Technocritiques (2/2) : a-t-on besoin d’une communauté technocritique ou d’un essor des luttes technologiques ?

Pour Edouard Piely, journaliste à Sciences critiques, « les crises économiques, sociales, financières et écologiques rendent la nécessité de créer une communauté technocritique radicale de plus en plus vitale ». Mais radicale ne signifie pas jusqu’au-boutiste ou extrémiste, se défend-il, « radicale consiste à revenir à la racine, à la source des problèmes ». À l’heure où les technoprophéties et les technopromesses sont omniprésentes, il nous faut plus que jamais rompre avec l’imaginaire de la croissance et du productivisme technique. Il nous faut trouver des pistes de résistance concrètes, de luttes, permettant de nous opposer aux dérives et à l’expansion technicienne, allant des mots de la décroissance jusqu’aux formes les plus poussées d’autogestion comme les ZAD. Et ce alors que depuis plus de 6 mois, il y a en France un mouvement social inédit, d’ampleur, contre lequel on déploie tout l’appareillage répressif du système technicien… De la société de contrôle à la startup nation comment s’opposer à l’expansion technicienne, comment proposer d’autres imaginaires, à l’image de celui qu’avance l’ingénieur Philippe Bihouix qui nous invite à ralentir pour rendre la société technique plus durable, à passer de la high-tech à la low tech.

sur la scène de la conférence de Sciences critiques, avec de gauche à droite, Joël Decarsin, Edouard Piely, Célia Izoard et Cédric Biagini
Image : sur la scène de la conférence de Sciences critiques, avec de gauche à droite, Joël Decarsin, Edouard Piely, Célia Izoard et Cédric Biagini. Image via la page Facebook de Sciences critiques.

Avons-nous besoin d’une « communauté » technocritique ?

Pour Joël Decarsin, coordinateur de l’association Technologos, si « la technique était l’enjeu du XXe siècle, elle est devenue la fatalité du XXIe siècle ». Depuis des années, la contestation s’en est pris successivement ou simultanément au nucléaire, aux OGM, à la télésurveillance ou aux puces RFID… Mais cette contestation « ne vise que « les » techniques, jamais « la » technique dans son ensemble », expliquait-il dans une tribune pour Sciences critiques. Une tribune où il concluait par la nécessité de faire émerger une « communauté technocritique », au sens d’une communauté de pensée.

Le terme technocritique forgé en 1975 par Jean-Pierre Dupuy est rapidement entré dans les sphères militantes. Mais que signifie-t-il ? Que veut dire « critiquer la technologie » ? Pour Decarsin, la technocritique est une mouvance hétérogène, où on ne s’accorde même pas forcément sur le vocabulaire. D’où l’importance de trouver un langage commun. La technocritique, pour Joël Decarsin, c’est la critique d’une façon collective de penser et de vivre la technologie, c’est la critique d’une idéologie. Mais cette critique demeure militante, engagée, marginale, minoritaire et inaperçue. La critique militante qui domine, c’est la critique marxiste, la critique du capitalisme. Si depuis l’écroulement du bloc soviétique elle ne se dit plus marxiste, la grille de lecture qu’elle propose perdure et focalise son action sur la lutte contre la concentration du capital et les inégalités. Le problème, souligne Joël Decarsin, est que cette dénonciation des inégalités s’inscrit encore trop souvent dans une conception du monde qui reste matérialiste. Or, c’est cette aporie qui doit trouver consensus dans la pensée technocritique : il ne peut y avoir de pensée technocritique qu’en dénonçant ce matérialisme !

Pour Decarsin, l’obstacle majeur à la constitution d’une communauté technocritique repose sur l’absence de consensus sur les liens entre l’idéologie technicienne et le capitalisme. Pourtant, constate-t-il désabusé, le capitalisme a encore de beaux jours devant lui. Le confort matériel qu’il assure avec l’aide du progrès technique demeure infiniment séducteur. Les anticapitalistes posent le problème en terme d’inégalités et de domination pour montrer que l’injustice est au coeur du problème… C’est oublier bien vite que nous sommes aussi confrontés à une explosion de non-sens, à une économie irréelle qui, des transactions à haute fréquence sur les marchés financiers aux derniers services abscons de la startup Nation, fonctionne pour elle-même. C’est aussi oublier combien aujourd’hui, sans l’IA, sans le système technique, le capitalisme ne serait rien. « L’efficacité du capitalisme repose sur sa capacité à s’autoréguler et sur sa réactivité ». Et les algorithmes sont meilleurs que nos cerveaux en terme de réactivité et d’adaptation. Ils sont désormais au coeur de la modélisation qui préside à l’efficience des marchés.

