Des plateformes en leurs limites

Le philosophe Nick Srnicek (@n_srnck) est l’auteur avec Alex Williams (@lemonbloodycola) du célèbre manifeste accélérationniste (2013, publié également sous forme de livre en 2017), ainsi que du livre Accélérer le futur : Post-travail & post-capitalisme (2017). Dans leur manifeste et leur livre, les théoriciens de l’accélération souhaitent l’avènement d’un post-capitalisme boosté par les technologies, comme ils l’expliquaient dans un entretien pour Libération en 2014. Prenant à contre-courant la technocritique de gauche, pour eux, l’automatisation totale semblait la voie pour mener l’humain à l’émancipation, permettant de nous libérer du travail. Malgré leur succès critique, et les nombreuses controverses que leur position a déclenchées, le manifeste accélérationniste n’a pas réinventé la gauche. Cela n’a pas empêché les deux essayistes de continuer leur travail critique. Alex Williams s’apprête à publier Hegemony Now (2019) avec le politiste Jeremy Gilbert (@jemgilbert). Nick Srnicek prépare After Work : What’s Left and Who Cares ? (2019) avec Helen Hester

En attendant leurs nouvelles publications, intéressons-nous au précédent livre de Nick Srnicek Plaform Capitalism (2016), qui vient d’être traduit en français sous le titre Capitalisme de plateforme (Lux éditeur, 2018). Il est certainement moins ambitieux sur le plan politique que son manifeste, mais très stimulant pour comprendre les transformations concrètes de l’économie numérique. Ce court essai d’analyse de la réalité économique des plateformes nous aide à en saisir leur impact en les situant dans leur réalité économique.

Du rôle des plateformes dans l’économie numérique

L’ouvrage commence par remettre la réalité des plateformes en perspective… Après le temps des promesses de l’avènement de « l’économie du partage » (voir notre dossier de 2014) voire de « la quatrième révolution industrielle », Srnicek rappelle que nous en sommes bien loin. Le secteur des technologies reste relativement modeste dans l’économie, tant en terme de valeur ajouté que d’emplois. Le secteur industriel, malgré la désindustrialisation, est encore bien plus flamboyant que le monde des nouvelles technologies. Mais l’analyse sectorielle ne suffit pas à caractériser l’économie numérique, tant celle-ci impacte désormais tous les secteurs. Et Srnicek de concéder qu’elle est le secteur le plus dynamique de l’économie contemporaine. Son dynamisme fait d’elle à la fois un modèle pour le capitalisme et s’apprête à devenir hégémonique dans tous les secteurs possibles.

Pour Srnicek, le capitalisme s’est tourné vers les données pour assurer la croissance et la vitalité de l’économie, à l’heure où l’industrie ralentissait. En ce sens, les plateformes sont un nouveau modèle d’entreprise, dont la fonction est d’extraire, de contrôler et de rendre productifs les données. Un « mirage compétitif », comme l’évoquaient Maurice Stucke et Ariel Ezrachi dans leur livre, qui tend à devenir de plus en plus monopolistique.

Srnicek resitue le développement des plateformes dans le temps long de l’économie capitaliste. Il rappelle que le capitalisme n’a eut de cesse d’optimiser la productivité pour améliorer les profits et diminuer les coûts. C’est assurément là que se situe la formidable dynamique du capitalisme.

Suite au marasme lié à la crise des années 70, les coûts ont été externalisés en sous-traitant tant que faire se peut tout ce qui était externalisable, pour maintenir la rentabilité, initiant une vague de précarité qui ne s’est pas tarie depuis. Le seul boom qu’a connu l’économie semble lié à l’internet et à l’économie numérique, notamment par la valorisation financière et la capitalisation boursière, jusqu’à la bulle des années 2000. Depuis la crise de 2008, l’austérité s’est partout imposée. Les investisseurs sont partis à la recherche d’actifs de plus en plus risqués, notamment des entreprises de technologies peu fiables et peu rentables. Face à l’austérité, les entreprises, notamment technologiques, ont eu recours à la thésaurisation et aux paradis fiscaux, ce qui a plutôt exacerbé l’austérité. « Étant donné que ces entreprises n’ont qu’à transférer des propriétés intellectuelles (et non des usines entières) vers d’autres juridictions fiscales, l’évasion fiscale leur est particulièrement aisée ». Pour Srnicek, les « entreprises allégées », c’est-à-dire les entreprises qui ont externalisé leurs coûts, ont aggravé la crise et sont parties sur un nouveau modèle de croissance, essentiellement financier.

