AiboHack et Phillip Torrone

En marge de notre dossier « Pirates de robots« , nous vous proposons une double interview de personnalités reconnues dans ce domaine.

La première concerne le site AiboHack/AiboPet (dont l’auteur a souhaité rester anonyme). Créé en 1999, date de l’achat de son premier robot-chien Aïbo par son auteur, le site propose des conseils et héberge de multiples composants logiciels à destination des propriétaires de robots domestiques qui souhaitent en modifier le fonctionnement. Ayant reçu en 2001 plusieurs lettres des avocats de Sony qui exigeaient le retrait de certains logiciels, le site sera fermé en octobre 2001, puis rouvert peu après. Il totalise aujourd’hui environ 1000 visites par jour, et a permis le téléchargement de plus de 500 Go de données au cours des quatre dernières années.

La seconde interview concerne Phillip Torrone. Journaliste, blogueur et bricoleur, Torrone intervient sur plusieurs magazines et blogs très populaires, notamment Popular Science ou Engadget. Il chronique également sur son propre blog les multiples expérimentations et modifications qu’il apporte aux engins du commerce, qu’il s’agisse de gadgets, de baladeurs MP3 ou de robots.

InternetActu.net : Quelles sont les raisons qui vous poussent à modifier les machines que vous achetez (autre que le « fun ») ?

Phillip Torrone : C’est parfois dans un but utilitaire. Par exemple, quand je voyageais beaucoup, je voulais voir ce qui se passait chez moi et pouvoir dire bonjour à ma femme. Avec l’un des robots que j’ai fabriqué, je pouvais le faire. Elle m’a juste demandé d’arrêter de piloter le robot à distance la nuit car elle trouvait ça flippant.

InternetActu.net : Selon vous, quel est le profil des gens qui s’intéressent à votre site, et plus généralement au hacking de robots ? S’agit-il principalement d’adolescents ?

AiboHack : Non, ce sont principalement des adultes. Beaucoup de robots concernés sont chers et le hacking nécessite de l’équipement et de l’expérience en matière d’électronique. On voit quelques jeunes qui débutent, mais les utilisateurs les plus avancés sont des adultes.

Phillip Torrone : Il est intéressant de constater que des gens de toutes tranches d’âge me contactent. Parfois, c’est un gamin qui veut apprendre des choses en matière de robotique. D’autres fois, c’est un parent qui cherche des ressources pour que ses enfants s’intéressent à la robotique.

InternetActu.net : Le fait de modifier un appareil que l’on vient d’acheter peut paraître étrange à beaucoup de gens. Considérez-vous qu’il s’agit d’une pratique « naturelle », au moins pour la génération qui a grandi avec l’internet et les téléphones mobiles ? Pour vous, cette pratique demeurera-t-elle limitée aux passionnés de technologie, ou bien pourrait-elle devenir grand public ?

AiboHack : Pour ma part, je considère que c’est naturel. Mais les gens en général ne sont pas d’accord. Il m’arrive souvent d’acheter un produit électronique dans le but premier de le démonter.
Mais les produits électroniques tendent à devenir plus sophistiqués et plus fermés. Malheureusement, c’est une tendance négative pour les hackers. Avec des circuits imprimés qui deviennent plus petits et plus denses, il est de plus en plus difficile de réaliser des modifications du hardware.
Pour le logiciel, c’est différent, car les software/firmware tendent à permettre beaucoup plus de choses. Cependant, sur la plupart des appareils, le software/firmware est fermé et propriétaire. Mêmes les machines qui utilisent Linux ne sont pas « Open Source » quand il s’agit de leurs programmes principaux.
La conséquence de tout cela est que le hacker qui veut améliorer le fonctionnement de ses appareils est réduit à faire du reverse engineering [rétro-ingénierie]. Cela pose des problèmes légaux. Et c’est aussi un énorme travail, pour relativement peu de récompense en contrepartie, d’autant que ces appareils ont une durée de vie très courte.

Phillip Torrone : Je pense qu’il est dans la nature humaine de chercher à comprendre comment les choses fonctionnent, donc de les démonter pour en faire quelque chose d’autre. Nous avons tous fait cela quand nous étions enfants et souvent on nous a expliqué que cela allait annuler la garantie, que c’était mal, et qu’il fallait arrêter d’être curieux. Mais maintenant que tous ces appareils sont partout dans nos foyers, nous les regardons différemment. Nous voyons de nouvelles façons de les utiliser, qui ne sont pas forcément celles pour lesquelles ils ont été prévus.

InternetActu.net : Peut-on dire que le hacking de robots domestiques est en train de créer un nouveau marché, donnant naissance à de petites entreprises spécialisés, proposant du matériel et du logiciel, et distinctes des gros constructeurs ?

AiboHack : Malheureusement non. Le modèle économique n’est pas là, et les contraintes pour ceux qui produisent les briques nécessaires sont de plus en plus importantes. Ces obstacles sont autant techniques que juridiques, et tiennent aussi aux courtes durées de vie des produits. Pour le hardware, celle-ci se réduit constamment. La plupart des produits ont une durée de vie d’un an ou moins. Et la plupart des constructeurs ne cherchent pas à créer des produits qui durent. Ils préfèrent vendre une plate-forme propriétaire cette année, et une autre machine l’année suivante. Sony continue à suivre sa gamme Aïbo, avec beaucoup d’options en matière de programmation. L’un des derniers modèles, ERS-210, a duré trois ans, ce qui est extraordinairement long. Et pourtant, les programmeurs tiers sont peu nombreux.

Phillip Torrone : C’est difficile à dire, car je crois que nous n’en sommes qu’aux prémices de l’industrie du robot domestique. Mais je sais que l’un des mes robots personnels favoris est le Roomba de iRobot, non pas parce qu’il aspire bien la poussière chez moi, mais parce que c’est un robot fantastique à modifier et à hacker.

InternetActu.net : En général, quelle est la réaction des constructeurs au fait que des hackers transforment leurs produits ?

AiboHack : Pour ma part, le contentieux avec Sony est de l’histoire ancienne. Et après cela, ils avaient considérablement ouvert leur API, en livrant un kit de développement (Open-R SDK).
Toutefois, la tendance n’est pas très bonne. La plupart des entreprises n’encouragent pas les gens à hacker leurs produits. Ils ne vont pas jusqu’à menacer les hackers de poursuites, mais ils ne font rien pour les aider ou pour simplifier la pratique, qu’il s’agisse de robots ou d’autres types de produits, comme les iPod ou appareils similaires, les smartphones, etc.

Phillip Torrone : Je pense que les entreprises intelligentes aideront et encourageront toujours la communauté des hackers. Après tout, au sein de tout bon constructeur de robots se trouve toujours un groupe de hackers géniaux.

Propos recueillis par Cyril Fiévet

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