L’autre obstacle à la constitution d’une communauté technocritique repose sur l’idée que les techniques sont neutres et dépendent de leur usage. Ce préjugé énorme sonne comme la tragédie de la technocritique, constate Joël Decarsin, alors que l’idéologie capitaliste et technicienne sont intimement liées et imbriquées. L’investissement sert la production technique et inversement. Et la production est engagée dans une course à l’efficience technique sans fin. Jacques Ellul, dans la Technique ou l’enjeu du siècle définissait la technique comme « la préoccupation de rechercher en toute chose la méthode la plus efficace ». Et c’est dans cette quête de l’efficacité que se rejoignent l’idéologie technicienne et l’idéologie capitaliste. Avec l’automatisation, l’IA et l’apprentissage profond, la technique devient un processus autonome ne répondant plus au contrôle de l’homme. Avec l’automatisation et les réseaux de neurones, on arrête encore moins le progrès puisqu’on en est désormais incapable…

Un autre obstacle encore repose sur la difficulté à penser globalement la technique et à la concevoir comme un processus idéologique s’inscrivant dans le temps long. « On a trop souvent l’habitude d’approcher la technique comme la somme des techniques… Techniques qui ne seraient que des moyens matériels servant des objectifs et finalités distincts. C’est oublier que les techniques ne sont pas que des objets, mais aussi des méthodes (allant de la publicité à la division du travail…). La technique est la finalité des finalités. » Elle est un milieu ambiant comme le pointait le sociologue Georges Friedmann dans ses Sept études sur l’homme et la technique. Or, il est dans la nature de l’homme de sacraliser son milieu, comme le disait Jacques Ellul dans Les nouveaux possédés : « Ce n’est pas la technique qui nous asservit, c’est le sacré transféré à la technique qui nous empêche d’exercer notre esprit critique sur le développement humain ». Nous avons reporté la sacralisation de la nature sur la technique. Sacraliser n’est pas tant adorer religieusement que surestimer la technique, que la croire indispensable et vitale.

La difficulté que nous avons à penser la technique sur le temps long… nécessite d’y porter un regard anthropologique. L’idéologie technicienne n’est pourtant pas née avec l’industrialisation… La technique est depuis toujours liée à la chute, comme le rappelle le mythe de Prométhée. L’idéologie technicienne est consubstantielle à l’homme et s’est développée peu à peu, au fil du temps, palier par palier…

Pour Joël Decarsin, on ne peut pas s’improviser technocritique. C’est un travail d’ascèse intellectuelle, qui nécessite de faire des rapprochements entre des choses qui semblent ne pas avoir de rapports entre eux. Faire naître une communauté technocritique suppose de vaincre nos déterminismes.

De la révolte contre la technique

Traductrice, journaliste, philosophe, chercheuse, activiste… Célia Izoard est une des meilleures spécialistes de la critique technologique. Traductrice de Noam Chomsky, de Howard Zinn ou de David Noble pour les éditions Agone, militante notamment dans feu le groupe Oblomoff, un collectif critique du rôle de la recherche scientifique dans la société, on lui doit des dizaines d’articles sur l’activisme et la rébellion, qu’elle regarde à la fois dans une perspective historique et sur le terrain des luttes.

Dans son intervention sur la scène de la conférence Sciences critiques, Célia Izoard tente de faire un état des lieux de la résistance à l’emprise de la technologie et du capitalisme : à quels alliés s’associer ? « L’informatisation de nos sociétés nous a longtemps été présentée comme un dépassement du capitalisme industriel, alors qu’il l’a surtout réenchanté, notamment avec la nouvelle économie ». L’économie immatérielle a accéléré les pires tendances du système capitaliste : la pollution, l’extractivisme, la marchandisation de la vie quotidienne, la surveillance, la spoliation des plus pauvres par les plus riches… Le numérique et la numérisation du monde sont le chantier industriel du siècle.