Le capitalisme s’est restructuré autour du numérique, réservoir de nouveaux concepts, d’innovations réelles ou à venir, reposant sur l’extraction des données. Les données sont devenues la matière première à extraire et les activités des usagers, leur source naturelle. Elles sont désormais au coeur du système capitaliste : « elles nourrissent les algorithmes et donnent [aux entreprises] des avantages concurrentiels, elles coordonnent la main d’oeuvre et permettent souvent de l’externaliser, elles optimisent et flexibilisent les processus de production, elles transforment des produits peu rentables en services hautement profitables et, après leur analyse, elles donnent accès à toujours plus de données – dans une sorte de cercle vertueux. »

La plupart des entreprises capitalistes n’étaient pas conçues pour extraire et utiliser des données, mais pour produire des marchandises. Pour améliorer l’extraction de données, un nouveau type d’entreprise s’est développée : la plateforme. Ce nouveau modèle est un intermédiaire entre différents usagers qui vise via des outils ou une infrastructure dédiée à produire des données à exploiter. Leur seconde caractéristique est de reposer sur des effets de réseaux qui favorisent le nombre et donc produits par nature des formes monopolistiques, très rapidement. Autre caractéristique des plateformes, contrairement aux entreprises allégées qui ne visaient qu’à conserver les compétences essentielles au coeur du projet, les plateformes démultiplient les activités rentables et non rentables pour diversifier les données, comme Google fourbit des services gratuits pour capter un maximum de données. Enfin, elles se présentent souvent comme des espaces ouverts, alors que les services sont entièrement déterminés par leurs propriétaires. Bien que se présentant comme des intermédiaires, les plateformes contrôlent et gouvernent les règles du jeu !

Des modèles de plateformes

Srnicek distingue 5 catégories de plateformes : la plateforme publicitaire (type Google ou Facebook qui consiste à extraire de l’information pour vendre de l’espace publicitaire), la plateforme nuagique (type Amazon Web Services… qui loue de l’équipement à la demande), la plateforme industrielle (comme celles développées par GE ou Siemens… qui visent à transformer la production industrielle en processus produisant des données), la plateforme de produits (comme celles mises en place par Rolls Royce ou Spotify… qui transforment les produits en service sous forme de location ou d’abonnement) et enfin, la plateforme allégée (type Uber ou Airbnb… qui réduisent les actifs au minimum et dégage des profits en baissant au maximum leurs coûts de fonctionnement).

Plus qu’un digital labor, concept à l’égard duquel le philosophe semble méfiant, les plateformes publicitaires reposent sur l’appropriation des données et leur raffinage pour assortir annonceurs et usagers. Ce modèle n’est pas seulement prédominant sur internet : Dunnhumby, propriété de Tesco, est une entreprise d’analyse des habitudes de consommation. Ces plateformes publicitaires ont connu un grand succès. Leurs revenus, leurs profits sont élevés.

Les plateformes nuagiques permettent aux entreprises de sous-traiter leur développement technologique. Le modèle locatif permet aux entreprises qui développent des services en ligne de collecter de nouvelles données pour renforcer l’extraction. Là encore, les profits et revenus s’envolent.

Les plateformes industrielles, comme MindSphere de Siemens ou Predix de GE, sont certainement moins connues. Elles consistent à introduire des capteurs et des puces dans la chaîne de production pour améliorer la traçabilité logistique, afin d’optimiser l’efficacité du processus de production, de développer de la personnalisation dans la chaîne de montage et dans la chaîne de distribution. Ces plateformes construites pour collecter des mégadonnées de filières industrielles spécifiques, sont, elles aussi, particulièrement rentables.

