Sois positif !

Au pendant à l’injonction au bonheur répond l’injonction à être positif ! Nous devons être constructifs, optimistes, inspirants ! Dans le caporalisme ambiant, dans l’univers communicationnel qui est le nôtre, aucune critique ne semble avoir droit de citer, comme si la moindre contradiction relevait de la pire opposition. A quoi sert une communication sans aspérités ? Où nous conduit l’injonction à la positivité ? Peut-on faire société sans contestation ?

Telles sont quelques-unes des questions qu’adresse Arthur de Grave (@ArthDeG), cofondateur de l’agence Stroïka (@Stroka_paris), dans une tribune qui interroge notre rapport à l’autorité, au débat, à la société et qui dépasse finalement le seul cadre de la communication d’entreprise ou de projets.

« Les discours positifs n’ont aucun pouvoir ! » Au « sois positif » répondons par un vif « Vive la critique ! »

« Arthur ?
– Oui ?
– C’est pas mal du tout, ce texte que tu nous as écrit. Ça nous correspond bien, le propos est pertinent…
– Mais ?
– … Il y a quand même quelque chose qui me gêne un peu : franchement, c’est très sombre, il y a beaucoup de phrases avec des négations… Tu vois, c’est un peu trop contre.
– Je vois.
– Penses-tu qu’il serait possible de le réécrire avec la même verve, mais en plus pour ?
– Quelque chose d’inspirant et d’inclusif, j’imagine ?
– C’est tout à fait ça ! Soyons positifs. »
Soyons positifs.

***

Cette injonction, je l’entends presque quotidiennement. Il faut être positif. Constructif. Optimiste. Inspirant. Elle provoque chez moi une irrépressible envie de visiter l’antenne de la SPA la plus proche afin d’y éviscérer une portée de chatons. Du positif ? Vous voulez du positif ? Car je peux vous recommander un certain nombre de substances plus ou moins légales, mais diablement efficaces, dont vous pourrez vous gaver en visionnant le coffret de l’intégrale des Teletubbies. Lala, Tinky Winiky, Po… Là, en matière de positif, vous serez servi.

En ce qui me concerne, il m’est déjà suffisamment difficile de ne pas raconter trop de conneries. La teneur en optimisme de mon discours n’est pas mon affaire. Quant à l’inspiration, c’est bon pour les poètes.

L’injonction à la positivité est partout. À l’index, le négatif ! Une prohibition dont les bornes sont, de plus, particulièrement mal définies : elle concerne aussi bien les termes à connotation négative que les phrases comprenant une négation — « on ne pourrait pas le tourner de façon plus positive ? » — et s’étend même jusqu’à toute forme de jugement un tant soit peu critique. Le journalisme doit se faire positif, cesser de charrier des énergies négatives, et, si possible, « raconter de belles histoires ». L’intellectuel, inspirant, faute de quoi on le qualifiera d’esprit chagrin. On ne peut être constructif qu’en disant oui à tout, en toutes circonstances. Les plus vieux se souviendront de Jean-Pierre Raffarin invoquant la positive attitude que chantait Lorie. Et si c’était avec ce « win the yes ! » que tout avait commencé ?

Aujourd’hui les jeux sont faits, la maladie est bien installée. Il faut, partout, penser et parler printemps.

Loin de la légèreté qu’elle aime à affecter, l’obsession pathologique pour la positivité est profondément nocive, tant pour sa violence aux relents sucrés que pour la vacuité des discours qu’elle produit à la chaîne. Mais plus encore, pour l’abêtissement généralisé qu’elle ne manquera pas de provoquer à long terme.

Un bonheur prêt-à-consommer trop contagieux

D’où vient-elle, cette maladie, si l’on écarte d’emblée l’hypothèse assez peu probable d’une raffarinade qui aurait mal tourné ? Peut-être un vestige de pensée chrétienne, enfouie dans les couches profondes de la psyché collective, qui assimilait la négation au Mal, ce même Mal qui advint au monde lorsque Lucifer se mit en tête d’entrer en rébellion contre le Créateur. Plus tard, Adam et Ève, dévorés par la curiosité, en remettent une couche et désobéissent, eux aussi. Manger des pommes, penser printemps, il fallait choisir. Dire non, c’est le premier des péchés. D’ailleurs, dans quels termes Méphistophélès se présente-t-il pour la première fois à Faust dans la pièce éponyme de Goethe ? « Je suis l’esprit qui toujours nie ». C’est entendu : le Bien, c’est le pôle plus ; le Mal, le pôle moins. Et il suffit d’aller voir n’importe quelle grosse production hollywoodienne contemporaine pour se convaincre que nous baignons collectivement dans ce manichéisme de comptoir.