« Mais pourquoi ne casse-t-on pas les machines aujourd’hui ? », interroge celle qui a été inculpée pour la destruction de machines biométriques à la cantine du lycée de Gif-sur-Yvette en 2005. Pour l’activiste, la bataille a été perdue… Nous avons incorporé les machines dans nos vies affectives, professionnelles, administratives… Le numérique est devenu un fait social, et il est désormais « aussi difficile de casser un ordinateur que de brûler un billet de banque », constate-t-elle en soulignant la faiblesse de la diffusion de la critique face à l’ampleur de la propagande commerciale de la technique. Pourtant, s’attaquer aux machines reste le moyen pour interrompre les processus en cours, freiner l’extension du filet numérique et les grands projets industriels que sont la robotisation, l’automatisation, l’intelligence artificielle, la 5G, les véhicules autonomes, les objets connectés ou la relance de la conquête spatiale… S’opposer demeure un moyen de briser les monopoles de propositions que font les acteurs de la technologie. S’opposer n’est pas seulement un moyen de donner voix à une critique, c’est aussi un moyen de faire une autre proposition… et de contester celles qui arrivent, comme le projet de loi d’orientation des mobilités qui promeut pour demain le véhicule autonome, cette « catastrophe écologique ».

Sur le chemin de la contestation, nous ne sommes pas sans alliés, car la critique technique est plus vive qu’on ne veut le voir, estime Célia Izoard, qui prend l’exemple des compteurs Linky en remerciant ironiquement l’État d’avoir rendu ces nouveaux compteurs obligatoires. La fronde à l’encontre du compteur a été spectaculaire et inattendue. L’objet a cristallisé une très vive critique, multiple. Il est à la fois le symbole du lien entre l’informatisation et la précarisation (notamment des agents chargés du relevé). Il est aussi celui de l’obsolescence des nouveaux objets techniques (par rapport aux anciens compteurs), comme de la surconsommation ou de la pollution. Il est bien sûr également le symbole des nouvelles formes de surveillance et du profilage marketing, voire policier, qui s’inscrit jusqu’au coeur des pratiques intimes des familles et des individus. À ce jour, plus de 800 communes ont délibéré contre l’obligation à s’équiper de compteurs (voir la liste sur la plateforme opérationnelle anti-linky ou sur le site de refus de tout type de nouveaux compteurs de surveillance). À travers toute la France, des gens, avec des appartenances politiques et sociales très variées, refusent l’installation des nouveaux compteurs malgré les lettres de menace, se forment politiquement et s’organisent collectivement via des pétitions, des attaques en justice… mais aussi des actions, allant d’incendie de véhicules d’installateurs à des manifestations au siège d’Enedis à Toulouse. Le PDG d’Enedis se vantait que le compteur Linky devienne le premier objet connecté massivement diffusé : il a été surtout le plus largement contesté !

Pour Célia Izoard, un autre sujet est en train de faire monter la contestation : le déploiement de la 5G. Or, la 5G est l’infrastructure du monde numérique de demain, c’est le réseau de l’internet des objets à venir. Dernièrement, un appel international de scientifiques et d’associations écologistes a donné le premier relai d’une critique contre l’inutilité d’une telle puissance de rayonnement. Reste à savoir si cette contestation sur des principes sanitaires saura s’étendre à d’autres enjeux, comme l’évoquait récemment Irénée Régnauld sur Mais où va le web ?

Compteurs Linky, 5G, Véhicules autonomes : c'est pas bientôt fini les conneries !

En attendant que cette contestation prenne de l’ampleur, l’organisation de la contestation contre les compteurs Linky a été efficace. À Albi quelque 450 personnes ont empêché 1/4 des installations prévues. Les activistes sont mêmes venus tancer le député Cédric Villani lors d’une visite à Albi en s’en prenant à quelques symboles : « Compteurs Linky, 5G, Véhicules autonomes : c’est pas bientôt fini les conneries ! » Ces manifestations sont un moyen d’envoyer des signaux forts au milieu d’affaires qui promeuvent ces projets. Dans la région d’Albi, des groupes mènent des actions et organisent des moments d’information sur des sujets au croisement des technologies et de l’écologie et mènent des actions à l’encontre de la dématérialisation des services publics.