Les plateformes de produits et de services en tant que produits reposent pour beaucoup sur le modèle de l’abonnement, à l’image de Spotify ou encore de Rolls Royce, qui, pour ses moteurs d’avion, fait payer les compagnies aériennes pour l’utilisation de ses moteurs plutôt que de les leur vendre. En retour, Rolls Royce prend en charge l’entretien et les pièces de rechange. En récupérant ainsi les données, ces plateformes améliorent leurs produits, à l’image de Rolls Royce qui a pu ainsi améliorer la consommation de carburant de ses moteurs et leur durée de vie, au détriment de ses compétiteurs.

Enfin, les plateformes allégées externalisent à maximum leurs coûts. La plateforme contrôle uniquement ce qui lui permet de percevoir une rente de monopole (un pourcentage sur les transactions qu’elle facilite). C’est là clairement le modèle d’Uber ou de Airbnb, de TaskRabbit ou Mechanical Turk. Mais, rappelle Srnicek, ce phénomène n’est pas propre au numérique. Le marché des travailleurs journaliers, des emplois informels, de la sous-traitance… bref du travail traditionnel… est également très proche de ce modèle. Le numérique y ajoute une couche de surveillance. Aux États-Unis, les emplois non conventionnels représenteraient 15 millions de travailleurs soit 10 % de la main d’oeuvre du pays en 2005, et 15,8 % en 2015. Ces emplois non conventionnels ont même dépassé le nombre d’emplois créés entre 2005 et 2015 aux États-Unis (9,4 millions contre 9,1 millions). Reste que l’accélération de la précarisation de l’emploi n’est pas tout entier imputable aux plateformes numériques. On estime que l’économie du partage en ligne représente 1 % de la main-d’oeuvre américaine et que les chauffeurs d’Uber en représenteraient la grande majorité. En fait, ce secteur demeure encore relativement marginal, estime Srnicek. Ces plateformes prolongent la précarisation du travail initié par les entreprises allégées dès les années 70. Srnicek rappelle très justement que ce travail « autonome » demeure largement contraint : parmi les salariés de Task Rabbit, 70 % ont un diplôme de premier cycle universitaire. Selon l’OIT, les individus qui travaillent pour le Mechanical Turk d’Amazon ont généralement fait des études supérieures. Chez Uber, un tiers de ses chauffeurs londoniens sont issus de quartiers où le taux de chômage est fort…

Ces constats n’empêchent pas ces plateformes de se développer, et d’étendre l’externalisation à nombre d’activités : taxis, mode, tâches ménagères, plomberie, déménagement, modération de contenus, correction de texte, programmation, gestion… Reste que le monde des plateformes allégées est néanmoins marqué par un manque de rentabilité, constate Srnicek. Dans son dernier livre, Il faut dire que les temps ont changé, l’économiste Daniel Cohen ne dit pas autre chose, constatant que les services à la personne ne permettent que des gains de compétitivité marginaux… même si les efforts des entreprises de technologies s’y concentrent tout entier.

Pour Srnicek, ces entreprises qui bénéficient de force investissements, sont un phénomène consécutif à la crise de 2008, mais Uber, Airbnb et Didi Chuxing (le concurrent chinois d’Uber), ont raflé à elles trois en 2015 59 % du financement des entreprises émergentes des services à la demande. Elles ont surtout bénéficié de capitaux excédentaires cherchant des opportunités de rendements élevés dans un contexte de faible taux d’intérêt. Pour Srnicek, la rentabilité des plateformes allégées est encore largement à prouver. Elle repose sur leur capacité à comprimer les coûts et à abaisser les salaires… comme on le constate dans le monde des livreurs à vélo où le prix de la course n’a cessé de s’effondrer. Srnicek en tire un enseignement qui va à l’encontre des discours ambiants sur le modèle des plateformes : « le modèle allégé reste un joueur marginal », qui ne survit que par l’apport de capital-risque plutôt qu’en générant ses propres revenus. « Loin d’incarner l’avenir du travail ou de l’économie, il est fort probable que ces modèles finissent par s’écrouler dans les années à venir ».

Si les plateformes apparaissent comme un nouveau moyen de diriger et contrôler les industries, permettant de passer de la production de biens à la prestation de services… Reste souligne Srnicek, que « nous n’assistons pas à la fin de la propriété, mais bien à sa concentration ». Les plateformes en imposant leur monopole sur l’extraction des données sont en passe de devenir « propriétaires de l’infrastructure même de la société ».

