Dominique Dardel : « Nous voulons faire ce que la Poste ne fait pas »

Dominique Dardel est coordinateur TIC (Technologies Information et Communication) au centre social de Belleville, dont l’espace public numérique propose entre autres des ateliers d’initiation et d’accompagnement à l’informatique et à la bureautique. Constatant que ceux qui ne disposaient pas de PC à domicile perdaient ce qu’ils y avaient acquis, et que l’on n’utilisait jamais que 10 % des possibilités offertes par les ordinateurs, il a entrepris la fabrication du Mini Net, une machine conçue pour les « oubliés du clavier » qui n’auraient qu' »une utilisation restreinte de l’informatique ». Suite à la publication de notre dossier sur les Ordinateurs « simplifiés » : nouvelle vague, ou régression ?, il a accepté de répondre à nos questions.

InternetActu.net : MiniNet est un projet d’ordinateur simplifié qui cherche à s’attaquer – frontalement – à la « fracture numérique ». Quels sont les défis auxquels vous devez faire face ? Quels sens donnez-vous à ce concept ?

Il y a plusieurs angles d’attaque du concept de Fracture/Fossé Numérique.

Tout d’abord, il faut en mesurer l’enjeu. Trop peu de dispositifs de formations, d’insertion professionnelle et ou culturelle placent l’informatique au coeur de leur démarche. Personne ne se hasarde, pourtant, à argumenter sur leur inutilité. Mais confier des tâches d’enseignement à des technophobes, à des enseignants qui refusent l’informatique, est très dangereux, et il faudrait faire pression pour les former plutôt que de les laisser fabriquer de futurs chômeurs.

L’élève, l’adulte ou le demandeur d’emploi ne disposant pas de connaissances ni d’accès aux TIC risque une exclusion de longue durée – et ce constat n’accable pas seulement l’Education Nationale, les sociétés de formation privées sont elles aussi concernées. Qu’il sagisse de fracture ou de fossé numérique – selon qu’on reprenne l’expression de Juppé, ou celle de Jospin -, la responsabilité des dispositifs « mal-entendants » – et donc de ceux qui ne prennent pas ces questions à bras le corps – est effroyable.

Il faut aussi mesurer sa capacité citoyenne : le véritable projet social que constitue le logiciel libre, l’accès de tous au réseau, le Wi-Fi dans les cages d’escaliers, la co-élaboration de projets en mode Wiki, la télédéclaration des ressources familiales à la CAF (pour les non-imposables)… convergent vers une probable définition du « numérique citoyen ».

Enfin, il faut saisir son importance économique. Les coûts des logiciels propriétaires – dont le respect des licences initiales place souvent ceux-ci largement devant les coûts des équipements – et des formations nécessaires à la maîtrise des attelages Machine/Système/Interface Graphique/Application… sont injustes, injustifiables dans la plus part des cas, et notamment dans des démarches de développement durable.

Prenons l’exemple des mises à jours, de plus en plus fréquentes : avant, un PC pouvait fonctionner tel que 2 ou 3 ans, aujourd’hui, avec les patchs de sécurité, les packs SP de Microsoft et les nouvelles versions des logiciels – dont il ne faut pas perdre les « papiers » et numéros de série ou d’enregistrement, faute de quoi on perd aussi le droit d’utiliser le logiciel -, ces mêmes PC sont obsolètes en quelques mois…

On pourrait aussi parler du coût social et financier que cela implique, du découragement des stagiaires, qui malgré attention et sérieux, perdent en quelques semaines d’absence de pratique le fruit de leurs formations.

InternetActu.net : Pourquoi, pour qualifier le Mini Net, préférez-vous parler de « point d’accès au numérique et au Net », ou encore de « Minitel contemporain », plutôt que d’en parler comme d’un « ordinateur » ?

La Musique « Mini Net », similaire à celle du « Mini Tel », constitue un message déjà clair. Les termes « ordinateur », « terminal » ou encore « point d’accès », qui parlent à des gens dotés d’une certaine culture numérique, évoquent trop les véritables parcours du combattant que ne veulent plus connaître ni traverser les « sans-claviers », « analpha-nets » et primo-utilisateurs dont la culture numérique n’est rien. L’utilisatrice ou l’utilisateur visés sont ceux qui ne prévoient pas d’avoir un temps numérique important, qui ne souhaitent pas consacrer une part conséquente de leur activité à l’ordinateur… Et puis, à usage et matériel nouveau… nouvelle définition (même si celle-ci est encore à trouver).

InternetActu.net : Le Mini Net a notamment été testé dans une maison de retraite du XIXe arrondissement : que retirez-vous de cette expérimentation ?