Couverture du dernier numéro de la revue ZPour Célia Izoard, ces exemples parmi d’autres montrent que la technocritique a des alliés. Que si cette lutte semble dérisoire, car inégale, le constat qu’elle dresse est tragique. Il y a d’autres alliés encore… Que ce soit les jeunes ingénieurs et chercheurs qui s’interrogent, se révoltent ou désertent, à l’image du manifeste d’étudiants de grandes écoles pour un réveil écologique, qui sonne comme une dissonance cognitive chez les jeunes appelés à faire tourner la machinerie technologique à l’heure de sa critique. En décembre 2018, à Toulouse, lors du forum de robotique agricole qui promeut, comme son nom l’indique, la robotisation de l’agriculture, afin que la terre ne voie plus jamais une main humaine, un des responsables du groupe John Deere a été interrompu par des paysans, se revendiquant comme d’anciens ingénieurs et informaticiens, venus expliqué pourquoi ils ont déserté ces métiers et leur refus de voir l’agriculture colonisée par des techniques qu’ils ont rejetés (lire leur tribune sur Reporterre et une autre sur Information anti autoritaire Toulouse et alentours ). Ces paysans qui se sont opposés au puçage électronique des animaux (notamment via le collectif « faux pas pucer » qui s’élève contre cette obligation) évoquent l’artificialisation et l’électronisation de la vie malgré les menaces et les sanctions qui pèsent sur eux. Le puçage n’est que le premier pas d’une agriculture toujours plus productiviste et industrialisée, répètent-ils, et la robotisation son aboutissement. D’autres collectifs encore organisent des formes de dissidence, comme l’atelier d’écologie politique, le collectif Osef (opposition à la startupisation de l’économie française) ou encore le collectif Ingénieurs sans frontières – Systèmes extractifs, des ingénieurs miniers qui dénoncent l’extractivisme du secteur, en montrent les impacts (par exemple via la cartographie des mines, PanoraMine) et organisent la résistance des géologues et ingénieurs (voir leur interview dans le dernier numéro de l’excellente revue Z, une revue à laquelle participe Célia Izoard et dans laquelle elle signe des articles sur les liens entre l’extractivisme minier et le productivisme, un reportage sur la contestation du projet Montagne d’Or – « Les multinationales n’ont jamais affranchi aucun peuple de la domination coloniale » ou encore une passionnante enquête sur les liens entre le Centre spatial et la colonisation). L’enjeu pour ces derniers consiste à dénoncer l’impact des grands chantiers miniers et leurs ravages en terme environnementaux afin de mettre en visibilité l’un des principaux problèmes à la source de la production de technologie.

Pour Célia Izoard, il est plus que nécessaire de faire converger tous les aspects de la critique technologique : écologique, énergétique, sociale, politique… comme le pointait plus tôt François Jarrige.

Documenter et construire la résistance à la technique

Cédric Biagini est le cofondateur des éditions de l’Echappée… et confesse, étrangement, vu leurs publications : « On ne s’est jamais dit éditeur technocritique ». La maison d’édition se revendique plutôt d’une « critique sociale ». Pourtant le qualificatif lui sied, s’amuse l’éditeur, même si elle pourrait s’appliquer à bien d’autres éditeurs, des précurseurs de l’Encyclopédie des nuisances aux éditions la Lenteur, le monde à l’envers, le passager clandestin, Agone… ou à la collection « Anthropocène » du Seuil