Il existait donc un terreau favorable à la prolifération de la pensée positive. Reste que cette dernière nous est finalement revenue comme un produit d’importation. J’ai tendance à penser que le vieil inconscient chrétien s’est trouvé réactivé par le flot de sagesses orientales au rabais qui maculent les pages de ces traités de développement personnel qu’on trouve dans toute librairie de gare qui se respecte. La sociologue Eva Illouz et le psychologue Edgar Cabanas ont déjà décrit le phénomène de façon exhaustive dans Happycratie. Comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies (Premier Parallèle, 2018). Coachs et pseudo-experts du développement personnel, sous un sympathique verbiage fourré aux mantras chinois ou indiens détachés de leur contexte culturel d’origine, ont fait du bonheur une simple marchandise. Réduit à un état émotionnel intérieur, voire à un équilibre biochimique, ce dernier relève d’une décision de l’individu, rendu par là même responsable de son malheur. C’est pratique, l’idéologie du bien-être, et ça rend plus productif au bureau, alors pourquoi se priver ? On se gardera surtout de remettre en cause l’ordre des choses, de quelque façon que ce soit. Exit, les causes collectives : votre « météo intérieure » ne dépend que de vous.

***

Voilà donc toute la violence cachée de l’injonction au bonheur : un discours qu’imposent des gens contents de tout, et surtout d’eux-mêmes, aux insatisfaits et colériques de tout poil qui ont peut-être de bonnes raisons de l’être, insatisfaits et colériques. Car il suffit de lever les yeux de son nombril pour constater que le monde ne va pas si bien que ça, et qu’il va particulièrement mal pour ceux qui n’ont ni bourse, ni arme, ni armure. Mais pensez printemps, qu’on vous dit. Tel est, à très gros traits, le propos d’Illouz et Cabanas.

S’échappant de ses caisses de résonance de prédilection, l’idéologie du bonheur prêt-à-consommer a infecté la totalité du discours ambiant. Non seulement vous vous devez d’être heureux, mais de surcroît, il est attendu que vous formuliez chacun de vos propos de façon positive. Autrement dit, l’injonction à la positivité et les Chief Happiness Officers sont sortis de la même matrice. Sois inspirant ou tais-toi. Même face à la perspective de la fin du monde, oblige-toi à susurrer de douces paroles. On n’est pas là pour déprimer, et c’est déjà bien assez difficile comme ça, alors… D’ailleurs, c’est bien connu, c’est en les faisant rêver qu’on met les foules en mouvement. Et si les appels à la bienveillance — qui sont autant de rappels à l’ordre — ne suffisent pas, les éléments le plus retors seront cordialement invités à suivre un stage de réhabilitation à 3000 € la semaine, de quoi renflouer les poches de la fondation de tel ou tel gourou flanqué d’une marque déposée ou, mieux, d’un PhD en sciences ou psychologie ou n’importe quoi d’autre.

Quand l’euphémisme nie la parole

Il est difficile de combattre quelque chose qu’on ne parvient pas à nommer. Je vous propose le nom suivant : impératif euphémisant. L’impératif euphémisant, c’est ce qui vous pousse à afficher un optimisme de façade, forcé, qui surtout ne dérangera jamais rien ni personne.

Les discours qui se construisent en respectant scrupuleusement cet impératif euphémisant présentent en effet un certain nombre d’avantages. Le principal : son émetteur ne prend aucun risque. Le refus de froisser les bons sentiments, aussi stupides soient-ils, est un trait saillant de la culture contemporaine. Le récepteur qui ferait l’erreur de mettre le doigt sur le vide que le vernis positif parvient tant bien que mal à colmater passerait pour un esprit triste, une âme hargneuse, un tue-l’amour.
La conséquence directe, c’est que l’impératif euphémisant n’est capable de produire que des discours à peu près totalement dépourvus d’intérêt.

Pourquoi ? D’emblée, il désamorce la possibilité d’une critique, et, donc, d’une conversation dont le moteur serait la recherche commune d’une vérité. Ne reste qu’une forme insidieuse de flatterie à laquelle ni celui qui parle ni celui qui écoute ne croient vraiment. L’émetteur d’un discours positif, pourtant si satisfait de lui-même au moment où il nous étouffe sous sa bienveillance, serait immanquablement lui-même envahi d’un ennui profond s’il se mettait une minute dans la peau de son récepteur. Sans aspérité, il est impossible d’adhérer à quoi que ce soit.