Une dizaine de séances d’accompagnement, avec des séances d’apprentissage de la manipulation de la souris, une présentation du réseau… nous ont permis de valider l’intérêt des résidents pour le net et aussi de rappeler les insuffisances du système d’exploitation embarqué, en terme d’ergonomie, notamment, mais aussi de lecteurs flash ou pdf notamment.

Lorsqu’il tombe sur un site requérant le plugin Flash, ou Acrobat Reader, l’utilisateur ne comprend pas pourquoi cela ne marche pas, il pense que c’est de sa faute, parce qu’il n’a pas compris, ou pas fait ce qu’il fallait, qu’il est idiot, que la machine ne marche pas ou encore que Dieu lui en veut… Jamais il ne lui est fourni une explication technique lui expliquant qu’il n’y est pour rien…

Le primo-utilisateur a besoin d’être convaincu, d’avoir du désir. Un type de 50 ans en pleine reconversion professionnelle et qui apprend à utiliser Excel, tu le flingues plus encore qu’il ne l’est avec ce genre de « problèmes techniques ».

InternetActu.net : Qu’est-ce qui a présidé au choix, par les étudiants de l’École Nationale Supérieure de Création Industrielle, de l’écran plat (qui coûte a priori plus cher qu’un écran classique) et de cette forme monobloc ? Comment sera la prochaine version du Mini Net ?

Le choix du format Monobloc est bien antérieur à l’intervention de l’ENSCI (Ecole nationale supérieure de création industrielle), qui date du printemps 2004. Il ressortait déjà du cahier des charges informel transmis à la société BCCS durant l’automne 2003, de la proximité culturelle du Minitel et de différentes observations que nous avions faites :

– Mini Net n’avait pas vocation à devenir un objet structurant dans l’appartement. Il ne concurrence ni la télévision, ni la chaîne stéréo, ni l’ordinateur du « spécialiste ». Il s’installe dans un placard, comme le Minitel et est sorti en cas de besoin. Il doit être compact et maniable.
– Un écran disjoint signifiait multiplicité possible des moniteurs, identification de leurs pilotes et installation dans le système d’exploitation : ce qui complexifiait la donne.
– La tendance était aux écrans plats, Mini Net devant s’installer dans le temps, nous imaginions déjà que l’impact du prix des écrans plats allait décroître régulièrement.

L’équipe d’étudiants de l’Ensci qui s’est passionnée pour le projet, a alors recherché comment réaliser une enveloppe plus légère, moins rustique que la tolle pliée que nous avions utilisé pour le besoin des prototypes. Le résultat est tout à fait satisfaisant, et semble convenir aux contraintes des composants nécessaires à placer dans le boitier.

InternetActu.net : Il est question que Mini Net soit équipé d’un système d’exploitation basé sur la distribution Debian : qu’est-ce qui a motivé ce choix ? Quels obstacles avez-vous rencontrés ?

Initialement – et dans l’urgence – il a paru plus simple d’installer une Move (distribution GNU/Linux bootable, ou LiveCD, ne nécessitant aucune installation, NDLR) de MandrakeSoft, aujourd’hui Mandriva. Une première rencontre, en janvier 2004, avait défini les briques nécessaires à l’animation de Mini Net. Plusieurs ont suivi et d’excellents rapports ont été engagés.

Mais MandrakeSoft, malgré l’intérêt porté au projet, n’a pas eu la possibilité d’adapter son produit à ses particularités, et aujourd’hui, c’est toujours une Move, enrichie des pilotes Wifi de nos antennes, qui est installée sur la carte flash 512 Mo de la machine. Au chargement, la distribution balaie tous les ports, cherche des périphériques par nature incompatibles avec le produit, des installations Apache, Samba… ce qui est aussi fastidieux que le « boote » d’un compatible PC il y a 20 ans.

De ce fait, pour des raisons d’autonomie et plutôt que de décortiquer la Move, ce qui était initialement prévu, il nous est apparu préférable d’installer, d’abord un noyau Debian, puis les briques qui nous sont nécessaires, et seulement elles. Arnaud Fontaine et Thomas Papiernik ont accepté de piloter ce volet du projet, l’observation du fonctionnement de Move facilitant l’analyse fonctionnelle de ce nouvel embarquement, qui nécessite encore un financement…

InternetActu.net : Pourquoi fabriquer un nouvel ordinateur plutôt que de recycler des PC en les dotant d’un OS adapté, comme le propose, par exemple, le projet Lindoor OS ?