Couverture de la Tyrannie technologiqueCédric Biagini revient longuement sur les publications des éditions de l’Echappée depuis 2005, comme si leurs publications faisaient écho à l’évolution de la prise de conscience de la critique du système technicien. C’est en 2007 avec La tyrannie technologique que s’ouvre vraiment la critique de la société numérique. À l’époque, rappelle l’éditeur, l’oeuvre de Jacques Ellul était connue mais indisponible, l’histoire de la critique des techniques n’avait pas été encore très rééditée, et Philippe Breton, professeur en sciences de la communication, et auteur du Culte de l’internet (2000), restait l’un des auteurs les plus visibles de ce courant critique, malgré sa longue histoire. En 2007, ce titre sonnait comme un manifeste exalté et rageur, à une époque où les milieux libertaires regardaient plutôt de manière bienveillante le développement des technologies qui facilitait leur militance et qui semblait encore promettre l’avènement d’un Nouveau Monde qui promettait de briser les hiérarchies et de s’affranchir des pesanteurs du réel. Dans ce livre collectif, on trouvait surtout, outre Cédric Biagini et Célia Izoard, le collectif Pièces et main d’oeuvre qui menait depuis le début des années 2000 un combat constant contre la technologie : notamment contre les nanotechnologies, les puces RFID, les grandes consultations nationales sur des enjeux technologiques (voir notre article « Technosciences : de la démocratie des chimères… aux chimères de la démocratie ») et contre le développement de Minatec. PMO a d’ailleurs dirigé la collection « négatif » aux éditions de l’Echappée, publiant une douzaine de titres pour montrer « l’envers de la réalité » technique…

Cédric Biagini égraine le riche catalogue de l’Echappée. Avec la publication du Groupe Oblomoff, Un futur sans avenir : pourquoi il ne faut pas sauver la recherche scientifique ; ou encore plusieurs retours sur la révolte luddite avec La révolte luddite ou Les luddites en France mais également sur l’histoire des mouvements critiques via les livres collectifs de la collection « Frankenstein » comme l’ouvrage sur les penseurs de la radicalité critique (2013) qui revenait sur des chercheurs comme Gunters, Illitch, Charbonneau, Mumford ou Ellul… Ou encore avec la collection « le pas de côté » dirigée par le journaliste Pierre Thiesset de La décroissance, l’un des rares journaux radicaux sur la technologie et l’écologie, qui a consacré l’un de ses titres Aux origines de la décroissance. Autant de titres qui soulignent que « les mouvements qu’on tente de faire vivre aujourd’hui ne viennent pas de nulle part », qu’ils ont une histoire. Mais l’Echappée est surtout connue pour ses titres critiques de l’économie numérique et des ravages environnementaux, comme le livre La face cachée du numérique, ceux d’Eric Sadin et d’Américains comme la psychologue Sherry Turkle, Nicholas Carr ou Mark O’Connell. L’Echappée s’est également intéressée à d’autres sujets comme la question de la destruction du monde paysan, la dématérialisation du livre et de la lecture, ou encore la critique de l’école numérique. Autant d’exemples qui oeuvrent à un « catalogue de résistance » à la domination technique. Ce n’est pas le moindre de leur apport !

Comment résister ?

« Comment résister au déploiement des technologies, notamment dans l’éducation nationale ? », interroge un professeur et militant syndical, lors des questions du public. « Ne peut-on résister qu’en désertant ? », c’est-à-dire que par le refus, quelque soit ses conséquences ? Célia Izoard rappelle qu’elle n’a pas lancé un appel à la désertion, mais au contraire, qu’il est plus que jamais nécessaire de défendre des métiers et des pratiques. Pour elle, il y a un enjeu à parvenir à fédérer les luttes, comme celle des enseignants et des parents d’élèves contre la numérisation et la marchandisation de l’école, à l’image du travail du collectif Écran Total qui a lancé en 2016 un appel contre la numérisation de l’école. Joël Decarsin, par ailleurs professeur, souligne qu’il a pu s’opposer aux outils qui s’imposent dans l’éducation nationale comme le cahier de texte en ligne ou Pronote, parce qu’il est en fin de carrière. Mais il concède que ces ruses individuelles sont devenues impossibles pour un professeur qui débute.

Une personne dans le public, rappelle qu’être critique ce n’est pas nécessairement être contre, c’est plutôt parvenir à discerner si une technologie ou une innovation apporte un bienfait ou pas. Or, bien des technologies qu’on pourrait qualifier avec le recul de positives ont été au début critiquées, comme le métro ou le train… Comment faire un calcul entre les avantages et les inconvénients d’une technique ? Comment débattre ? Comment se faire une opinion sur des enjeux à venir ? Peser le pour et le contre ? Nous faut-il comme les amish débattre collectivement des technologies ?