Derrière l’impératif euphémisant se cache une négation inquiétante de la nature sociale de la parole, ainsi qu’une ignorance profonde de ses usages. De même que les gens heureux n’ont pas d’histoire, les discours positifs n’ont aucun pouvoir. Ils sont synonymes d’impuissance, de renoncement, d’abandon. Ils nous interdisent de faire société. Ils ne suscitent rien en nous, ou très peu. Et c’est tout à fait normal.

Les discours inspirants n’intéressent personne (et c’est tant mieux)

En rhétorique, on appelle la toute première section d’un discours la captatio beneveloentiae. La captatio est l’opération par laquelle l’orateur cherche à s’attirer la sympathie de l’auditoire. Et c’est important, parce que l’attention du public n’est jamais acquise a priori : il faut la capter, la prendre en otage, puis faire en sorte qu’elle se maintienne pendant toute la durée du discours. En passant, je note que dans l’économie de l’attention hautement concurrentielle qui règne sur notre époque, l’art de la captatio benevolentiae ne devrait pas être expédié à la légère. L’orateur peut lui donner la forme qu’il veut, mais les messages clefs qu’il doit faire passer pour créer le lien peuvent se résumer de la façon suivante : je suis digne de confiance, je vais m’efforcer de vous dire la vérité, je prends l’exercice auquel je m’apprête à m’adonner au sérieux, et je vous considère comme faisant partie intégrante d’un auditoire capable d’un jugement éclairé. Sinon, on décroche dès l’ouverture, et c’est tout de même un peu ennuyeux.

Je prêterai de l’attention à une parole à la condition exclusive de pouvoir croire qu’elle charrie une certaine vérité, ou qu’elle présente un intérêt suffisant pour que le souci de la vérité factuelle passe au second plan (comme dans le cas particulier de la fiction, pour laquelle nous consentons à suspendre notre incrédulité). Inconsciemment, je cherche d’abord à répondre à ces questions : est-ce vrai ? Cela présente-t-il un intérêt ? Les degrés de positivité et d’optimisme affichés du discours sont des préoccupations tout à fait secondaires pour l’auditoire. Pire : un discours explicitement pensé pour sonner positif passe complètement à côté de sa captatio, car il est d’emblée clair pour tout le monde que la tonalité est destinée à primer sur la véracité, et que l’émetteur prend son auditoire pour une assemblée, au choix, de crétins congénitaux, de malades ou d’enfants de cinq ans ayant besoin d’être bercés. C’est ce qu’on appelle se tirer une balle dans le pied.

***

Rappelons-nous la définition du bullshit par Harry Frankfurt : un discours qui se construit sans aucun souci pour la vérité. De ce point de vue, le discours positif est une sous-espèce particulièrement vicieuse de bullshit. L’émetteur d’un discours dont le souci principal est de « sonner positif » témoigne, souvent à son corps défendant, d’un manque de considération pour l’intelligence et la sensibilité de son auditoire. Honnêtement, ne vous est-il jamais arrivé, au sortir d’une conférence 100 % inspirationnelle ou d’un feel good movie quelconque, de vous sentir un peu sales, diminués dans votre être, ou, pour le dire crûment, pris pour des cons ?

Le souci n’est pas tant le caractère positif du discours. Les ennuis débutent quand le seul contenu d’un discours est d’auto-démontrer qu’il est positif, de prouver l’état d’esprit positif de son porteur. Un discours qui ne trouve sa fin qu’en lui-même, un discours qui tourne à vide.

À la rigueur, si vraiment tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, il n’y aurait plus qu’à se taire.

Débiter du positif, c’est presque ne rien dire

Pouvons-nous sérieusement penser que si langage est apparu dans le processus évolutionnaire, c’est pour que les différents individus d’un groupe social puissent se passer mutuellement la brosse à reluire les uns les autres ?

