Bill St. Arnaud : « L’utilisateur doit posséder et contrôler le réseau ! »

Bill St. Arnaud oeuvre de longue date pour transformer la structure – et la philosophie – des réseaux à haut débit. Avec les projets CA*net, il démontre par l’exemple, au Canada, que l’on peut envisager une alternative à la vision monopolistique et centralisée des réseaux.

Bill Saint Arnaud (http://www.canarie.ca/~bstarn/) est directeur des projets réseaux de Canarie Inc., une entreprise canadienne dévolue au développement d’un « internet avancé ». L’entreprise initie et finance de vastes projets, qu’il s’agisse d’infrastructures, d’applications ou d’usages du haut débit (eContent, eHealth…).
En particulier, Bill St Arnaud était responsable de CA*net 3, et de son successeur CA*net 4 (http://www.canarie.ca/canet4/ ; présentation PDF : http://www.canarie.ca/canet4/library/general/cnhe_it_conference.pdf), un projet de réseau national en fibres optiques à très haut débit, connectant universités, centres de recherche et écoles. Le projet est financé en partie, à hauteur de 110 millions de dollars, par le gouvernement canadien.

Internet Actu nouvelle génération : Le projet CA*net 4 devrait donner naissance à un « réseau maîtrisé par l’utilisateur » (Customer-empowered network ou CEN). Pouvez-vous expliquer ce concept ?

Bill St. Arnaud : Avec CA*net 4, c’est l’utilisateur final qui « possède », contrôle et gère le réseau. On peut prendre une analogie avec la façon dont l’industrie informatique a évolué. Dans les années 1960, les ordinateurs étaient des mainframes exploités par des organisations centralisées comme IBM. Les utilisateurs payaient en fonction du nombre de cycles processeurs qu’ils consommaient, et de la mémoire qu’ils utilisaient. Mais dans les années 1970, au départ dans les universités et les centres de recherche, les gens ont pu « acheter » un mini-ordinateur et l’utiliser comme ils le souhaitaient, sans coût additionnel relatif à l’utilisation. Cela les a libéré de la gestion centralisée des gros mainframes, et a marqué le début d’une nouvelle ère qui a apporté beaucoup d’innovations en matière de matériel et de logiciel, comme Unix ou les interfaces graphiques par exemple.

L’industrie des télécommunications aujourd’hui ressemble beaucoup à l’industrie informatique des années 1960. Les utilisateurs paient un opérateur pour leur usage et la bande passante qu’ils consomment. L’opérateur a un contrôle total du réseau.

CA*net 4 est analogue au tout premier mini-ordinateur : plutôt que de se voir facturer la bande passante et l’utilisation, le consommateur prend possession du réseau, qu’il contrôle totalement. Il peut faire absolument ce qu’il veut avec le réseau. Plutôt que de payer à chaque fois, l’usager « achète » le réseau une fois pour toutes.

Par « empowered », il faut donc entendre « contrôlé par » et « appartenant à » l’utilisateur.

Imaginez un monde dans lequel vous ne pourriez que louer votre maison ou votre appartement, et où la notion de propriété n’existerait pas. Le monde des télécommunications en est là aujourd’hui – vous ne pouvez que payer des redevances mensuelles en échange d’un service. Pour la première fois avec des CEN, le client peut « posséder » le réseau de la même façon qu’il possède sa maison ou son ordinateur.

Internet Actu nouvelle génération : Comment cela fonctionne-t-il, d’un point de vue technique, et quelles sont les différences avec les réseaux commerciaux ou de recherche actuels ?

Bill St. Arnaud : L’essentiel de la technologie est la même. Mais la grosse différence est que tous les éléments du réseau et les liens sont contrôlés individuellement par l’utilisateur final, plutôt que par le transporteur.

Il y a un nouveau standard de l’ITU (Union Internationale des Télécommunications, http://www.itu.int) appelé Y.1312 (« Layer 1 VPN », réseau privé virtuel – couche 1) qui décrit comment les usagers peuvent contrôler et posséder les éléments du réseau d’un opérateur téléphonique.

Nous avons une expression pour décrire ça au Canada : « la fibre, c’est la liberté ». Un câble en fibres optiques avec beaucoup de fibres (plus de 400) et la technologie DWDM (Dense Wavelength Division Multiplexing, permet de multiplexer les données de plusieurs sources sur une même fibre, en séparant plusieurs longueurs d’onde, Ndrl) nous permettent de transférer la propriété de fibres individuelles (ou de longueurs d’onde). Ainsi une école peut posséder plusieurs fibres, une université un autre ensemble, une entreprise ou une ville encore d’autres, etc.

Le caractère innovant de cette approche est que le coût nominal pour fabriquer ce réseau de fibres peut être réparti sur beaucoup d’organisations, ce qui réduit le prix pour tout le monde. Plus important, cela nous affranchit des comportements monopolistiques des opérateurs de télécommunication.

Internet Actu nouvelle génération : L’architecture de CA*net 4 est financée en grande partie par le gouvernement canadien. Selon vous, tous les gouvernements dans le monde devraient-ils suivre cet exemple ?