Les intervenants bottent un peu en touche sur cette question épineuse de l’évaluation des technologies, de leur usage et mésusage. Pour Edouard Piely, entre le besoin de machines plus efficaces et le besoin de moins de machines, la réponse s’impose : il nous en faut moins ! Pour Joël Decarsin, encore faudrait-il qu’il y ait une volonté ou une possibilité de débat autour des technologies à venir, ce qui n’est pas le cas. On ne peut arrêter le progrès si on ne peut le discuter. Le risque, souligne-t-il, désabusé, c’est que la technocritique demeure dans l’entre-soi, peine à convaincre d’autres que les convaincus… et ce alors que la technique a fondamentalement changé de statut. Pour Célia Izoard, la technologie a été rendue programmatique par la recherche de productivité, la recherche militaire et l’investissement qui ont programmé le déferlement technologique. Dans la Silicon Valley, le capitalisme excédentaire irrigue la technologie : c’est l’ensemble du capital désormais qui favorise la montée en puissance des technologies numériques et électroniques. Pour Izoard, nous sommes confrontés à une force sociale et financière tendue vers un but : « le coeur du capitalisme aujourd’hui, c’est l’avènement des nouvelles technologies ».

Le dernier hors série de Socialter consacré au Low TechUne autre personne du public interroge : peut-on extraire la technologie de son milieu, à l’exemple de ce qu’envisage le mouvement des low-techs ? On entend bien que pour contrecarrer l’effondrement écologique, il nous faut contrecarrer la technologie. Mais la technologie nous apporte aussi des outils essentiels à notre compréhension, notamment la mesure, la capacité à chiffrer ce qu’il se passe, questionne une autre personne du public. Vincent Devictor dans la revue Terrestres, pointait récemment les limites de la quantification des ravages écologiques, un déluge de chiffre qui, plus que remettre en cause le problème, instrumentalise le système terre, que nous pourrions, du moment qu’on le comprend, traiter et contrôler… Pour Cédric Biagini, cette accumulation de chiffre souligne surtout la marginalisation de notre rapport au monde sensible. Pour lui, cela pose une question plus globale sur l’échelle et la taille de la rationalisation technicienne. Il y a un lien entre la taille des sociétés et le niveau de déploiement et de puissance de la circulation de l’information. Il nous faut recréer des rapports de force, assure l’éditeur. « Le problème est que la gauche croit encore au mythe progressiste, c’est-à-dire à la croyance que le progrès social découle du progrès technique. » Or, ils se sont déliés. Nous ne sommes pas tous en train de lire des livres depuis de confortables hamacs parce que l’automatisation et l’informatisation l’ont emporté ! Nous avons plus que jamais besoin de relier la question sociale à la question technique ! Et revaloriser l’expérience sensible du monde !

Pour Célia Izoard, nous avons besoin de mieux formuler la question technique, d’amener ces questions dans le débat public, et ce encore plus vivement à l’heure où partout les gens sont malmenés dans leur vie et dans leur travail par les technologies. Face à la numérisation de l’éducation par exemple, nous pourrions réclamer des choses simples afin que les sommes qui y sont affectées soient réaffectées à des personnels supplémentaires. Il ne nous faut pas des années de méditation pour critiquer la technologie, s’énerve-t-elle. La critique est là et nous avons plutôt besoin d’actions concrètes, comme le font les opposants au projet d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure qui cherchent à bloquer l’arrivée des déchets. Ou comme le font les blocages des entrepôts d’Amazon et plus généralement dans le secteur de la logistique où le déferlement technique joue à plein… Il est plus que jamais nécessaire de relier les questions technologiques et les questions sociales, comme le fait par exemple la plateforme d’enquêtes militantes (voir cet entretien qui permet de comprendre les enjeux de cette méthode). « S’emparer d’un sujet est le seul moyen pour en dérouler la pelote… » On n’a jamais autant réfléchi à ce que l’on mange depuis la montée des contestations autour des OGM et de l’utilisation des pesticides dans l’agriculture… Et cette contestation fait bouger les lignes de la production et des pratiques. Dans l’agriculture, la contestation technique est plus avancée que bien d’autres fronts. Incontestablement parce que la lutte y est réelle ! C’est à l’essor et à la coordination des luttes qu’il faut oeuvrer afin de passer de la question technique à la contestation politique et sociale !

Hubert Guillaud

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