Et maintenant, il va falloir discuter !

C’est à croire que les commentaires où les e-mails de récriminations sont encore tellement rares que le moindre d’entre eux peut devenir une affaire d’état. Comme nous l’apprend François Nonnenmacher (via The Register), l’association hollandaise Bits of Freedom a récemment démontré que sur dix Fournisseurs d’accès hollandais, sept sont prêts à débrancher un site web sur la foi d’un simple e-mail, sans vérifier ni l’identité du plaignant, ni la validité de sa plainte. L’association a ouvert un compte d’hébergement auprès des 10 FAI hollandais et a publié sur chacun d’eux un texte d’un auteur hollandais du domaine public en le signalant sur chaque site. Bits of Freedom s’est ensuite fait passer pour un ayant droit de ces oeuvres et a envoyé une plainte argumentée par courriel depuis un simple compte hotmail. Sept des dix FAI ont retiré le contenu dans les plus brefs délais, sans même inspecter le site.

Cyril Fiévet, sur nanoblog, évoque une aventure avec laquelle je me permets de tisser des similitudes. Saisie de plaintes de téléspectateurs, la FCC américaine a infligé une amende importante à la chaîne télévisée Fox pour la diffusion d’un show jugé indécent. Alors que la FCC avait déclaré avoir reçu 159 plaintes de téléspectateurs, Jeff Jarvis a enquêté et dénombré en fait seulement 23 plaintes dont 20 étaient des copies des 3 plaintes originales.

Ces deux exemples montrent s’il en était besoin la force d’un simple petit e-mail. Dans l’océan d’indifférence dans lequel les propos tenus sur le web semblent parfois flotter – heureusement qu’il y a les statistiques de fréquentation et les outils de mesure d’audience pour nous rassurer -, les réactions souvent isolées des lecteurs prennent parfois un écho disproportionné : surtout quand c’est pour exprimer un mécontentement ou faire une suggestion plus pertinente que celles que nous avions nous-même avancé. Face à cette invitation à réagir, on comprend mieux que nombreux soient ceux qui préfèrent tout simplement faire l’autruche et ne pas répondre, cachés derrière l’anti-spam de leur boîte à mail.

Pourtant, cela sera bientôt impossible. Les réactions à l’emporte-pièce, les censures, les réponses toutes faites, pire, les silences… vont devenir de plus en plus visibles sur le web. Tout d’abord, parce que ces commentaires peuvent être publiés sur une multitude de sites distants qu’il sera difficile de faire taire et surtout parce que les commentaires sont aussi de plus en plus visibles sur le web même, aux yeux de tous, en dessous de ce billet par exemple.

Il va falloir apprendre à répondre, s’excuser, reconnaître ses erreurs, à réaffirmer le cas échéant… bref, discuter avec ceux qui nous interpellent devant tout le monde. Il va falloir faire face aux flux et reflux, même noyés sous une multitude de commentaires, et prendre place dans cette "nouvelle conversation" dont parlait Pierre Bellanger, président de Skyrock. Il va nous falloir apprendre ses règles d’usages, ses règles syntaxiques, sémantiques et cognitives… Mais surtout, il va nous falloir apprendre à réagir ! Car cela ne va pas de soi d’avoir une réaction adaptée : qu’elle soit emportée ou mesurée.

Cette nouvelle conversation va surtout avoir d’étranges effets : nous risquons de devoir changer d’avis ! N’est-ce pas Dominique Strauss Kahn lui-même, blogueur s’il en est, qui a récemment confié à Loïc Le Meur que les commentaires fournis par les internautes l’ont plusieurs fois fait changer d’avis. D’ailleurs, qui ne change pas d’avis face à une pile de bons arguments comme le démontre avec une belle intelligence ce site américain plusieurs fois primé, qui se fait l’avocat du diable en vous proposant des arguments allant à l’encontre de vos opinions de départ jusqu’à vous faire changer d’avis ?

Définitivement, comme le dit Dan Gillmor dans We The Media, ce sont des lecteurs dont on a le plus à apprendre puisque ensemble, ils en savent bien plus que nous.

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  1. La lecture de votre article m’évoque un incident survenu il y a quelques mois à propos d’un message électronique à caractère strictement professionnel qui avait été publié in extenso par un site du collectif Attac. On y trouvait des données nominatives (mon nom, mon emploi et l’adresse mail que j’avais alors) associées à une réponse que j’avais apportée en privé à un courrier reçu, en me plaçant sur le strict plan institutionnel.

    Il me semblait anormal que ce courrier, qui n’était pas au départ destiné à être rendu public, et qui était glissé au beau milieu des réponses reflétant pplus ou moins les opinions personnelles de directeurs ou de membres du cabinet ministériel, eût pu être placé au même niveau de sens, et être interprété comme le reflet d’une opinion personnelle, ce qui n’était pas le cas.

    J’ai saisi l’auteur du site en lui présentant mes arguments, suite à quoi il a aimablement accepté de publier, au dessous dudit courrier, un rectificatif dont j’avais formulé le contenu.

    Il va sans dire que tous les internautes n’auront pas forcément la même chance, mais je pense qu’il faut essayer…

  2. La force inhabituelle de l’apostrophe (privée ou publique) par voie électronique tient peut-être en partie à la perte de sens croissante des informations reçues par le canal numérique…au moment où institutions et particuliers consacrent un temps et un budget croissant au simple tri des courriers non désirés, et vécus comme une pollution, un courrier correctement construit, personnalisé, et au ton comminatoire aura d’autant plus de sens, d’attention à la lecture, et de présomption de légitimité.
    On pourrait voir là une heureuse réhabilitation de la force du verbe face au bruit…tout autant qu’un sacre potentiel de la roublardise et du coup de force dans un espace de communication où les grandeurs relatives, et les légitimités, sont susceptibles d’être questionnées continuement.
    Et la tendance ne semble pas vouloir s’inverser à court terme.

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