Prenons par exemple une troupe de macaques laineux, sympathiques primates résidant au plus profond de la forêt équatoriale. Ces lointains cousins communiquent constamment : pour désigner des zones où l’on est susceptible de trouver de la nourriture, pour établir les limites de leur territoire, pour signaler l’imminence de l’arrivée d’un prédateur, etc. S’ils se contentent de constamment roucouler au soleil pour se dire combien tout est merveilleux, ils finiront assez rapidement dans l’estomac d’un jaguar, et franchement, ce sera bien fait pour eux. Dans notre cas, étant donné notre recours à un langage articulé supposément plus sophistiqué, tout ne se réduit pas à la bouffe et aux prédateurs (encore que), mais les grandes orientations restent du même ordre. Si nous parlons, c’est parce que nous sommes assez mal ajustés les uns aux autres. Si nous parlons, c’est parce que nous vivons dans un rapport d’adversité au monde. Sans problème, sans constatation d’un vide quelconque, autrement dit, sans négativité, la parole est superflue.

Come to the dark side (we have cookies)

À une certaine échelle, l’impératif euphémisant fracasse la possibilité d’une action collective. Les discours positifs ne sont pas motivants, ils sont dé-motivants, parce que dépolitisants par nature.

L’un des lieux communs les plus tenaces que sous-tend l’impératif euphémisant voudrait qu’on ne puisse susciter de mobilisation à grande échelle qu’en inspirant les foules. « Aspirationnel » : l’un des néologismes les plus insupportables de la novlangue positive. Ainsi, confronté à la perspective d’un cataclysme environnemental systémique, de l’imminence d’un capitalisme de surveillance inextricable ou d’une dépression chronique chez tous les cols blancs dopés au sérum compétitif, on se gardera bien de pointer du doigt des causes ou — pire encore ! — des responsables.

La doxa aspirationnelle veut qu’on propose des solutions, remisant toute critique au grenier.

« Soyez le changement que vous voulez voir advenir dans ce monde », « Construisez un modèle plutôt que de déprécier l’ancien » — ces rengaines éculées font sourire jusqu’à ceux qui en décorent les murs des espaces de coworking. Pourtant, il suffit d’un coup d’œil distrait sur chacun des mouvements de révolte qui ont émaillé la triste et occasionnellement glorieuse histoire de notre espèce, depuis la bataille de Marathon jusqu’aux révolutions françaises ou américaines en passant par la Réforme, pour constater que le seul véritable moteur de l’histoire se trouve du côté de la critique, la tension, l’opposition. La rébellion qui, pour être grisante, n’en est pas moins cuirassée de colère et d’indignation. Dans les moments de vérité, les foules se dressent contre bien davantage qu’elles ne s’engagent pour. Même Gandhi se battait contre quelque chose ! Sans la colère, l’indignation, les sentiments négatifs en général, il ne se passerait pas grand-chose. Voilà bien une constante historique. Le positif endort, on n’y peut rien.

***

J’y vais un peu fort ? Changeons de terrain, dans ce cas. Dites-moi : dans les livres que vous lisez, dans les films et les séries que vous regardez, le degré de positivité est-il un critère absolument essentiel à la formation de votre jugement ? Vous n’écoutez que de la musique écrite en majeur (dans ce cas, vous êtes un fan de fanfare, et je plains vos voisins) ? Vous êtes plutôt Game of Thrones, ou Dora l’Exploratrice ? Vous trouvez que Star Wars, c’est bien, mais que ce serait quand même mieux sans Dark Vador, qui introduit une dose de noirceur inutile ? Que Dostoïevski, c’est quand même un peu en dessous d’Alexandre Jardin ? Que Les Bienveillantes manquent quelque peu de bienveillance ? Même dans les dessins animés pour enfant, il y a des méchants. Sans pôle négatif, pas de tension dramatique. Eh bien cette règle vaut également hors du cadre de la fiction : sans moment négatif, le propos tombe fatalement à plat.

Je comprends que personne n’ait envie d’être le ou la première à casser l’ambiance. Tout nous pousse au conformisme, parce qu’on pressent que tout propos un tant soit peu sincère porte le germe de la sédition.

Prendre la parole, c’est déjà remettre en cause l’ordre des choses

Et au fond de nous, nous le savons bien : les discours positifs sont là pour miner notre pouvoir d’agir en tant qu’individus et en tant que sociétés. Alors, finissons-en avec l’injonction à la positivité. Essayons plutôt de ne pas raconter trop de conneries, et de ne pas provoquer une irrépressible somnolence chez ceux qui nous écoutent ou nous lisent.

C’est déjà bien assez difficile comme ça.

Arthur de Grave

Arthur de Grave (@ArthDeG) est le cofondateur de l’agence Stroïka (@Stroka_paris). Cet article a été initialement publié sur Sroïka.

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