Bill St. Arnaud : Oui, au titre d’un programme de recherche et d’éducation, de la même façon que les gouvernements ont aidé à financer, à l’origine, la recherche en matière de mini et de micro-ordinateurs.

Internet Actu nouvelle génération : Mais n’est-ce pas le rôle des opérateurs de télécommunications de financer cela ?

Bill St. Arnaud : Au bout du compte, nous pensons que le secteur privé devrait être leader. Mais aujourd’hui, les opérateurs sont trop liés par leur modèle de « services » et il sera difficile pour eux de changer, jusqu’à ce que de nouvelles entreprises innovantes commencent à « vendre » des réseaux plutôt que de compter sur des redevances mensuelles.

Internet Actu nouvelle génération : Au delà de la communauté des chercheurs, pensez-vous que ce concept peut évoluer vers les PME ou vers le marché grand public ?

Bill St. Arnaud : Oui. Il a déjà migré vers beaucoup de grandes entreprises. Boeing, Ford, Procter & Gamble et beaucoup de banques en Amérique du nord « possèdent et contrôlent » leur propre réseau à travers le pays. Et beaucoup d’entreprises plus petites ont acheté leurs propres fibres noires à l’intérieur des villes.

Internet Actu nouvelle génération : A long terme, pensez-vous que les CEN constituent un nouveau paradigme, ou bien vont-ils coexister avec les réseaux traditionnels des opérateurs ?

Bill St. Arnaud : Je pense qu’ils vont coexister, de la même façon que la location et la vente d’appartements coexistent aujourd’hui.

Internet Actu nouvelle génération : Certaines personnes estiment que l’internet d’aujourd’hui n’est pas si mauvais, et qu’il est même suffisant pour la plupart des usages. D’un côté, beaucoup d’utilisateurs ne sont pas encore très familiers avec l’internet (sans compter que beaucoup en ignorent tout ou ne souhaitent pas s’y mettre). Ils se bornent à l’utiliser comme un outil pratique pour envoyer des e-mails. A l’autre bout se trouvent les utilisateurs avancés qui, même sans disposer d’accès à très haut débit, peuvent échanger des fichiers, jouer en réseau, dialoguer en temps réel ou téléphoner via l’internet, dans de bonnes conditions et à un prix abordable. Pourquoi faut-il aller à une étape supérieure ?

Bill St. Arnaud : Pour le grand public, l’étape d’après n’est pas très claire. Cependant, nous savons que l’innovation naît de la concurrence. Pour l’instant, le dernier kilomètre constitue un monopole de fait et il y a donc peu d’opportunités pour de petites entreprises innovantes qui souhaiteraient offrir des nouveaux services intéressants pour le consommateur.

D’un autre côté, le secteur des universités et de la recherche a un besoin urgent de ce type de réseaux, car le coût de location de la bande passante qui leur est nécessaire est prohibitif.

Comme vous le savez, l’internet a démarré dans le secteur universitaire il y a plus de 20 ans. C’est au même endroit que les mini ordinateurs ont démarré, pour finalement donner naissance au PC.

Internet Actu nouvelle génération : Vous avez décrit la « Troisième vague » de l’internet (http://www.canarie.ca/canet4/library/general/third_wave_sept_18.ppt, PPT) comme une extension du paradigme du Web, dans laquelle le grid, les web services, le web sémantique, l’informatique distribuée, le peer-to-peer, les agents ou les licences Creative Commons donneraient naissance à un « nouvel internet », maîtrisé par ses utilisateurs. Croyez-vous toujours en cette vision ?

Bill St. Arnaud : Oui, à 100 %. IBM, Microsoft et d’autres misent tout sur ces technologies. Les web services, le grid et le peer-to-peer vont révolutionner l’internet.

Internet Actu nouvelle génération : Vous avez aussi parlé de « réseaux communautaires auto-organisés » (self organized networks), dans lesquels des voisins pourraient partager de gros volumes de données au travers de réseaux qui créent entre eux des connexions directes et à la demande. Comment la gestion des droits numériques s’intègre-t-elle dans cette vision ?

Bill St. Arnaud : La gestion des droits numériques (DRM) est une question épineuse. Je crois finalement que le DRM ne fonctionnera jamais et que nous devons fondamentalement transformer nos modèles économiques et juridiques pour prendre en compte ce nouveau paradigme. Malheureusement, vu la hauteur des investissements dans ce modèle, cela pourrait prendre un siècle pour changer…

L’analogie que j’aime bien prendre est la manière dont l’Eglise catholique, avant Martin Luther et l’imprimerie, se réservait le droit de déterminer qui était autorisé à lire et à interpréter la bible. Toute traduction en langage vernaculaire était interdite. Il a fallu plusieurs bonnes âmes, qui ont été brûlées sur le bûcher (un châtiment dont je crois que beaucoup d’acteurs de l’industrie musicale considèrent qu’il serait encore trop indulgent pour ceux qui échangent des fichiers musicaux), pour remettre en cause la sagesse du DRM de l’église catholique.

Propos recueillis par Cyril Fiévet

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