Du capitalisme et de la concurrence

Reste que le capitalisme n’est pas si simple, rappelle Nick Srnicek. L’un des principaux moteurs de production capitaliste demeure la concurrence. Or, les plateformes sont, par nature, profondément monopolistiques. « Le fait qu’elles soient idéalement positionnées pour récolter des données implique qu’elles sont en mesure d’accéder à un nombre toujours plus grand d’activités pour extraire leurs données et en générer de la valeur – gagnant du même coup l’accès à d’autres activités. La disponibilité d’une quantité impressionnante de données sur la vie quotidienne des usagers permet aux plateformes d’augmenter leur puissance de prédiction, ce qui accentue encore davantage leur centralisation des données. » Le problème est que les monopoles qu’elles construisent sont donc de plus en plus importants. Qui pourrait aujourd’hui venir défaire le monopole d’un Google par exemple ? Pour autant, cela ne signifie pas que la concurrence est morte, souligne Srnicek, mais qu’elle a changé de forme. Pour lui, nous serions plutôt dans un colonialisme de plateforme, un moment où la capitalisation sur la quantité et la diversité des données importent plus que leur qualité. Les investissements sont en regard et privilégient les nouveaux moyens de capter toujours plus de données, comme le proposent Nest ou les assistants vocaux.

Outre l’extraction de données, l’autre travail des plateformes repose sur leur capacité d’analyse et de traitement qui participe lui aussi à la concentration. D’où les investissements massifs dans l’intelligence artificielle : « le moindre goulot d’étranglement dans la circulation de données (…) contribue à entraver la production de valeur ». Pour Srnicek, l’expansionnisme des plateformes repose sur un modèle de convergence, tant et si bien que malgré leurs différences, les grandes plateformes se concurrencent de plus en plus entre elles. Pour faire face à la concurrence, les plateformes acquièrent tous azimuts… et cette convergence favorise des silos de plus en plus indépendants les uns des autres. Même les plateformes industrielles comme GE et Siemens semblent incapables (et sans doute non désireuses) de communiquer entre elles… Pour Srnicek, cette tendance devrait à terme se cristalliser dans des écosystèmes de plus en plus clos : « la concurrence capitaliste risque fort bien de mener à une fragmentation d’internet » que seule une intervention politique pourrait ralentir ou renverser.

Encore faudrait-il être sûr que la concurrence soit encore une caractéristique du capitalisme tel qu’il s’est transformé ces dernières années… C’est peut-être oublier combien celui-ci est en train de muter. Les comportements assez similaires des grandes plateformes, leurs ententes et collusions, montrent que si elles se font effectivement une petite guerre entre elles, leurs principes semblent imposer une vision du monde sans grande concurrence. Le retour des monopoles, le fait que d’énormes conglomérats dominent les marchés, souligne que nous ne sommes peut-être plus dans un capitalisme où la concurrence était un préalable. Peut-être que l’analyse de Srnicek n’est peut-être pas assez radicale ?

La conclusion de Srnicek est limpide. Le numérique ne nous conduit pas du tout à dépasser le capitalisme. Nous restons dans une économie où règne la concurrence et la rentabilité. Pour lui cependant, le modèle des plateformes fait face à un défi d’importance qui risque d’éprouver leurs limites : la crise de la production industrielle. Depuis 2008, la croissance est en berne. La Chine elle-même connaît une surcapacité industrielle, qui entraîne une baisse des prix… L’internet industriel est vu comme un espoir pour inverser la situation et ajuster la production à la demande. Or, souligne Srnicek, l’internet industriel lui-même ne semble pas capable de transformer le mode de production en profondeur : il se cantonne plutôt à réduire les coûts et le temps de production, plutôt que d’améliorer la productivité ou de développer de nouveaux marchés. L’internet industriel vise plutôt à agir sur la baisse des prix, et ce alors que l’austérité tend à diminuer la demande et à faire chuter la productivité. Quant au capital, explique-t-il, il cherche un peu partout les moindres opportunités, mais sans qu’elles soient raccord avec les difficultés actuelles.

