L’essayiste Geoff Manaugh (@bldgblog) pour le New Yorker en faisant référence à des projets des années 30, souligne combien la ville du futur a toujours eu besoin d’être un spectacle pour être la ville du futur. Transformer les difficultés du quotidien par des projets grandioses a toujours été populaire.

Hyperloop, le projet de transport futuriste d’Elon Musk et bien d’autres de ses projets – par exemple, son dernier en date, la « Big Fucking Rocket » (vidéo promotionnelle) de SpaceX qui propose non seulement de mener des missions vers Mars, mais désormais de relier n’importe quelle ville sur la planète en 30 minutes en passant par l’espace pour le prix d’un billet d’avion – ressemble assez à des idées que quelqu’un qui aurait trop regardé Docteur Who pourrait avoir. Sauf que Musk bénéficie d’une audience que beaucoup n’ont pas et d’une confiance inébranlable dans ses projets. Le problème d’Hyperloop, estime Manaugh, c’est de proposer un mégaprojet charismatique comme une solution aux problèmes du quotidien (Ethan Zuckerman ni disait pas autre chose en critiquant la voiture autonome). Si l’objectif d’Hyperloop est de résoudre la mobilité à grande échelle, il existe de nombreuses autres options qui ne nécessitent pas de « redémarrer » l’ensemble du monde urbain, rappelle pourtant Manaugh. On pourrait améliorer le financement du train, des bus, réparer les métros ou les ponts… … Hyperloop est intéressant si on le regarde comme une provocation, un moyen de lancer la conversation… Mais sinon ?

Pour Manaugh, la science-fiction sur laquelle ces visions transformatrices reposent a toujours proposé des réalités alternatives et une force symbolique, mais beaucoup de ces dystopies finissent par relever leur caractère catastrophique. L’architecte Rem Koolhaas suggérait d’ailleurs que la ville de Dubaï et ses projets pharaoniques était dans une impasse logique… En multipliant l’ambition de ses bâtiments, on se retrouve comme dans une série de films d’action toujours plus violents, mais toujours plus ennuyants. L’horizon inhabituel de la ville faite de tours de hautes technologies ennuyeuses a perdu à Dubaï tout sens de la mesure. Le résultat final est un désordre de superprojets sans signification. Pour Manaugh, « le risque de prendre en compte les visions originales de chaque milliardaire est que le monde entier devienne comme Dubaï, un mélange de projets incompatibles, d’infrastructures exclusives, dirigées par le secteur privé, mais sans cohérence ni but. C’est un design formidable, mais une urbanisation terrible… »

Pour Manaugh, Hyperloop n’est rien d’autre qu’un coup médiatique, un projet, qui, s’il est réalisé ne serait en rien une solution pour les gens. Pire, souligne-t-il, quelle vision de société le philanthrocapitalisme qu’incarnent Musk comme Dubaï proposent-ils ? Que construisent ces ensembles d’infrastructures propriétaires incompatibles entre elles ? Ne risque-t-on pas demain de voire surtout des voitures autonomes empêchées de traverser des ponts gérés par des technologies rivales, comme aujourd’hui les voitures de Telsa sont débridées à distance selon le bon vouloir du constructeur ?

La mathématicienne Cathy O’Neil (@mathbabedotorg) est plus critique encore. Envoyer des gens sur Mars (un des autres projets de Musk) est bien plus amusant que d’avoir à rendre des comptes, explique-t-elle dans une tribune pour Bloomberg. Pour elle, le fossé entre les problèmes des gens et les problèmes que ces entreprises proposent de résoudre s’agrandit. Cette fracture est liée à l’inégalité croissante. Quand les gens de l’élite vivent dans une bulle, ils ne font pas l’expérience des frictions de la vie normale. Cela explique qu’ils se concentrent sur des problèmes qui ne sont pas ceux du commun des mortels. A qui s’adresse le projet – fort peu soutenable d’ailleurs – de Big Fucking Rocket hormis à la super-élite de la planète ? Où cherche à nous conduire ce « capitalisme absolu », ce « nécrocapitalisme », qui ne semble plus concernés par aucune communauté locale pour privilégier l’accès au spectacle que lui permet une accumulation financière devenue complètement indépendante de l’intérêt social, comme s’en désole le philosophe marxiste Franco Bérardi dans son livre Tueries, forcenés et suicidaires à l’ère du capitalisme absolu, dénonçant l’alexithymie (une forme extrême d’absence d’empathie) dans laquelle se rejoignent les plus démunis comme les plus privilégiés ?

Sur son blog, Eric Vidalenc (@ericvidalenc), spécialiste en questions énergétiques, s’était énervé également contre les pseudo-bus anti bouchon Chinois sensés rouler au-dessus du trafic automobile qui avaient défrayé la chronique l’année dernière, se demandant pourquoi nous croyons autant ces escroqueries, pourquoi nous sommes aussi crédules. Se désolant du solutionnisme technologique qu’incarnent ces propositions qui visent toujours à reporter à demain la résolution des problèmes actuels.

Le spécialiste avait d’ailleurs été particulièrement mordant à l’égard d’Hyperloop. Rappelant notamment que l’emprise foncière nécessaire à un projet de ce type le rend peut réaliste ou combien ce projet favorise une polarisation, une concentration et une inégalité territoriale toujours plus poussée, notamment du fait de la forte limitation du cadencement et du débit des capsules de voyageurs dans les tunnels d’Hyperloop. « La question essentielle des transports collectifs n’est pas la vitesse absolue, mais celle du débit », comme le précisait l’économiste des transports Yves Crozet. Même le bilan énergétique d’Hyperloop s’avère bien moins magique qu’annoncé.

Et Eric Vidalenc de se désoler du fait que dès qu’on interroge un projet d’accélération… on soit taxé d’être contre le progrès. L’hystérie de la vitesse absolue que proposent nombre de projets de Musk ne sont qu’une réponse bien simpliste à une problématique complexe. Elon Musk ne propose décidément que de faire rêver ceux qui le veulent bien.

MAJ : intéressante critique sur les problèmes liés à la poussée des fusées des « Big Fucking Rocket » et de leurs plateformes de décollage.

La piste d'essai d'Hyperloop dans le Nevada

MAJ : L’auteur de science-fiction, Kim Stanley Robinson, l’auteur de Mars, une trilogie sur la terraformation de Mars, expliquait l’année dernière pour Bloomberg que la vision de la conquête de Mars par Musk a besoin d’une mise à jour. La conquête de Mars ne peut pas être un canot de sauvetage pour l’humanité.

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