Dès que l’Espace public numérique a été inauguré (5 février 2003), le Centre Social Belleville a souhaité que ses stagiaires, participants aux initiations et formations, disposent d’ordinateurs à la maison, de manière à mettre en pratique les conseils et enseignements reçus. Les moyens financiers étant la plupart du temps inexistants, nous avons commencé à recycler des équipements récupérés ici ou là, à la CFDT, chez General Electric ou d’autres partenaires du quartier Belleville.

On a eu 3-400 machines au centre, et c’était infernal, les remettre en état représentait un véritable parcours du combattant : recherches de mémoires compatibles, sans compter celles qui ne sont plus en vente ou qu’on ne trouve plus, problèmes de compatibilité des composants avec des structures propriétaires, etc. Nous avons rapidement réalisé que la mise à niveau d’anciennes machines était fort longue, tout à fait aléatoire et qu’elle coûtait fort cher, sauf à considérer que l’heure du technicien bénévole ne coûtait rien.

De plus, on remettait entre les mains des bénéficiaires un disque dur et un système d’exploitation donnés qui avaient de fortes probabilités d’être rapidement altérés par l’installation de versions peu compatibles . Le moral des primo-utilisateurs risquait d’en prendre un coup, d’où l’idée de proposer un système d’exploitation non-modifiable sur une mémoire flash. Ainsi, la machine remise sous tension reste dans l’état d’avant l’éventuel incident.

Le recyclage n’a qu’une valeur pédagogique, parce qu’il permet d’apprendre de quoi est composé un ordinateur. Le regard est donc différent, ce peut être intéressant pour des gens ayant une sensibilité « techno », mais pas pour des gens qui ont besoin d’être convaincus, qui font des efforts et à qui il faut donc donner les meilleurs machines, pas de vieux PC.

InternetActu.net : Le Mini Net étant doté d’une borne Wi-Fi, vous parlez de « recréer du lien social » en désignant, au sein d’un immeuble par exemple, une « tête de réseau » qui, non seulement permettrait à d’autres Mini Net de mutualiser l’abonnement à l’internet, mais aussi de former et d’aider les autres utilisateurs. Avez-vous déjà eu l’occasion de tenter l’expérience ?

L’installation de Mini Net et du Wi-Fi en grappes présente de nombreux avantages dans les quartiers et les immeubles : mutualiser des distributions Adsl entre des utilisateurs dont le temps numérique est limité ; mettre en relation l’abonné du FAI avec ses voisins, et, partant de medias nouveaux (internet et plus) jusqu’à des besoins plus traditionnels (communications, échanges de savoirs, recherches), découvrir ensemble et partager ses découvertes ; utiliser les Locaux collectifs résidentiels ou les loges de gardiens comme lieux de distribution de l’Internet…

Pour autant, il ne nous a pas été possible d’expérimenter, ailleurs qu’au centre social de Belleville, des grappes de Mini Net, faute de moyens, et du fait de l’état du système d’exploitation embarqué, qui nécessite un accompagnement des primo-utilisateurs.

Plusieurs expériences de réseaux Wi-Fi avec des Mini Net intégrés ont donné satisfaction, augurant de la facilité de fonctionnement de réseaux Mini Net, en grappes homogènes ou intégrés dans des réseaux hétérogènes, mêlant Mini Net et ordinateurs plus classiques, ce qu’on a d’ailleurs fait au centre social, et qui facilite la prise en main des primo-utilisateurs.

InternetActu.net : Comment tourne l’OS ? Le nombre de logiciel préinstallé est-il limité, limitable ?

Quatre « boutons » de fonction sont prévus : navigation internet, messagerie électronique, traitement de texte et tableur. Tout cela se traite avec Firefox, Thunderbird et/ou Mozilla et OpenOffice. Aujourd’hui, les utilisateurs ont la possiblité d’utiliser tous les modules d’OpenOffice (dessin, base de données, présentations), mais il n’est pas sur qu’ils soient immédiatement accessibles à terme, cela n’est pas tranché. D’autant que la pression pour qu’un module de Téléphonie IP couplé à une Webcam est constante depuis maintenant un an.

Notre objectif est de ne surtout pas perturber les gens : 80 % des gens qui viennent nous voir n’ont besoin que des quatre boutons. On pourra laisser plus de fonctionnalités, mais les cibles de Mini Net n’iront jamais utiliser Gimp par exemple, sinon ce n’est pas du Mini Net dont ils ont besoin. On vise des gens qui ont un temps numérique d’un quart d’heure, voire d’une heure, par jour, pas plus… C’est la ménagère maghrébine qui veut pouvoir discuter avec ses cousins de Tamanrasset, la grand-mère dont les petits-enfants sont expatriés, etc.