Pour Srnicek, les plateformes allégées ne constituent pas une réponse à ces enjeux. La sous-traitance généralisée qu’elles instaurent réduit leur productivité. Au final, elles risquent surtout d’être de moins en moins rentables avec le temps, prédit-il. Elles risquent surtout de se contracter en « une poignée de services haut de gamme pour les classes aisées ». Le ralentissement est également en passe de toucher les plateformes de publicité, notamment du fait que la publicité coûte beaucoup moins cher à produire et du fait qu’elles commencent à peiner à prospérer dans un monde saturé.

Pour Srnicek, le scénario le plus probable est que les plateformes se propagent dans tous les secteurs, alors que la concurrence les entraîne à se refermer sur elles-mêmes. Les plateformes publicitaires pourraient être poussées à offrir des services payants, alors que les plateformes allégées pourraient être amenées à se transformer en plateformes de produits. « En dernière analyse, il semble que le capitalisme de plateforme tende inéluctablement à prendre la forme d’un échange d’une rente contre un service ». C’est-à-dire à construire des rentes par ceux qui souhaitaient les défaire… La grande promesse de libération des plateformes, de fluidification de l’économie, se termine sous la forme de simples droits de péages (le fameux 30 % de marge qu’elles pratiquent toutes peu ou prou) pour accéder aux services, selon le modèle de bien des entreprises traditionnelles qu’elles prétendaient détrôner.

Dans une conclusion certainement trop rapide, Nick Srnicek, rappelle que les enjeux à venir consistent à s’opposer aux monopoles, à développer d’autres types de plateformes qui bénéficient à ceux qui les utilisent, à l’image du coopérativisme de plateforme, à lutter contre l’ubérisation, c’est-à-dire contre la précarisation, qu’induisent les plateformes allégées, à lutter contre l’évasion fiscale et l’exploitation des données… Pour lui, pour agir sur ce qui a permis le développement des plateformes, il est nécessaire de construire des plateformes publiques, de collectiviser les plateformes existantes pour mettre leurs données au service d’une meilleure redistribution des ressources, d’une plus grande participation… D’imaginer une autre innovation ne reposant plus sur l’optimisation capitalistique. Dommage que cette dernière partie ne dépasse pas l’appel d’intention.

L’apport du livre de Srnicek me semble-t-il consiste à distinguer plusieurs types de plateformes et à refuser une vision un peu simpliste du modèle qui, jusqu’à présent, consistait plutôt à souligner les mécanismes qu’elles mettent en oeuvre pour s’imposer. Pour Geoffrey Parker, Marshall Van Alstyne et Sangeet Choudary, auteurs de Platform Revolution (2016), la plateforme visait à bouleverser la quasi-totalité des pratiques traditionnelles de gestion d’entreprise. Pour Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, dans Des machines, des plateformes et des foules (2018), la plateforme était encore définie comme une solution magique, puissante, sans réelle externalité (« la plateforme est un environnement numérique qui se caractérise par un coût marginal d’accès, de reproduction et de distribution proche de zéro »). La catégorisation de Srnicek apporte donc un peu de complexité et de mise en perspective et permet de relativiser l’enthousiasme et la fascination pour les plateformes, longtemps vues comme des infrastructures qui mettent en correspondance l’offre et la demande. En portant un regard d’économiste, Srnicek permet de prendre un peu de recul sur la fascination en cours. Il montre en tout cas que la plateformisation n’est pas unique. Qu’elle a une origine, une histoire, qu’elle s’inscrit dans des discours et dans des réalités qu’elle ne dépasse pas toujours. Jusqu’à présent, quand on regarde l’appareil théorique de la notion de plateforme, on avait surtout une liste des mécanismes pour les développer, comme le pointaient le professeur de marketing Christophe Bénavent dans Plateformes (2016), ou Henri Verdier et Nicolas Colin dans L’âge de la multitude (2012). La plateforme était surtout un instrument pour industrialiser la création de valeurs et accélérer les rendements d’échelle nécessaires à l’établissement d’une position dominante sur les marchés, via un ensemble de mécanismes allant du crowdsourcing à l’appariement, en passant par des technologies comme les API et toutes les capacités offertes aux développeurs tiers. Reste que ces mécanismes et ces technologies ne sont plus magiques. Et c’est tout l’intérêt du livre de Nick Srnicek de nous le rappeler…

Hubert Guillaud

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