile, mais réelle) ont été couronnées de succès, malgré les dénégations de nombreuses personnes.

    On peut citer par exemple les prévisions du rapport Meadows, publié en 1972, largement décrié dans les années qui ont suivi, au point que la grande majorité des gens restent aujourd’hui convaincus, sans l’avoir lu, que ce rapport est fondamentalement erroné.

    Pourtant, lorsque l’on compare, avec 30 ou 40 ans de recul, les projections de ce rapport dans le cadre de son scénario de référence à la manière dont le monde a réellement évolué, on ne peut qu’être frappé par la grande proximité entre les deux, et donc la justesse de prévisions faites il y a près de 50 ans.

    Pour plus de détails, vous pouvez par exemple consulter l’article scientifique de Graham Turner intitulé « A comparison of The Limits to Growth with 30 years of reality », publié en août 2008 dans Global Environmental Change 18(3):397-411 (DOI: 10.1016/j.gloenvcha.2008.05.001 ; text intégral accessible sur https://files.ifi.uzh.ch/hilty/t/Literature_by_RQs/RQ%20220/2008_Turner_A_comparison_of_The_Limits_to_Growth_with_30_years_of_reality.pdf ), qui met en évidence ce bon accord entre les prévisions du rapport Meadows et la réalité sur une période de 30 ans, alors même que les 2 chocs pétroliers ne pouvaient être prédits – et qui montre aussi à quel point les critiques virulentes dont ce rapport a fait l’objet après sa publication étaient infondées – pour ne pas dire plus.

    Cet exemple du rapport Meadows montre donc que l’exercice de la prédiction est tout à fait possible, à condition bien sûr de s’en donner les moyens, et de faire preuve d’un peu plus d’humilité que ce dont firent preuve les gardiens du temps économique qui furent les plus virulents à critiquer il y a une quarantaine d’années.

  2. Voilà un article intéressant quand on passe une bonne partie de son temps professionnel à penser à demain et à faire travailler des personnes dans de prospective. A nouveau, Edwin pose un regard aiguisé sur le sujet et m’amène à me poser des questions.
    merci à lui.

  3. Je peux comprendre le sentiment de lassitude de l’auteur, la méthode employée dans les ateliers de réflexion collective est souvent la même : forcément, les mêmes causes produisant les mêmes résultats, on se retrouve avec des « solutions » bâclées en 2 heures de temps, trouvées par des personnes qui, pour la plupart, découvre la prospective.

    L’auteur semble toutefois confondre prospective et futurologie, voire prophétie. Un autre commentaire insiste sur la différence entre prédiction et prévision ; j’insiste, pour ma part, sur le fait que la prospective n’a pas vocation à prévoir l’avenir, mais « simplement » à accompagner la prise de décision dans le présent.

    Oui, il faut ouvrir nos imaginaires. Oui il faut connaître l’histoire. Mais non, la prospective n’est pas synonyme de continuité ; la prospective est une discipline ancrée dans le présent et offre une méthode permettant de fixer le bon cap pour l’avenir.

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