InternetActu.net : Sera-t’il possible aux utilisateurs d’installer ou de mettre à jours des logiciels ? Et si non, pourquoi ?

Il n’est pas question que les utilisateurs soient mis à contribution, pour les raisons précitées. En l’état, la maintenance est confiée à une structure encore à définir. On pourra mettre en place un système de téléchargement pour installer des modules supplémentaires, mais on a aussi pu constater avec les gens qui sortent de chez nous qu’au bout de 6 mois il y a de gros problèmes dès qu’ils veulent installer des logiciels, et que 90 % des incidents informatiques viennent de l’installation ou de l’exploitation de logiciels inadaptés, ou mal installés.

Il nous fallait un truc clefs en main qui fonctionne tout de suite, à destination de gens pour qui il était inconcevable de toucher un ordinateur. Il nous faut presque aller chercher les gens sur le trottoir quand ils viennent au centre social, souvent parce qu’un fils ou une fille les y a poussé. Souvent, ils n’ont pas d’ordinateur à la maison, s’ils avaient un OS complet, avec toutes ses fonctionnalités, ils seraient affolés !

Notre démarche est de sortir de la dépendance, il faut permettre aux gens d’être autonomes – qu’il s’agisse d’enfants ou d’adultes. On ne vise pas l’informatique, mais son usage, pour des gens qui ont des difficultés à communiquer entre eux. On veut faire ce que la Poste ne fait pas.

Propos recueillis par Jean Marc Manach

À lire aussi sur internetactu.net

0 commentaires

  1. Bonjour,

    Quelques questions : comment se fait la configuration des boîtes mails et autres serveurs de courrier sur le Mini Net ? Ca risque d’être rebutant non ?

    Une suggestion : il faudrait inclure une fonction ‘Instant Messaging », si possible compatible ave MSN qui est en veritable phénomène social. Ex: GAIM

    Les considérations d’indépendence vis à vis de Microsoft ne doivent pas empêcher l’utilisation de ce service qui puet être un lien social.

  2. Bonjour,

    j’ai lu en diagonal l’article. En temps que « technomaniac » je troue l’idée d’un « sous ordinateur » particulièrement frustrante, voir alienante pour les utilisateur.

    Ceci dit, je ne peux qu’etre convaincu de la justesse et de la clairvoyance de l’analyse qui est faite et qui a débouchée à Mini Net!

    je pense à ma cousine de 28 ans, prof de français, qui ne voit pas l’utilité d’un PC chez soi!!!! et qui d’une cretain manière déteint sur ses élèves! Alors, meme s’il faut prévoir derrière un moyen de guider les utilisateur vers un « vrai » PC, faire en sorte qu’ils aient intégrés la culture du numérique pour qu’il n’en aient plus peur, je suis à 100% d’accord pour un tel projet!!!

    cela me rappel un article paru sur Internet Actu qui montrait que les PC (ou internet, je ne sais plus) étaient absent des classes socio professionnelle « basses » (désolé pour le vocabulaire qui écorche le politiquement correcte), les mettant en marge de la société de demain. Mini net serait un moyen de les réintégrer à la société avant qu’il ne soit trop tard.

    j’attend des nouvelles du produit avec grandes impatience!

  3. oki pour la messagerie instantanée, mais il existe d’autres serveur que msn: ICQ, jabber (qui va monter semble-t-il)

    donc l’indépendance vis à vis de microsft ne gène pas « l’utilisation de ce service qui puet être un lien social.  » lol

  4. Réponses à la volée ;-}

    1 – Clients messageries (pour Emmanuel):
    On peut déjà imaginer des accords avec la.poste.net, voila, gmail … types de messageries qui sont les plus aisées à mettre en oeuvre. Cette fonctionnalité n’a pas encore de solution « primo-utilisateur » évidente et d’usage immédiat, et nous savons bien que la sauvegarde du carnet d’adresse sur les clés usb individuelle nécessitera un accompagnement, des formations conséquentes.

    2 – Messageries instantannées
    Apparemment, la meilleure des solutions connues et utilisée aujourd’jui est Jabber, … compatible MSN, donc ;-}

    3 – Sous-ordinateur (pour Bruno technomaniac ;-})
    Probablement d’accord avec toi; c’est bien pour cela que nous ne considérons pas qu’il s’agisse d’ordinateurs. Il se pourra tout de même, qu’après pratique du MiniNet, des vocations se découvrent ;-}

Répondre à Emmanuel Annuler la réponse

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *